L'Hebdo du Club #72: des voix sortent de l'ombre

Alors que la politique semble tourner à vide à force de mensonges et d'«éléments de langage» dénués de sens, des voix émergent, de plus en plus nombreuses, de plus en plus puissantes pour mettre des mots sur les violences qui s'abattent sur les plus vulnérables. Revenues de l'enfer du viol, de l'agression, quand ce n'est pas de la domination et de l'humiliation sociale, ces paroles nous libèrent et donnent une chance de refaire société.

Nous pourrions centrer cet Hebdo sur tout ce qui nous rend zinzin : toutes ses paroles politiques qui visent à dissimuler les faits graves que traversent ce pays soi-disant «trop négatif» -  tous ses mots grandiloquents qui cherchent à escamoter la réalité - on annonce un « Grenelle » des violences conjugales, on finit par un plan d'aides sous-doté - ou encore sur toutes ses trappes linguistiques pour rendre la réalité muette, ses numéros verts créés à tire larigot pour "gérer" les malades, les étudiants, les réfugiés... Nous pourrions aussi détailler l'analyse d'Yves Faucoup sur l'usage « machiavélique » du déficit des retraites dont le seul but est d'affoler les citoyens, leur faire accepter l'idée de devoir s'écraser et plier l'échine...

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Bref sur tout ce qui nous révulse, et trop souvent nous désespère (mais quelle langue faut-il donc parler pour se faire entendre ?) mais qui parfois fort heureusement inspire drôlement nos contributeurs. « Je suis admiratif de toute l’horreur que tu es capable de produire, avec calme, ténacité, cohérence. » avoue « Satan » à qui Heitor O'Dwyer  de Macedo à donner la parole  dans Emmanuel mon enfant. D'un ton calme, il lui déroule la pelote du musée des horreurs qui nous entourent, des hôpitaux publics au plomb de Notre-Dame, en passant par les éborgnés... Pour conclure par lui (nous) chuchoter à l'oreille le fin mot de l'histoire. « Cette constance érige le déni comme règle, rend familière l’absurdité. Mais le plus grand succès que tu obtiens par l’insistance assidue du mensonge, leur mensonge, ton mensonge, c’est que les mots ne servent plus à rien, perdent tout lien avec le réel, avec la réalité. Et comme ce sont les mots qui créent les humains, comme les humains sont faits des mots et par les mots, rendre les mots inutiles, stériles, sans rapport avec la vie vivante, finira par transformer ton pays dans une grande boutique de la peur, les rayons remplis de toutes sortes de peurs, une immense Samaritaine de l’horreur et de la terreur, et ton peuple sera devenu une clientèle de fantômes... »

Hélas, le devenir zinzin du monde, n'est pas mû exclusivement par la violence et le cynisme de nos gouvernants. Dans Maudit Smartphone, Nestor Romero nous invite à nous pencher sur nos vilaines petites habitudes. « Je ne supporte plus. Marchant dans la rue, je frôle des êtres bizarres un rectangle lumineux à la main et les oreilles bouchées desquelles pendouillent des fils qui s’écoulent comme des morves enfantines ». Ces écrans placés entre soi et les autres, en plus de nous insensibiliser à la beauté du monde, sont affreusement énergivores et sources de pollution, nous rappelle-t-il. Ils créent aussi de dangereuses ondes électromagnétiques, des problèmes de vue, des soucis de l'attention, etc. Aussi le tout numérique à l'école, que veut instaurer Jean-Michel Blanquer, a de quoi susciter les pires craintes des enseignants et des personnels de l'éducation. « Ces mêmes écrans tendent à faire des élèves des individus enfermés sur eux-mêmes, sans véritable lien social, si ce n’est par l’intermédiaire de ces réseaux, qui bien qu’appelés « sociaux » ne le sont absolument pas. Alors même que l’usage des écrans est devenu quasi permanent hors du temps scolaire, il nous paraît particulièrement peu souhaitable d’introduire massivement ces mêmes écrans dans l’enceinte scolaire. »  

Enfermés au dedans de nous-mêmes par ces leurres numériques, avec des mots coincés en travers la gorge, faute d'interlocuteur pour les entendre et accepter de débattre, les temps pourraient donner envie de rester sous sa couette, en attendant la fin de l'orage. Fort heureusement, comme souvent, c'est du fond de la nuit que des voix singulières surgissent pour redonner vie aux mots et porter l'espoir qui vient. A la façon d'une Camille, dans les 3 Janine, qui reprend une à une toutes les erreurs et les approximations dont elle est la cible pour réclamer son dû : « Appelle moi par mon vrai nom, c'est la seule chose qu'il me reste ! » 

Camille - Les 3 Janine © goldmedal2

Cette deuxième partie de l'Hebdo sera ainsi consacrée à celles et ceux qui poussent de la voix pour sortir de l'ombre et réclamer justice. Dans le sillage du témoignage d'Adele Haenel, de nombreux récits nous sont parvenus à Mediapart. Mails, blogs, commentaires : des témoignages d'hommes et de femmes ont fait irruption pour dire « moi aussi », pour alerter, prôner le primat de l'écoute sur le déni, mais aussi pour se dire témoin. Plus qu'un nouveau #MeToo, ces récits révèlent un déclic de la responsabilité collective. Cette dernière semaine, d'autres billets sont venus compléter cette première salve. « Qui tue, viole, bat, assassine des femmes ? Des hommes !  Demeurer incapable d’énoncer cette simple vérité, c’est faire partie du problème. Dès leur naissance, les garçons ont des privilèges. Pas plus que les filles ne sont nées pour servir ou subir, il n’y a rien de naturel à la violence masculine. Les racines du problème sont profondes, structurelles. » Dans Violences masculines: il est temps de sortir de cette nuit, Tin Hinane appelle ainsi à prendre le taureau par les cornes : « Il est temps de sortir de cette nuit. Le patriarcat ne s'effondrera pas tout seul, aidons-le ! Nous ne sommes pas dupes, le voile est levé, nous resterons toutes unies contre ce gouvernement qui n’est pas une solution mais qui est une grande partie du problème. » Cendrina, « née dans une adorable famille patriarcale » elle aussi en est convaincue. Dans Violences sexuelles: ne plus jamais se taire elle fait le récit minutieux de toutes les violences sexuelles qu'elle a subies et du cheminement pour se libérer de la honte et du traumatisme. « J’ai plus d’une fois souri alors que j’avais envie d’hurler, de disparaître. Et puis il y a eu Adèle Haenel. Ses mots ont résonné tellement et si fort en moi. Cette fragilité dont elle parle, c’est ma compagne de tous les jours, mais à présent je l’aime. »

Elle aussi victime de violences sexuelles, Margaux Guillemard, nous détaille avec une force et un courage impressionnant les étapes d'écriture, de réflexion, de prise de parole qui ont présidé à la publication de son (premier !) billet. « Hier, nous étions le 23 novembre. Nous étions plusieurs dizaines de milliers partout en France à répondre présents à la marche contre les violences sexistes et sexuelles. C'était bouleversant. Plus tard dans la journée, j'ai vu des membres de ma famille, nous avons parlé soigneusement de ces thèmes au sein-même de notre famille. C'était tout aussi bouleversant. Alors aujourd'hui, je mets ces mots ici pour raconter cette valse à mille temps, entre des pas en avant, d'autres en arrière, la confusion des émotions, la colère, l'immense colère, la honte, l'apaisement, le cri, le calme, la peur, la confiance, les nuances, la radicalité, le doute, l'espoir, la force, la faiblesse, l'amour de la vie. Pour dire que malgré tout, chacun de nos pas, dans leur mouvement comme dans leur immobilité, a de la valeur, et doit avoir a le droit d'exister. »

Victime de viol conjugal, BoubetteGK elle en revanche nous explique pourquoi elle n'a pas voulu manifester le 23 novembre, un rassemblement trop « instagramable » et surtout pas assez solidaire avec les femmes les plus précaires, et en premier lieu les sans-papiers. « Quand je les ai regardées ces actrices, ces chanteuses, j’en ai reconnue une chez qui ma nounou a travaillé. Celle-ci ne voulait pas la déclarer.  Avez-vous déjà essayé de porter plainte contre un mari violent quand vous êtes étrangère et non déclarée en France ? Vous serez renvoyées dans votre pays parce que quand on est philippine, si on n’a pas un emploi déclaré, on ne peut pas prétendre à constituer un dossier en vue d’une carte de séjour. Elles sont donc des proies d’autant plus faciles qu’elles n’iront pas porter plainte »? 

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Sur un tout autre registre (même si notre responsabilité collective est en jeu ici aussi) et à quelques kilomètres de l'hexagone, Guillaume Lasserre nous raconte dans un très beau billet l'exposition « Nous saisonniers, saisonnières... Genève. 1931-2019 », l'histoire de plusieurs générations de saisonniers (à l'aide de multiples archives) qui, tributaires du permis de travail A au statut particulièrement précaire, ont contribué à façonner la deuxième ville de Suisse, tout en étant traité comme des fantômes... surexploités, sans droits élémentaires, notamment de vivre en famille. On y apprend entre autres qu'en Suisse « il est de tradition pour les saisonniers de donner à manger à son contremaître. Les personnes qui refusent, souvent parce qu'elles n'en ont pas les moyens sont mal notés » et risquent du coup de ne pas pouvoir revenir l'année d'après. La vulnérabilité dans laquelle ces hommes et ces femmes sont assignés a des conséquences intimes aussi. « Produit spécialement pour l'exposition, le film "Les traces" de Pablo Briones compose le portrait intime de Domitila, indigène péruvienne travaillant comme domestique à Genève, sans statut légal, depuis vingt ans. La disparition soudaine de sa fille la plonge dans une précarité économique et sociale sans précédent. Les trop rares traces administratives de sa présence en Suisse interdisent la régularisation de sa situation. »

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Ici en France, comme on le sait, les droits des migrants sont aussi bafoués. Militant pour la fermeture des Centres de rétention administrative, Mathieu Gabard nous fait entendre dans une série de billets les propos d'hommes séquestrés. 1/3 et 2/3 « Il y a urgence. Urgence à parler. De la violence et du racisme de l’État français. Dire ce qu’il provoque de souffrance. Urgence à mettre au jour ses crimes et d’entendre les victimes. Nous avons ouvert l’espace d’un livre à des hommes séquestrés par l’Etat français, au seuil de la déportation, afin qu’ils nous donnent à voir de l’intérieur ces lieux de torture psychologique, de souffrance physique, ces Zones de Séquestration et de Tri d’Humains que l’État nomme Centres de Rétention Administrative (C.R.A.) »

Entendre le dedans du dehors, et vice versa... C'est aussi le projet d'un nouveau podcast, podtract ! de ceux qui à Radio France sont en grève. Radio Dedans Dehors, le podcast de la grève à Radio France #1 « Nous aimerions vous parler et vous entendre. Alors si vous en avez marre de la playlist de grève, et à défaut de pouvoir nous saisir de l'antenne pour nous adresser directement à vous, prêtez l'oreille à ce premier podcast. »

Ecoutons-nous, c'est notre seule chance pour faire société !

 

Bienvenue aux nouveaux contributeurs

Cet Hebdo a été construit avec de nombreuses premières contributions : 

Suspendus à notre téléphone, nous voulons demander l'asile... OFII décroche !, de Cedre-Secours Catyholique, un lieu d'accueil des personnes exilées à Paris.

Non au tout-numérique à l'école, du Collectif inter-lycées Nancy.

Violences sexuelles: ne plus jamais se taire  de Cendrina.

Violences sexuelles: les étapes intimes de la parole de Margaux Guillemard.

Victime de viol, pourquoi je ne suis pas allée marcher avec #NousToutes  de BoubetteGK

Radio Dedans Dehors, le podcast de la grève à Radio France #1 de Dedansdehorstradio

Bienvenue également à S.Burquier pour son premier billet : Convention pour le Climat, chronique d'un tiré au sort

A Yves Guillerault, « paysan et journaliste, tous les deux en retraite active. A la campagne » pour Les paysans ne sont pas des exploitants agricoles

Et également au blog Violence du travail : où ceux/celles qui en parlent, sont ceux/ celles qui la vivent

 

 

 

 

 

 

 

 

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