Fortunes et infortunes de France

L’Observatoire des inégalités publie son rapport bisannuel sur les inégalités dans le pays. On manque encore de chiffres pour évaluer l’effet de la crise sanitaire mais de façon générale la situation s’aggrave même si les auteurs veillent à ne pas sombrer dans des affichages misérabilistes reposant plus sur des slogans que sur des données tangibles.

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Les auteurs du dernier rapport de l’Observatoire des inégalités sont conscients que le rituel des rapports annuels, produits par de nombreuses organisations, peut lasser, surtout s’ils cherchent à tout crin, pour qu’on en parle, à déceler une « nouveauté ». Ils préviennent donc : il ne s’agit pas de découvrir soudain une nouveauté dans les caractéristiques actuelles de la pauvreté mais de mettre l’accent sur les inégalités qui perdurent. Même si, bien évidemment, ils tiennent compte de l’impact de la pandémie sur les situations sociales en France.

D’entrée de jeu, ils rappellent qu’un tel rapport n’est pas fait pour rejoindre aussitôt les précédents sur un rayon de bibliothèque, mais l’information doit être utilisée comme une arme. Les chiffres, les pourcentages, les tendances doivent servir aux militants et professionnels mobilisés sur les inégalités de disposer d’arguments.

C’est ainsi que le rapport parcourt plusieurs thématiques : revenus, patrimoines, éducation, travail, modes de vie, santé. Le taux de pauvreté est basé, en France, sur le revenu médian (soit 1771 €, en 2018, la moitié des citoyens a plus, la moitié a moins). L’Observatoire, contrairement à d’autres, retient un seuil de pauvreté à 50 % de ce revenu, soit 885 € (le seuil de pauvreté à 60 % est de 1062 €). Ainsi, le taux de pauvreté est de 8,2 % en 2019 (taux provisoire) alors qu’il était de 7,7 % en 2009. Et chez les jeunes de 18 à 29 ans, le taux est plus élevé encore : 12,5 %.

Le rapport évoque le chômage, le handicap de l’absence de diplôme pour les jeunes, les difficultés pour les immigrés à trouver un emploi, et la pénibilité physique (plus de 60 % des ouvriers ont un travail pénible). 52,7 % des jeunes de 15 à 24 ans ont un contrat précaire, 29 % des salariés travaillent au contact de produits dangereux et 42 % des salariés déclarent que leur travail est répétitif. 29 % des ménages vivent dans des logements trop petits. L’espérance de vie des ouvriers à 35 ans est à 77,6 ans alors qu'elle est à 84 ans pour les cadres supérieurs. Le racisme, c’est 500.000 personnes qui subissent des injures racistes. 22 % des hommes qui se disent perçus comme Arabes sont contrôlés cinq fois au cours des 5 dernières années (dix fois plus que les autres). Ainsi, les auteurs du rapport se préoccupent de tous les domaines où les inégalités s'expriment.

[Photo YF] [Photo YF]
Le directeur de l’Observatoire, Louis Maurin, rappelle que l’Observatoire met en lumière les inégalités depuis 18 ans. La plupart des médias s’en préoccupent de temps en temps (lors des Gilets jaunes par exemple) puis oublient vite. Il rappelle que l’épidémie a provoqué la mort de plus de 100 000 personnes. Parmi les victimes, le plus souvent des personnes fragiles, selon l’âge mais aussi l’état de santé préalable, des maladies chroniques liées aux inégalités sociales (dont le mal-logement, sur lequel alerte depuis longtemps la Fondation Abbé-Pierre). Les salariés les plus confrontés à l’épidémie, à part ceux de la santé, n’ont eu aucune reconnaissance de l’État : le « monde d’après » n’aura été qu’un vague slogan pour eux, constate Louis Maurin.

Le rapport note que la collectivité a continué à verser les pensions de retraite, les allocations des minima sociaux et logement. Les fonctionnaires ont perçu leurs salaires, et les salariés ont continué à travailler (éventuellement en télétravail). La dépense des ménages a été moindre et donc leur épargne a augmenté de 110 milliards (4,5 % du PIB). Sauf que ce ne sont pas les plus pauvres qui ont ainsi engrangé. Ceux qui étaient en chômage partiel (dix millions de salariés), lorsque l’entreprise ne maintenait pas la totalité du salaire, perdaient 16 % de leur revenu net (si leur salaire est supérieur au Smic, car l’indemnité de chômage partiel ne peut être inférieure au Smic).

Manifestation devant une agence de Pôle emploi, à Auch, Gers [Photo YF] Manifestation devant une agence de Pôle emploi, à Auch, Gers [Photo YF]
On manque encore de chiffres pour évaluer l’impact de la crise sanitaire, mais on sait à ce jour qu’il y a 270 000 chômeurs de plus (ce qui est moins que ce qui était prévu mais il est vraisemblable que beaucoup n’ont pas encore été comptabilisés) mais tout de même 150 000 foyers supplémentaires, dont beaucoup étaient déjà pauvres, ont basculé dans le RSA (soit 300 000 personnes au total). De façon générale, le « quoiqu’il en coûte » a consisté à « massivement financer les classes moyennes et aisées » (1).

Le rapport fournit des données sur la répartition des revenus selon les classes : populaires, moyennes et aisées. Toutes au pluriel, car on imagine bien, par exemple, que les classes moyennes sont diversifiées (entre 1273 et 2308 € pour une personne seule). Les auteurs retiennent surtout une différence entre le seuil des classes aisées (2308 €) et le seuil de richesse (3168 €). Complexe effectivement : car on peut passer de classe aisée (revenu net) à limite classe populaire, une fois payés impôts, mutuelle et loyer (pour ceux qui ne sont pas propriétaire de leur logement).

En visio-conférence lundi, Louis Maurin, directeur de l’Observatoire, et Anne Brunner, directrice d’études, ont présenté l’ouvrage dont la parution est prévue ce mercredi et ont répondu aux questions des journalistes et chroniqueurs.

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Il est difficile de faire un bilan de la crise sanitaire, trop tôt, car il manque des données (par exemple, qu’en est-il des 600 000 qui sont sortis, comme chaque année, en septembre du système scolaire ?). Ce qui est certain c’est qu’il y avait avant crise une hausse des inégalités (mesures fiscales favorables aux plus riches). Par ailleurs, les difficultés que vivent les jeunes adultes sont assez bien renseignées (même s’il est vrai qu’elles ne touchent pas tous les jeunes).

Louis Maurin insiste sur la volonté de l’Observatoire de ne pas tomber dans une sorte de « marketing des inégalités », contrairement à d’autres qui parlent d’« explosion » des inégalités, ou qui mettent sur le même plan inégalités face à la mort et inégalités en télétravail. De même, il est agacé quand il entend dire ici ou là que la moitié des étudiants ne mangent pas à leur faim, ou que l’on invoque des « émeutes de la faim » pendant le confinement. Ce misérabilisme désert la cause que l’on voudrait défendre. Ainsi le chiffre annoncé d’un million de pauvres en plus, avec la crise, c’est de la communication, c’est pour le moment une fake news, car on n’en sait rien. La hausse de la demande auprès des distributions alimentaires est certainement due au fait que dans les milieux populaires, certains petits revenus complémentaires ont disparu ce qui, certes, a accru les difficultés, mais nous n’avons pas vraiment les moyens de mesurer ce phénomène. Cette hausse a aussi été provoquée par les perturbations que ces distributions ont connues (avec bénévoles, parfois âgées, moins disponibles, par exemple). Enfin, la tendance à dire que ce sont (seulement) les très riches qui doivent payer c’est aussi une façon pour des classes aisées de se dédouaner.

Le rapport relève ce phénomène paradoxal : dans la mesure où le seuil de pauvreté est basé sur le revenu médian (60 ou 50 %), lorsque l’ensemble du pays s’appauvrit, le revenu médian stagne ou baisse. De ce fait, le seuil de pauvreté baisse, ce qui provoque une baisse du taux de pauvreté et ainsi réduit le nombre des personnes considérées comme pauvres (l’inverse est vrai : lorsqu’un pays produit davantage de la richesse, le revenu médian augmente et… le nombre de pauvres aussi). Ainsi ce seuil de pauvreté est relatif et n’est pas une donnée objective de ce qui est nécessaire pour une personne pour vivre. Le seuil de pauvreté, dans certains pays, comme aux USA, est basé sur un budget type : combien une personne seule a besoin pour vivre à peu près décemment. Mais c’est difficile à établir. L’ONPES (Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale) avait tenté de le faire mais on arrive rapidement à démontrer que 40 % de la population est dans la pauvreté. C’est le meilleur moyen de ne rien faire : plus l’ampleur de la tâche est grande, moins les pouvoirs publics agiront. Ce qui compte c’est ici et maintenant : venir en aide aux jeunes (pas tous, car tous n’ont pas de situations familiales qui exigent une intervention d’urgence de l’État) c’est 4 milliards d’euros (pour 400 000 jeunes) et relever le revenu minimum au niveau du seuil de pauvreté (à 50 % du revenu médian, soit environ 900 € pour une personne seule au lieu des 500 actuels), c’est 8 à 9 Md€. Le total, 13 milliards d’euros [Md€] c’est moins que ce que l’État a abandonné en supprimant la taxe d’habitation (que personne ne réclamait) : 20 Md€ !

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Lors d'une manifestation devant une CAF et une CPAM [Photo YF] Lors d'une manifestation devant une CAF et une CPAM [Photo YF]
(1) Certaines informations, non encore publiées, laissent présager que les plus grosses fortunes du pays ont largement tiré profit de la crise, avec une forte augmentation de la valeur de leur capital. La crise mais aussi et peut-être surtout la politique de l’argent gratuit qui favorise l’envolée des cours de la bourse (pour plusieurs raisons, dont un endettement à un coût quasiment nul des entreprises).

L’an dernier, le magazine Challenges publiait dans son numéro spécial de juillet-août, comme chaque année, son palmarès des 500 plus grosses fortunes (total : 730 Md€) : la progression était de 3 % (soit 21 Md€ supplémentaires, contre 7 % l’année précédente). Il semblerait que le palmarès de cette année sera un bon cru, sachant que depuis dix ans ce sont les fortunes françaises qui ont le plus progressé. Occasion de rappeler ce que Vincent Lindon avait lancé comme idée : taxe de 1 à 5 % sur les patrimoines de plus de 10 millions d’euros, ce qui rapporterait 36 Md€ soit 2000 euros pour les foyers les plus pauvres.

Plus récemment, Christian Chavagneux, éditorialiste à Alternatives économiques et chroniqueur sur France Inter (On n'arrête pas l'éco), constatait que fin 2019, le patrimoine total des ménages s’élevait à 14 300 Md€. Les 5 % des plus riches du pays possèdent le tiers de cette somme soit 4800 Md€. S’ils subissaient une taxe exceptionnelle de 5 % sur ce patrimoine, cela rapporterait 240 Md€ au budget de l’État, soit 10 % du PIB. Soit le coût de la crise. Même avec une telle taxe exceptionnelle, le patrimoine des plus riches aurait augmenté de 2 % entre 2018 et 2019 (au lieu de 7 %). Voir mon billet : Pour une taxe de 240 milliards sur les hauts patrimoines.

. le rapport a fait l’objet d’un financement participatif (800 contributeurs) et obtenu le soutien de la Fondation Abbé-Pierre et d’Alternatives économiques. Commande : ici.

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voir également article de Cécile Hautefeuille et Faïza Zerouala sur Mediapart : Les inégalités n'ont pas attendu le Covid pour exploser.

. Additif : Les Échos du 3 juin annoncent que le gouvernement prépare un plan de 2 Md€ pour venir en aide à un million de jeunes, avec une allocation mensuelle pouvant atteindre 500 €. Une simple règle de trois permet d’évaluer que le montant moyen annuel sera de 2000 euros soit 167 € mensuels.

Par ailleurs, sur Social en question :

. Les inégalités : des données pour agir (au sujet du rapport de 2017).

. Les inégalités en France (au sujet du rapport de 2019).

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. La pauvreté observée de près (au sujet d’un rapport 2020/2021 sur la pauvreté).

. Rapport sur les riches en France (2020).

. Louis Maurin est l’auteur d’un ouvrage récemment paru : Encore plus ! enquête sur ces privilégiés qui n’en ont jamais assez (mars 2021, chez Plon).

Billet n° 624

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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