Hebdo du Club #79: et maintenant on fait quoi?

À la veille d'une nouvelle journée de mobilisation... et surtout du jour de présentation du projet de réforme des retraites en Conseil des ministres, l'heure est à la réflexion sur la stratégie. Maintenir la grève en mode perlée, mener des actions coups de poing, bloquer, déstabiliser, imaginer la suite... Que faire pour se faire entendre, sans se saborder, et relever les défis du monde qui vient ?

De toute part ça crépite, ça cherche à faire signe, ça cogite... Une petite musique, comme un bourdonnement de mouches, se fait entendre de plus en plus clairement ; mais bon sang..., le refrain devient même entêtant ; qu'est-ce qu'il faut faire pour enrayer cette machine infernale ? À la RATP, la SNCF, l'Éducation nationale, les raffineries et les ports maintenant, etc, etc, là où on a encore l'habitude de contester et de se défendre, mais aussi dans de nouveaux secteurs, le monde de l'art institutionnel, les barreaux d'avocats, les métiers du numérique... Contrairement aux politiques et porte-paroles zélés qui ne veulent voir là que le chant du cygne des derniers gauchistes en mal de frissons révolutionnaires, force est de constater qu'en France aujourd'hui on se fait drôlement face.

https://blogs.mediapart.fr/laura-genz/blog/251219/coups-de-grace-contre-la-reforme-des-retraites https://blogs.mediapart.fr/laura-genz/blog/251219/coups-de-grace-contre-la-reforme-des-retraites

Au 50e jour de grève, et alors que la mobilisation a réuni une foule considérable de manifestants depuis le 5 décembre, nul retrait du projet est en vue, seulement quelques modifications à la marge pour certains secteurs, le maintien du régime dit « universel » à d’autres (ici l'article de Mediapart qui fait le point sur les gagnants et les perdants) et la promesse de vagues discussions sur le financement des retraites.

Nicolas Sarkozy disait en 2008, « Désormais quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit ». Chaussé de ces lunettes, on comprend l'étonnement d'Emmanuel Macron quand samedi dernier, aux Bouffes du Nord, il dut se carapater devant l'intervention inédite d'une petite troupe en colère. Dans son billet viral, « La Mouche, le président, et le syndicaliste », Pascal Maillard propose une explication à « cette journée calamiteuse » pour « Macron et Berger (qui ont) montré leur commune ignorance des liens forts que le mouvement social est en train de tisser entre les grévistes, les citoyens révoltés et les syndicalistes. »

Car en effet, à l'inverse du front politique qui semble toujours ronronner dans de vieux réflexes électoralistes, le front social lui est bien réveillé, il foisonne de pratiques inédites, de nouveaux visages et de réflexions radicales (qui prennent le problème à sa racine). Tour d'horizon - à compléter bien sûr - de ces nouveaux souffles qui animent le combat, la révolte, la révolution qui vient. Et des discussions qu'ils suscitent.

La grève, la grève, la grève... jusqu'au retrait  ?

Alors que les premiers bastions de la grève, RATP, SNCF, se rétractent (temporairement ?) pour passer en mode « guérilla » concentré sur les temps forts, et que les enseignants hésitent à rejoindre massivement le mouvement, les raisons du mécontentement social se multipliant comme des petits pains, ici la réforme du bac, là le statut des chercheurs précaires, Pascale Fourier revient sur la nécessité de rester concentré sur « la réforme des retraites, mère de toutes les batailles ». Car « si nous abdiquons notre combat » maintenant, si nous n'obtenons pas cette victoire, nous serons cuits, archi-cuits, mis au pas et pour un moment...

« À l'Éducation Nationale, trop souvent, dans trop d'endroits, ça discute. Ça atermoie. On n'aurait plus de sous ou on en garde pour de futures mobilisations. Au lycée, il y a les E3C, le bac nouvelle formule. Ça se dissout. Ça se délite. Et la lutte contre la réforme des retraites, mère de toutes les batailles, risque de marquer le pas. Pourtant, si les enseignants abdiquent... »

Pas convaincus par les modes d'action traditionnelles (grèves et blocages) pour le monde universitaire, Ronan de Calan et Geoffroy de Lagasnerie répondent non merci ! Dans une tribune, ils jugent que « la grève générale à l’Université est une condamnation collective à l’impuissance et un maintien de l’ordre universitaire, puisqu’à la fin ce sont les professeurs qui décident des modalités de rattrapage des examens et qui très souvent imposent la reprise aux étudiants. » Et partant de là, exhortent l’ensemble du monde universitaire à « repenser son imaginaire de la lutte, inventer de nouvelles formes de mobilisation et de présence dans l’espace public. Renoncer à produire des diplômes pourrait constituer une première voie en ce sens. Mais de manière générale, se mobiliser devrait aussi et surtout consister à garantir et faire vivre une Université ouverte à toutes et à tous, tout le temps - à faire de l’Université un foyer de la critique ».

Une prise de position qui a suscité un certain malaise chez les universitaires mobilisés, et de nombreux débats, à l'instar de ce qui s'est dit dans le fil de commentaires : 

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Bloquer, oui mais comment ?

Inventer de nouvelles formes d'action et de visibilité. Les exemples ne manquent pas, des avocats jettent leurs robes, des médecins leurs blouses, des chefs de clinique démissionnent collectivement, des professeurs balancent manuels et copies devant le rectorat, des pompiers arrosent les bâtiments administratifs, des clips parodiques foisonnent... (lire ici l'article de Mathilde Goanec qui fait le tour de de ces actions) La nouveauté de ce mouvement social c'est aussi les nouveaux visages. Celui des femmes (non pas parce qu'elles ne militaient pas avant, mais parce ce que désormais elles font bloc) qui occupent autrement l'espace public, en mode déferlante. Le portfolio de C Le gall montre ainsi comment « Les Rosies parisiennes inspirent un groupe de femmes sarthoises ».

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Et aussi des salariés du privé, des associations, du commerce, de l'industrie, de l'informatique, des services... qui se battent pour exister dans le mouvement et se rendre visibles. Parmi eux, une mobilisation absolument inédite prend forme et cherche des formes de mobilisation spécifique, celle des travailleurs et travailleuses du numérique. Pour la journée de demain, ils appellent cette fois-ci au blocage numérique.

« Pendant 24 heures, ensemble, bloquons et occupons l’accès aux sites web, aux systèmes automatiques et aux réseaux sociaux que nous gérons. De nombreuses actions de blocage ou occupation numérique ont déjà eu lieu, cette fois-ci, agissons ensemble ! Montrons que nous sommes toujours présents, déterminés, nombreux, et solidaires. » osent-ils. Pour bloquer l'accès aux plateformes un temps donné, faire de l'occupation éditoriale ou encore afficher un message sans bloquer l'usage du site, sans mettre pour autant en danger les travailleurs qui exercer leur droit aux « piquets de grève numérique », ils donnent aussi quelques conseils judicieux : solliciter les collègues et collaborateurs, associer son équipe, et son employeur quand c'est possible.   

Tout ça pour quoi ?

Pour le retrait du projet de réforme des retraites, bien sûr, mais pas seulement. Alors que la conférence de financement est seulement prévue à la fin des débats parlementaires et que le gouvernement n’a toujours pas présenté d'étude d’impact, ni simulations individuelles, les Économistes atterrés, la fondation Copernic, Attac, l'Ugict Cgt et le collectif Nos retraites dénoncent la stratégie d’opacité du gouvernement.

« Le retrait de la réforme est un préalable. Mais au-delà, nous souhaitons que le débat sur le financement des retraites s'ouvre et que nos propositions concrètes soient enfin examinées. Pour renforcer notre système et garantir le maintien du niveau de vie de l’ensemble des travailleuses et travailleurs, nous proposons notamment l’augmentation des cotisations. Exclure à priori, comme le font le gouvernement et le patronat, tout relèvement des cotisations aujourd’hui et dans le futur est une position dogmatique, qui condamne les générations d’actifs à avoir des pensions dégradées. (...) La fin de l’austérité salariale dans la fonction publique, l’égalité salariale femmes-hommes et des mesures résolues pour lutter contre le chômage et la précarité permettraient de dégager des ressources conséquentes pour financer nos retraites. »

Mais nombreux sont ceux qui aujourd'hui ne croient plus en la possibilité de s'entendre. Prenant acte de l'obstination d'Emmanuel Macron a faire passer son projet, Marugil voit « l'insurrection qui vient »  dans ce fourmillement de mobilisations et de mécontentements, car « le moment est venu de constater que les gouvernants de ce pays ont perdu toute légitimité aux yeux de l’immense majorité des gouvernés. » Reprenant un texte de Ian Manook qui a énormément circulé sur les réseaux sociaux, intitulé « Pourquoi Macron ne cède pas », Robert Joumard abonde dans le même sens. « Macron agit comme un général mandaté par ses parrains de la finance pour détricoter et privatiser tout ce qui est collectif et solidaire en France ». Il n'y a donc rien à attendre de ce face à face. « Et voilà pourquoi la seule façon de le faire céder est de nous montrer plus obstinés, plus jusqu’au-boutistes, plus tenaces. Le seul mouvement qui l’ait jamais ébranlé, c’est celui des Gilets Jaunes, parce qu’il l’a désarçonné, politiquement et sur le terrain, là où il ne s’y attendait pas. Il faut ouvrir un intense débat politique, un immense RIC, pendant des mois pour affirmer des buts communs pour la masse des gens qui se réclament des principes de solidarité et d’égalité. »

Un appel à la révolution citoyenne en quelque sorte, qui rejoint les conclusions d'Olivier Tonneau, enseignant-chercheur à l'Université de Cambridge et membre de la France Insoumise, sur un tout autre sujet : les violences policières. « A chaque coup de matraque, à chaque tir de LBD, à chaque décision de justice inique exonérant un policier pour les violences commises et condamnant ceux qui s’y opposent, l’Etat dépérit, l’Etat meurt à petit feu, sinon s’embrase. De sorte qu’on ne peut plus parler d’Etat français que par un abus de langage. » L'enseignant-militant en appelle même à une commission Vérité et réconciliation « pour mette à jour les violences perpétrées, la chaîne de responsabilité, entraîne une purge totale des forces de police et de l’appareil administratif et judiciaire. C’est ce qu’on appelait en 1789 une révolution. »

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Bienvenue aux nouveaux contributeurs :

* Jacques Jobert, ancien chef de clinique-assistant, et ancien président de l’école d’homéopathie Dauphiné-Savoie, cosigne avec de nombreux professionnels, un premier billet pour rapporter « l'expérience de 20 ans de pratique homéopathique dans le service de chirurgie pédiatrique du CHU de Grenoble. Une expérience qui montre l’apport d’une coopération apaisée des deux médecines. » 

* Anne-Sarah Kertudo, directrice de l’association Droit Pluriel appelle à une révolution culturelle pour que disparaisse la barrière symbolique qui sépare la société en deux : « valides » et « handicapés ». Handicap: la construction d’une domination.

* L'écrivain Antonio Lobo Sepulveda signe une Lettre ouverte au Président Macron à propos de la réforme des retraites. « Le plus grave est qu'elle fait fi des idéaux et des principes du Conseil National de la Résistance et va à l'encontre d'un siècle de progrès social. »

* Bienvenue enfin à rêvesdegrève, un·e abonné·e sous pseudo qui nous raconte Le temps des menaces à l'Education nationale. « Les personnels de nombreux lycées, mais aussi de collèges ou d’écoles, ont donc décidé de se battre et/ou de boycotter les fameuses « E3C » (épreuves du contrôle continu). Mais dans la France de Monsieur Macron, qui sème le désordre récolte le bâton. Ainsi, les inspecteurs sont déjà missionnés pour faire rentrer les enseignants dans le rang. »

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