Hebdo du Club #67: «société de vigilance», ou la République panoptique

Des dispositifs technologiques de surveillance sécuritaires, qui quadrillent territoires et futures «smart cities», aux discours de ciblage islamophobe portés par le gouvernement, le Club ausculte les périls de la « société de vigilance »: la fabrique de la suspicion, au mépris des libertés publiques.

« Une société de vigilance, voilà ce qu'il nous revient de bâtir. [Une société où il faudra désormais, selon le chef de l'Etat] savoir repérer à l'école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République ». Cités par Abbas Aroua dans son billet « Soyons vigilants face aux dérives d'une «société de vigilance », ces propos d’Emmanuel Macron érigent les musulmans en cibles par principe et promeuvent le cafardage en bravoure citoyenne. Par chez nous, nombreux sont les contributeurs qui, réciproquement, s’emploient à repérer « les relâchements, les déviations, ces petits gestes » qui fabriquent les discours et les dispositifs fascisants. 

Portrait de la France en « immense compagnie privée de sécurité »

La « société de vigilance » appelée de ses voeux par notre Président (« vigile en chef », tel que le qualifie Arthur Porto) ne surgit pas de nulle part. Si la spécificité de ces dernières déclarations est la violente islamophobie qu'elles instillent, elles s’adossent à tout un arsenal technologique et policier que nos abonnés s’échinent à documenter. Des capteurs sonores dans un quartier à discipliner, les développements de la reconnaissance faciale, des portiques biométriques à l’entrée des lycées… Des technologies sécuritaires où logiques publiques et intérêts privés s’entrelacent — d’où la pertinence du diagnostic proposé par Abbas Aroua sur le continuum technologique et politique de la « société de vigilance », pointant cette sorte de privatisation de l’espace public : « On voudrait faire de la société française une immense compagnie privée de sécurité »

Ces dérives, propres à « un régime technocratique plutôt que démocratique », le collectif la Quadrature du Net les auscultent dans « Ce que nous avions à dire à ceux qui bâtissent la technopolice ». Invités à la « journée technico-opérationnelle de la sécurité intérieure », ils en ont profité pour fustiger, à la manière d’un cheval de troie dans un raout de start-ups sécuritaires, la normalisation de ce qu’ils nomment technopolice (les « smart cities » policières, la « mise sous surveillance totale de l’espace urbain à des fins de contrôle » ; relire ici leur appel à participation lancé le 16 septembre dernier sur leur blog) et la banalisation de ces gadgets sécuritaires.

Des voix et des visages 

Donnant suite à l’appel de la Quadrature, Denic a détaillé dans « Projet Serenicity de micros dans les rues de Saint-Etienne, flop à venir ? » le projet au nom involontairement ironique ("Serenicity", la ville sereine !) d’installation de micros destinés à repérer des « bruits suspects », dans un quartier de Saint-Etienne, quitte à capter des voix et des bribes de conversation. Un exemple-type d’acoquinement en bonne intelligence entre entreprise privée et volontés politiques (ou politiciennes) : outre un risque de contrôle social par la technologie, « la volonté du maire est de lancer une vaste opération de rénovation urbaine pour attirer une population plus aisée qui permettrait sa réélection future », interprète le contributeur. Et comme le notent les commentateurs, ce n’est pas un hasard si ce projet concerne un quartier populaire. Ces villes et territoires semi-privatisés que sont les « smart cities » (où le fonctionnement urbain est « optimisé » grâce à la centralisation des données) ou les « safe cities » (dont les dispositifs « intelligents » répondent uniquement à des logiques sécuritaires) ne sont pas sans rappeler le paradigme du panoptisme décrit par Michel Foucault dans Surveiller et punir. 

Technique disciplinaire et dispositif architectural pensé pour les prisons, le panoptisme est un agencement où le surveillant pénitentiaire peut observer sans relâche tous les détenus dans leurs cellules depuis une tour centrale, sans que ceux-ci sachent quand sont effectivement surveillés. Résultat : lissage des comportements, dressage inconscient des corps, autocontrôle ; un pouvoir qui tient par le seul regard, la seule surveillance — ou sa potentialité. Dans une analyse ingénieuse, Marcuss avait utilisé ce schème pour décoder les techniques modernes de management et l’espace de travail de l’open-space, ce « modèle panoptique d'agencement du travail », qui se généralise. Dans cette organisation de la docilité par la surveillance, surprise : le néolibéralisme n’y est pas pour rien, et celle-ci sert un « modèle ultra-concurrentiel », dont les centres d’appel sont un exemple-type.

Autrefois les communistes, aujourd'hui les musulmans ?

Il faut toutefois, pour le cas des villes et des territoires, parler de dispositifs oligoptiques plutôt que panoptiques, d’après l’article de Jérôme Hourdeaux, qui donne la parole au chercheur Antoine Courmont, co-auteur de Gouverner la ville numérique. Un terme choisi par Bruno Latour pour désigner l’espace social comme une série de sites connectés les uns aux autres, et détiennent une part de données sur les individus. Mais par-delà ces logiques multipolaires, le chercheur Laurent Mucchielli, auteur d’un essai sur la vidéosurveillance, note bien une « accélération de la municipalisation de la sécurité » dans un excellent billet sur la reconnaissance faciale et la « panoplie des industries de sécurité ». Il en désigne les périls, surtout lorsque l’outil tombe entre les mains d’un maire peu soucieux des libertés publiques de ses administrés. Christian Estrosi, maire de Nice, a « récemment tenté de transformer chaque habitant en informateur du système de vidéosurveillance municipal », rappelle-t-il, par le biais d'une application pour smartphone baptisée Reporty. Un maire qui a déclaré, après l'attentat de la préfecture de police de Paris, qu’ « il y a une cinquième colonne dans notre pays », s'agrégeant opportunément à la rhétorique sur l'ennemi « intérieur » ou « endogène » déjà en vogue. Car ces technologies, non contentes de collecter des données sur les individus et d’avoir un effet de contrôle disciplinaire, sont l’attirail rêvé pour qui souhaite cibler des populations, « autrefois les communistes, aujourd'hui les musulmans ? », s’interroge Laurent Mucchielli.   

Extrait de la "Fiche de remontée des signaux faibles de droitisation extrême", par Dameco Extrait de la "Fiche de remontée des signaux faibles de droitisation extrême", par Dameco

«Discours prosélyte en faveur du retour de Manuel Valls» 

Car ceux-ci « deviennent une population à surveiller, à recenser, à lister », accuse Jeanne Deaux dans « La liste de Cergy », détaillant l’aspect tristement humain que recouvre cette initiative de l’Université de Cergy, une « fiche de remontée de signaux faibles ». Elle y rappelle ce que la surveillance, comme l’a montré Hannah Arendt, doit à l’ordinaire du quotidien, à la soumission indolente, au « désir de plaire à sa hiérarchie, respect de la loi en vigueur, incapacité de se projeter à la place de l’autre »… Car « sombrer, c'est finalement une chose bien silencieuse et banale », ajoute-t-elle. « L'habitude s'installe, et le glissement se produit, sciemment entretenu par une foule d’intérêts ». C’est dans ces petits gestes bureaucratiques, anodins pour ceux qui les commettent, que se fabrique le racisme institutionnel.

« Louanges sur la coiffure de Bolsonaro » ; « Absentéisme récurrent aux heures de l’émission « L’heure des pros » de Pascal Praud » ; « Discours prosélyte en faveur du retour de Manuel Valls » ou « Personne qui descend du bus lorsqu’il voit une femme voilée », en référence à Yves Thréard : optant pour la légèreté caustique, Dameco a pour sa part détourné le formulaire en « Fiche de remontée des signaux faibles de droitisation extrême », tournant au ridicule l’atmosphère de suspicion généralisée et soigneusement façonnée par le gouvernement (la tribune « Jusqu’où laisserons-nous passer la haine des musulmans? » en mentionne quelques uns: « port de la barbe sans moustache » ; « l’arrêt de consommation de boissons alcoolisées »… ) Par l’humour, le billet de Dameco renvoie aussi l’inquiétude et la défiance dans l’autre camp, celui des « signaux faibles du fascisme », pour reprendre l’expression de Joseph Confavreux. Car ce que le gouvernement appelle « signaux faibles », porteurs de soupçon et créateurs d’une « communauté de délation » comme le formule Abbas Aroua, sont une manoeuvre de plus dans l’institutionnalisation de l’islamophobie. 

« Nous sommes votre collègue, votre ami, votre supérieur hiérarchique, votre employé »

Ces signaux faibles — qui impliquent une démarche d’anticipation, presque à la manière d’un logiciel de police prédictive — « englobent et stigmatisent des millions de musulmans en France qui pratiquent leur religion de façon apaisée », alertent les auteurs d’une tribune publiée sur l’espace du Bondy blog. « Nous sommes votre collègue, votre ami, votre supérieur hiérarchique, votre employé, votre voisin ». Éducatrices spécialisées, comptables, journalistes, ingénieures, infirmières, artistes, assistantes marketing, avocats, sage-femmes, étudiants… les signataires montrent que leurs pratiques de l’ordinaire, parfois transmises par leurs parents, leurs rituels familiaux, une part d’intime censée échapper au regard de l’Etat — parce que ce ne sont pas ses affaires, tout simplement —, pourraient, du jour au lendemain, les incriminer. « La vraie question c’est maintenant que vous le savez, vous nous signaleriez ?», demandent-ils en conclusion.  

« L’état de vigilance est le symptôme de celui qui est mû par la peur quand il évolue dans un environnement hostile…», note une autre belle tribune, « Ma République et moi », construite à partir du répertoire musical national, qui réussit à citer à la fois Brassens (« Je ne fais pourtant de tort à personne »), Amel Bent (« Effacée par un écran de télévision... ») et France Gall (« Résiste… ! »). Bref, un panoptisme grandeur nature, où tout citoyen - et les musulmans en premier lieu - sont suspects par défaut.

Avec humour, c’est un autre épiement abusif que raconte Mačko Dràgàn, celui de la surveillance des langages contestataires. Pancartes, slogans et autres méfaits de mots sont observés, et vous amènent au commissariat (Benoit Hazard, dans « Surveiller, punir... et meurtrir », évoque ce glissement quasi-fatidique de la surveillance à la répression, dans le cas des gilets jaunes). Dans le billet, il est question du terrible slogan « Plus de cunnis, moins de Souchi ! » [référence à R. Souchi, commissaire responsable de la charge de police qui blessa gravement Geneviève Legay, membre d’Attac]. Si Mačko rapporte un comique de situation et des discussions cocasses (« Vous étiez au défilé de la Pink Parade, fin juillet ? […] –Avez-vous eu connaissance de slogans… hostiles, qui auraient été émis à ce moment-là ?»), le billet n’en dévoile pas moins une réalité perturbante : un irréfrénable amenuisement des libertés ; le contrôle exercé jusque sur la drôlerie, les mots, la fantaisie. 

 

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Portrait de Mahria, grand-mère de Brahmstecus, à partir duquel la contributrice reconstruit sa mythologie familiale, dans l'édition "Nos ancêtres les gauloises" Portrait de Mahria, grand-mère de Brahmstecus, à partir duquel la contributrice reconstruit sa mythologie familiale, dans l'édition "Nos ancêtres les gauloises"

Quand on est harki, « on n'a pas d'histoire ou si peu », raconte Brahmstecus dans son premier billet pour l’édition « Nos ancêtres les gauloises », entre mythologie, souvenirs intimes et grande histoire, insistant sur ce qui fabrique « sa part de gauloise ». 

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