Calais blogs : une archive, pourquoi faire ?

Les blogs Migrations Migratoires et Passeurs d’hospitalités ont été dans l’instant des outils de lutte et d’éducation populaire concernant la situation des exilé-e-s à Calais – continue à l’être pour ce qui est du second. À quoi bon considérer cette suite de billets jetés dans le net au fil des jours comme une archive qu’il faudrait mettre en valeur ?

Quand les autorités disposent de services de presse pouvant diffuser aux médias et au public l'image qu'elles souhaitent présenter de la situation et des événements, pouvoir en donner une autre vision au jour-le-jour, parfois quasiment en direct, est un outil de lutte contre la propagande officielle. Bloguer est aussi un moyen de rendre perceptible et compréhensible la situation complexe qui est celle des exilé-e-s à Calais. Dans ce sens, c'est un travail d'éducation populaire.

Quel est l'intérêt après coup de conserver et de mettre en valeur ce travail ? Je vais donner deux exemples.

Le premier, c'est la légende urbaine de la première et de la seconde jungle, qu'on trouve dans des articles et des livres : il y aurait après la fermeture de Sangatte la première jungle, celle détruite par Besson en 2009, puis la deuxième détruite par Caseneuve en 2016. Toute l'histoire se résumerait aux moments d'hypermédiatisation. Entre ces moments, rien, ou une image figée, la jungle attendant la destruction. Une vision qui épouse bien celle des autorités, pour lesquelles il y aurait à chaque fois un lieu, et parce qu'il y a un lieu il y a "trop" de gens, et parce qu'il y a "trop" de gens on détruit le lieu, et il n'y a donc plus de "problème". Et qui gomme aussi la politique de harcèlement, de déguerpissement, de violence, qui est menée depuis 2002, les autorités déniant aux personnes bloquées à la frontière la possibilité d'être là, ces personnes s'installant dans les interstices urbains et périurbains, avec deux tropismes, le centre-ville et la proximité avec les lieux de passages, et étant expulsées de là où elles sont de manière plus ou moins régulière, plus ou moins rapprochée. Ce sont des dizaines de jungles qui ont été détruites, années après années, une grosse douzaine pour la seule séquence médiatique de Besson en septembre - octobre 2009. Alors que le nombre d'exilé-e-s présent-e-s à Calais a commencé à augmenter à partir de l'automne 2013, le gigantesque bidonville, rebaptisé "deuxième jungle", s'est constitué par la volonté des autorités, par le regroupement forcé des habitant-e-s des squats et campements dispersés dans le Calaisis, principalement en avril 2015, mais dans les faits jusqu'en septembre 2015. La politique de déguerpissement a ensuite continué sur place, le bidonville ayant subi quatre destructions partielles avant la destruction finale. La compréhension des situations, des processus, implique donc de se pencher sur ce qui se passe en dehors des séquences d'hypermédiatisation, de donner du contenu à ces "périodes blanches".

Mais au-delà de la question des lieux, on peut se pencher sur les méthodes de contrôle de la frontière et de ses approches, sur l'organisation des exilé-e-s, sur les modes de passage, sur le rôle des associations, sur la coopération transfrontalière, sur les interactions avec la ville, sur la manière dont la question du genre traverse la problématique, sur l'économie du contrôle ou celle du passage... En clair, au-delà de ce qui attire le regard il y a une pluralité de dimensions à prendre en compte.

Et pour cela il faut des sources d'information accessibles au travail de recherche.

Le deuxième exemple tient au statut des contenus du net. Ces deux blogs sont un contenu utile à la compréhension de la situation des exilé-e-s à Calais  - ce ne sont pas pas les seuls d'ailleurs - le monde de la recherche a sans doute prévu un lieu pour recevoir et présenter les archives du net, où pourrait être déposée et mise en valeur celle-ci. Je n'en ai pas trouvé. Ne pas trouver ne signifie pas que ça n'existe pas, Mais de manière dominante pour ce qui tourne autour de l'Université, une archive en ligne est un document papier numérisé puis mis en ligne, à la rigueur il peut y avoir des photos, des films, des émissions de radio - il semble que la photographie, le cinématographe ou la TSF aient été inventés - il y aussi des sites spécialisés comme celui de l'INA. Mais pour les contenus directement élaborés pour le net, pas de lieu visible pour en recueillir l'archive. Comme s'il s'agissait d'une masse, un big data dévolu au data mining, une accumulation de paroles sans sujets, domaine réservé des algorithmes.

Or, un site internet est un ensemble organisé de pages pouvant contenir du texte, des images, des audios, des vidéos, des liens hypertextes permettant une circulation vers d'autres contenus. C'est une écriture, émanant d'une personne ou d'un collectif.

Toujours est-il que ne trouvant pas de lieu pour recueillir cette archive, j'ai cherché de l'aide pour faire un site internet qui ait ce rôle - et puisse pourquoi pas dans un deuxième temps accueillir d'autres contenus liés au même sujet. Les blogs, qui sont un empilement successif de billets, sont assez malcommodes à parcourir à posteriori, l'idée était donc de  réorganiser et de contextualiser le contenu pour en faciliter l'accès. Le projet reposait sur le bénévolat, il n'a pas abouti. Restent les deux blogs, et les textes visant à éclairer la lecture, que j'ai publiés ici sous l'intitulé Calais blogs.

Vous pouvez lire ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici et les textes pouvant éclairer la lecture de cette archive ouverte que sont les blogs Vibrations Migratoires et Passeurs d'hospitalités.

 

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