Hebdo du Club #50: poétique des slogans

Clamés, dessinés, chantés, peinturlurés sur les banderoles et sur les parois des Champs-Elysées, les slogans sont une langue à part, anonyme et collective, précieuse pour capter l'air du temps. Au gré des mobilisations, ils se décèlent dans tous les recoins du Club, révélant les espoirs politiques de nos contributeurs.

« Que fait la police ? Ça crève les yeux » ; « Moins de banquiers, plus de banquise »  ; « Sans pétrole la fête est plus folle »… Caustiques ou vindicatifs, sombres ou comiques, les slogans peuplent ces temps de mobilisations effervescentes, à la lisière entre poésie et politique. Si notre espace participatif prospère en longs textes détaillés et argumentations minutieuses dont nous ne nous lassons pas, il se fait aussi chambre d’enregistrement de ces cris de ralliement, devises, chants et autres formules lapidaires faites de calembours, de rimes ou d’assonances.  

A fouiller un peu, on s’aperçoit qu’ils sont partout. Clamés, dessinés, chantés, peinturlurés sur des pancartes, ondulés sur des banderoles, mais aussi présents dans les titres des billets et dans les photos qui les émaillent, on les décèle, au gré des mobilisations, dans tous les recoins du Club. Et ils finissent par créer une langue à part. Mais surtout, ils sont davantage que leur apparence anecdotique et un peu tape-à-l’oeil. Nos contributeurs l’ont bien compris, ils sont des indices qui permettent de capter l’air du temps. 

Billet d'Alain Goutal Billet d'Alain Goutal

Poétiser la catastrophe 

Un précieux billet du 17 mars recense des slogans vus et entendus au cours de la manifestation pour le climat, tout comme celui-ci. Témoignage d’une créativité anonyme et collective, on y découvre que l’engagement pour l’environnement fusionne avec un goût des mots, des métonymies et autres jeux d’homophonie, qui façonnent une poétique du climat et de la biodiversité, habitée par les êtres de la nature : « L’Amer monte » ; « Aux arbres, citoyens ! » ; « C’est foutu quand c’est fondu ». Parfois pragmatiques et infaillibles (« Pas de nature pas de futur »), les slogans visent aussi l’efficacité (« Macron démission ! ») ou sont férus de philo et un peu intello (« Stop aux profits infinis dans un monde fini » ; « Rêve-toi et Marx»). Certains dénotent un désir de convergence, à l’image du titre d’un billet intéressant de Claire Morgane Lejeune (également intervenante lors du live hors les murs au sein de la manifestation étudiante du 15 mars) : « Convergences et différences: un rêve en jaune et vert ». 

Quelquefois persiffleurs au point de frôler le mauvais goût (« Macron la planète va mourir avant Brigitte »), les slogans sont incisifs, raconte Clément Luy dans un billet réjouissant, parce qu’ils rient jaune : « Loin de la légèreté que l’on prête souvent à 'la jeunesse', il faut y voir l’humour noir d’une génération qui a grandi avec le refrain 'vous vivrez moins bien que vos parents' ». Plus adultes qu’ils en ont l’air, les mots d’esprit sont aussi des mots d’ordre. Il n'y a pas d'alternative : 

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Plus chauds que le climat 

En amont des marches du 15 et du 16 mars, une pluie de tribunes et de textes engagés a accaparé notre Une, présage d’une belle vivacité militante, comme le manifeste de la jeunesse pour le climat, co-signé par 31 organisations nationales de jeunesse, pour signifier « l'ampleur et la profondeur de la mobilisation ». Le même jour, nous publiions un appel, signé par une centaine de personnes, enjoignant les dirigeants européens à «cesser de soutenir les nouveaux marchés carbone incapables de remplir leurs objectifs environnementaux», à l’initiative du Green Finance Observatory. La veille, alors que s’ouvrait à Nairobi le « One planet summit », une tribune nous était parvenue, avec son titre aux airs de slogan : « l’Afrique dit aussi non au charbon ». Une tribune importante, qui rappelait l’impact bien réel de la grande économie sur les vies : « Tout comme en Europe, les populations locales craignent pour la santé de leurs enfants, d’autant plus qu’elles voient déjà, bien souvent, les implications directes du changement climatique ; les réserves en faune et en flore s’épuisent, l’eau manque chroniquement… ». Enfin, reprenant dans son titre le slogan le plus coutumier du moment, une tribune (« Fin du monde, fin du mois, mêmes responsables et même combat ») appelait à une « écologie populaire » qui saurait combattre « les lobbies et les chantres d’un pragmatisme mou ».

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Nos paroliers de manifestations maîtrisent aussi l’art du chiasme : « Chaos climatique et climat de chaos ». Ce billet, précisément, une fois passée l’habileté du titre, donne à voir les écrits muraux des gilets jaunes, cette autre forme de présence des slogans, indices laissés sur les parois qui ont vu leur passage, ou sur les devantures des banques et autres hauts lieux du capitalisme financier : « Vous avez raison, ça se réchauffe ». Une formule simple suffit à évoquer, en jouant sur l’implicite, le réchauffement climatique et l’affermissement de la contestation par les gilets jaunes — qui savent se jouer des dichotomies auxquelles on les assigne: « Nous sommes des pacificasseurs » arbore un autre mur, ou encore « On n’est pas des casseurs, mais on va tout péter ». Ailleurs, peut lire un (selon les apparences) bienveillant « À la semaine prochaine »

 © Jean Ganzhorn © Jean Ganzhorn

Avoir le dernier mot

Autant de traces qui disent le sérieux par le rire. Grâce à leur réception fugitive, mais collective et immédiate, les slogans sont parfois plus opérants que de longs manifestes. Ils fournissent pour l’observateur un instantané à valeur indicative, utile des révoltes qui gardent une part d’intangibilité. Pour l’historien notamment, comme le montre François Gèze dans son billet « La remarquable lucidité du peuple algérien ». Les slogans y sont des indices pour l’analyse — fatalement fragmentaire et en suspens — d’un moment historique inachevé. « Qui sème la misère récolte la colère »« Peuple vivant, pouvoir vacant ! ». Ce corpus de slogans scandés révèle la « créativité » des manifestants, note F. Gèze, mais aussi l’intensité de leurs aspirations à la démocratie. En guise de parenthèse, parce que la frontière entre slogans et poésie est parfois ténue, il faut lire le poème de Jean-Noël Cuénod, qui accompagne la révolte à sa manière (« Sentez-vous / Le sirocco de la colère / Qui se lève / Sur les dunes / Sur les villes? »)

« C’est bien le peuple algérien qui aura le dernier mot », conclut le texte de F. Gèze, rappelant combien l’action se mêle aux mots. Grâce à leur valeur quasi performative et grâce à l’énergie de ceux qui les clament. Mais aussi parce que le rythme des chants, les calembours des bannières et les couleurs des graffitis produisent un discours alternatif, une petite musique que les pouvoirs ne peuvent ignorer. Mais ils sont durs de la feuille, à en croire la métaphore de la surdité bien avisée du titre choisi par Maxime Combes : « Macron va-t-il rester sourd aux exigences des marches et grèves pour le climat? »

Totems d’impunité 

Le pouvoir aussi a ses slogans. Souvent vendeurs comme des formules publicitaires et nimbés de bons sentiments, ils finissent par revêtir l’ironie à l’état pur, à l'instar de « Make our planet great again » ou encore de « l’école de la confiance », des aphorismes que nos abonnés scrutent souvent avec un oeil critique. Le premier appelle toutes sortes de détournements, comme dans le billet de M. Combes, où l’on peut lire « Make Our BlaBla Great Again ». Il y élucide la tartufferie de la formule, répétée par le gouvernement à l’envi jusqu’à consomption, « espérant sans doute qu’elle leur serve de de totem d’immunité », note-t-il. Une sorte de bouclier imparable à disposition de nos gouvernants en cas d’attaque portant sur leur inertie écologique. « Des petites phrases qui ne semblent pas marquer l'opinion. Sans doute parce qu'elles sonnent faux au regard des politiques productivistes et inégalitaires menées par l'exécutif », ajoute-t-il, dressant tableau accablant de l’irresponsabilité gouvernementale face aux défis écologiques. 

Quant à « l’école de la confiance », au devenir proverbial à force de récurrence, un contributeur note aussi l’ironie de l’appellation muée en rengaine, dans son billet « De quoi l’école de la confiance est-elle le nom ?»  : « C’est en suivant  une politique des petits pas que Blanquer avance masqué, sans aucune volonté de consultation vis-а-vis de la communauté éducative. C’est ainsi qu’il conçoit l’école de la confiance

« Marielle presente ! »

Autre fonction du slogan, frapper les mémoires ou faire revivre — à la dérobée, le temps d’un chant festif — les morts. C’est ce type d’hommage que narre Eric Fassin dans son billet « ‘Marielle presente!’ Le carnaval politique du genre au Brésil ». Assassinée le 14 mars 2018 à Rio de Janeiro, Marielle Franco était connue pour son engagement pour les droits des femmes et des minorités, sexuelles et raciales. Un an après sa mort, le carnaval lui a rendu hommage, raconte Eric Fassin, « en faisant écho au cri qui s’est imposé après l’assassinat de la militante : « Marielle presente ! ». « la mort de Marielle a été « resignifiée » par le carnaval », ajoute-t-il, qui « donne une forme а la violence et raconte la tragédie sur un air de samba »

La personne de Marielle, comme le slogan qui lui redonne une présence festive, ne vont plus sans leur valeur symbolique. Repères collectifs, les symboles, créent du lien à la manière des slogans. Un sentiment d’appartenance indispensable aux engagements. D’où les réactions du Club à la destruction de la cabane construite par les gilets jaunes de Commercy, aussi appelée « cabane de la solidarité », par le maire de la ville. Il y avait là « un lieu fourmillant d'initiatives où des habitants venus de tous horizons s'employaient à restaurer, dans le respect de leurs différences, une fraternité vraie, et retrouvaient l’art de s’écouter et le goût de faire ensemble. », raconte Jérôme Baschet dans un billet où il interpelle le maire divers droite de Commercy : « Honte à vous, Monsieur le Maire de Commercy! ». Sans se limiter à sa valeur symbolique, c’était bien là « le lieu emblématique où se construisait une nouvelle démocratie directe », a rappelé François Bonnet dans un billet. Avec un diagnostic sensé : « À un an des élections municipales, le maire a-t-il pris peur de cette concurrence possible ?» 

Nos commentateurs ont l'oeil - Slogans laissés par les gilets jaunes parisiens après leur passage Nos commentateurs ont l'oeil - Slogans laissés par les gilets jaunes parisiens après leur passage

Les gilets jaunes ont les symboles en amour — à commencer par l’accoutrement éponyme —. Outre les cabanes, les ronds-points sont devenus les lieux paradigmatiques de la discussion démocratique inopinée, au point de les ennoblir en dépassant leur fonction première plus prosaïque. C’est ce dont parle avec justesse le billet « L’utopie des ronds-points », où Lucmarcg note qu’une « puissante utopie de fraternité » a curieusement « pris forme sur des lieux aussi inhospitaliers que les ronds-points ». Des lieux inhabitables transformés en « laboratoires in vivo » de la démocratie, des espaces « hautement symboliques de la construction du politique, des totems ». Investis par une vie inédite, les ronds-points et l’enthousiasme créateur de symbolique ne vont pas sans slogans et pancartes, comme le montre la photo accompagnant l’article : « merci Macron pour le lien fraternel retrouvé ». 

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