Hebdo #98: femmes, pandémie et travail domestique – la famille, ce contrat d’inégalité

« Mes journées commencent après 22h. Quand l'enfant dort » ; « en plus des six heures de visio, j'utilise mes pauses pour faire tourner les machines ». Unité de base de l'infructueuse lutte gouvernementale contre le covid-19, le foyer n'est pas toujours un cocon protecteur. Il est aussi un espace d'exploitation et d'inégalité vécues dans l'intimité. Les contributions du Club et les réponses à notre appel à témoignages sur les inégalités de genre en temps de pandémie laissent entrevoir l'ampleur du travail domestique des femmes et leur sous-valorisation, du domicile familial aux métiers du soin.

« On m’appelle (on me tutoie) et on me dit que j’ai la chance d’avoir été retenue et que je dois m’engager à produire un minimum de 50 masques en 48h maximum. Je tique un peu parce que mon cerveau a du mal à comprendre qu’on m’impose un rendement alors que je rends service bénévolement. Mais bon, l’urgence et la gravité de la situation font passer l’action avant la réflexion. Alors je couds. 50 masques en 48h. »

Retour en arrière. En avril 2020, le confinement national avait été décrété depuis plusieurs semaines ; nos gouvernants déniaient encore l’utilité des masques. Partout, dans les foyers, après des heures de réunion visio ou pendant la sieste du petit, des femmes, professionnelles ou non, ont dégainé leur machine à coudre et se sont mises au travail pour fabriquer des masques « artisanaux » par solidarité. Une solidarité largement romantisée et célébrée par médias et gouvernants en temps d’ « effort de guerre »

Un an plus tard, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, nous avons lancé un appel à témoignages sur les inégalités de genre en temps de pandémie et relu les contributions, dont celle de Clara Lefèvre, couturière à Lille. Dans « On se lève de nos machines et on se casse !», celle-ci relatait sa participation à un « appel à bénévolat ». « Pourquoi devrais-je donner de mon temps, de mon énergie et de ma force de travail pour pallier une crise mal anticipée ? […] Comment se fait-il que les matières premières soient facturées mais pas le temps de travail ? ». Les couturières furent transformées en soldates de la déconfiture gouvernementale, utiles à des autorités promptes à capitaliser sur la solidarité.

Soumises à un paradigme de la productivité mais non rémunérées, elles se sont vues frappées de la même infortune structurelle que les métiers du soin fortement féminisés et sous-valorisés (aides à domicile, 97,7% de femmes ; agents d’entretien 70,5% ; aide-soignantes 90,4, etc.). Celle-ci procède d’une longue histoire d’infériorisation du travail féminin et du travail domestique, considéré comme allant de soi, dans la continuité de qualités supposées naturelles et du rôle de mère. 

 © Virgile Gémonet, portfolio "les couturières solidaires" © Virgile Gémonet, portfolio "les couturières solidaires"

Nos vies confinées sont inégalitaires

« Mes journées commencent après 22h. Quand l'enfant dort ». « En plus des six heures de visio par jour, j'utilise mes pauses pour faire tourner les machines, faire la vaisselle, préparer les repas ». Dans notre appel à témoignages, nous avions vainement scindé le sujet en plusieurs sous-thématiques apparemment étanches. Les inégalités au sein du foyer d’une part, devenu le centre névralgique de la politique familialiste de lutte contre le covid, et celles liées au monde du travail d’autre part. Mais les messages que nous avons reçus disent l’intrication de ces problématiques : tout est affaire de travail. De la permanence de normes et de rôles genrés dans les familles découle l’invisibilité du labeur domestique, non perçu comme du travail.

Les témoignages permettent aussi d’entrevoir combien ces expériences d’inégalité se vivent dans l’intimité. « Nos vies confinées sont inégalitaires », écrivait déjà la sociologue Emilie Biland-Curinier en mars 2020 dans le Club : « dans l’intimité de nos foyers, tâchons d’être sensibles à ce que cette séquence inédite est susceptible de changer durablement dans nos vies. Il est temps de faire bouger les lignes dans nos rapports avec nos enfants, dans nos relations intimes avec nos partenaires de vie », concluait-elle. 

« Mon mari s'est enfermé dans son bureau se disant qu'entre filles, on allait gérer tout ça »

« Qui a dit que la femme devait sacrifier sa vie personnelle pour le ménage, les enfants, les courses ? Il n'y a même pas de règles qui stipulent ça et pourtant, on le fait ! » Au détour du petit récit qu’elle nous a envoyé d’un confinement au cours duquel sa fille de 19 ans est revenue vivre avec ses parents, Florence décrit la façon dont les règles non-écrites des standards de genre gouvernent irrésistiblement son quotidien. Ce contrat d’inégalité qu’elle ne se souvient pas avoir signé. « On le fait », parce que sinon, personne ne le fait. L’entretien de la maison, courses, repas : « très vite, j'ai bien compris qu'il n'y avait que moi que cela concernait ». Plus encore, « mon mari s'est enfermé dans son bureau se disant qu'entre filles, on allait gérer tout ça. Il a plongé tout de suite dans une sorte de confort de pouvoir travailler chez lui, au calme, sans contraintes aucunes ».

Droit inégal au dilettantisme

Cette discordance d’expérience au sein du couple hétérosexuel, Déborah, 45 ans, mère d'une fille de 12 ans et formatrice en français pour nouveaux arrivants étrangers, en relate aussi les mécanismes difficiles à enrayer. Elle s’est sentie, au début de la crise sanitaire, « submergée par tout le travail à faire ». S’occuper de sa fille collégienne, l’accompagner scolairement et adoucir ses tourments, adapter son emploi de manière inédite, subvenir aux besoins élémentaires et prendre des nouvelles des proches, s’investir dans des initiatives de solidarité... Le conjoint, lui, « brassait de l’air », déplore-t-elle, « occupé » à nier l'échec de la petite coopérative qu'il voulait monter. « C'était le rêve de sa vie », écrit Déborah. « Je ne pouvais pas faire autrement qu'avoir envie de le secouer quand je le voyais m'imiter en position de télétravail sans s'occuper de ma fille, sans proposer de faire quelque chose pour le collectif qui s'organisait pour coudre des masques, cuisiner des plats aux soignants... ».

Ce que Déborah et Florence semblent dénoncer, c’est un droit au dilettantisme à géométrie variable. Comme si leurs conjoints détenaient le monopole de l’oisiveté, à une époque où le confinement était certes souvent présenté (par des hommes souvent, mais aussi des femmes socialement privilégiées) comme l’occasion de « prendre le temps de la réflexion » et du « recul » — une aubaine inéquitablement répartie. « Je n'osais pas le perturber en plein rêve », précise Déborah dans son message. Depuis, le couple a rompu. L’assignation à domicile a fait office d’accélérateur, car il a permis de percevoir avec davantage d’acuité « qui il était, et ses travers, parce que nous étions enfermés ensemble »

« Gérer la peur des uns, la sidération intérieure des autres »

Nos contributrices font état d’une décuplation de la charge mentale — ce concept inventé par Monique Haicault, popularisé ces dernières années pour désigner l’encombrement permanent de l’esprit des mères [voir l'émission A l'air libre du 13 mai 2020 avec Coline Charpentier, créatrice du compte instagram « T’as pensé à » sur la charge mentale].

Organiser, planifier, trier, prioriser, s’organiser, trouver le temps. Calculer la vitesse à laquelle il faudra courir entre les courses et la sortie de l’école. Ne pas oublier les desiderata de l’un pour le dîner, les allergies de l’autre. Penser à signer le carnet de liaison du grand, passer à la pharmacie avant la fermeture, laver les chaussettes du petit. Majoritairement exécutrices du travail domestique invisible, elles en sont aussi le cerveau et l’horloge.

Céline, mère dans une famille recomposée de six enfants, raconte la gageure de trouver un créneau dans la journée pour faire les courses (défi récemment complexifié avec le couvre-feu), les « pauses » ménagères entre les séances de visio qui n’ont de « pause » que le nom, mais aussi la petite lutte du quotidien lors du confinement de novembre pour avoir un espace à soi pour travailler : « J'étais installée dans la salle à manger avec le passage de tous. Il a fallu un bon mois avant que j'exprime mes besoins plus fortement pour être entendue et trouver un espace plus tranquille ».

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Captures issues du compte "T'as pensé à?" sur la charge mentale, créé par Coline Charpentier © TPA Captures issues du compte "T'as pensé à?" sur la charge mentale, créé par Coline Charpentier © TPA

À la charge mentale, cette surabondance de mémentos mentaux qui assurent le bon fonctionnement du foyer, s’ajoute enfin la charge émotionnelle. Il fallait soudain « penser au présent, à l'avenir, gérer la peur des uns, la sidération intérieure des autres et la mienne », raconte Déborah : prendre en charge les peurs des autres avant les siennes, mettre sa propre anxiété en attente pour absorber celle du reste de la famille. Gardiennes du logis, elles sont également gestionnaires d’émotions, parfois au détriment du soin de leur propre santé mentale. 

« L'égalité est une bataille de chaque jour »

Même les plus lucides sur le sujet, comme Fabienne, qui « [se] bat depuis trop longtemps contre le travail ménager pour me laisser avoir sur ce sujet », savent qu’elles s’illusionnent en partie sur la robustesse des habitudes et des rites genrés. « Si nos enfants avaient encore été à la maison. Il est probable que c'est moi qui aurais dû faire l'école à la maison et penser à leurs repas équilibrés », reconnaît-elle. Du reste, s’aperçoit-elle en écrivant, « depuis que nous sommes presque libres de sortir, ça reste moi qui fais les courses, nous avons conservé les habitudes du confinement. On prend si vite de mauvaises habitudes. L'égalité est une bataille de chaque jour, et parfois, les femmes préfèrent baisser les bras et faire le boulot elles-mêmes. Moi tout pareil. »

Car la charge mentale, même dans des foyers quasi égalitaires, c’est aussi demander « de l’aide », organiser la répartition des tâches, guerroyer au quotidien devant le pot de yaourt qui traîne ou la liste des courses qui attend sur la table. Même dans le témoignage de Chloé, jeune femme en couple pour qui les rôles ont été conjoncturellement inversés depuis le début de la crise sanitaire, elle reconnaît que, bien qu’exonérée de l’exécution des tâches, la charge mentale subsiste. C’est toujours à elle de rappeler qu’il faut faire la vaisselle ou le ménage. Seule victoire, parce qu’il n’y a pas de petite victoire, son conjoint a désormais entraperçu l’ampleur du travail domestique quotidien.

« La majorité des hommes se sont rendus compte que leur moitié assurait trois rôles au quotidien », ajoute Frédéric dans un témoignage publié dans le Club. Dans son couple, sa compagne ayant été détectée bipolaire, refermée sur elle-même et les réseaux sociaux, il s’est retrouvé à mener de front tous les rôles au cours de la crise. « Je suis devenu professeur à la maison pour notre fille, en primaire, de 8h30 à 16h30, […] préparation des repas du matin, du midi et du soir, bricolage, réparations diverses, […] ainsi que toutes les autres tâches ménagères». Mais avec humilité, Frédéric se décentre. Il tire de sa lassitude cette leçon : « j'ai vraiment compris alors l'injustice que pouvaient ressentir les femmes »

« Encore une histoire de femmes qui assument »

D’après les contributions, les femmes semblent avoir été aux avant-postes de la sacro-sainte « continuité pédagogique » de Jean-Michel Blanquer de mars à mai 2020. En catastrophe, « je prends seule la décision que la plus petite bénéficiera de l'école buissonnière », confie Emilie dans son message. Pour pallier l’indisponibilité du conjoint, c’est une grand-mère qui vient aider. « Pour la grande, je décide qu'elle regardera les cours lumni sur France 5, un support pédagogique, pour soulager la grand mère qui se retrouve à gérer tout cela toute seule. Encore une histoire de femmes qui assument ».

Dans un billet intitulé « Continuité pédagogique, ta mère! », Avellino avait rapporté des témoignages de mères surmenées : « "Maman t'es où ? c'est la catastrophe ! Le devoir que j'ai rendu hier par l'ENT, y a marqué non rendu et non corrigé !". "Maman on a pas fait l'école à la maison ce matin ! La maitresse, elle a dit qu'il fallait faire un gâteau et on l'a pas fait!". Ma grande arrive avec son livre de maths, j'ai encore les mains pleines des poches à courses…». Les parents ont dû, à l’époque, redoubler d’inventivité, fabriquer des stratagèmes pour motiver les enfants, faire des choix et s’accommoder du moins pire, se passer des techniques, ménager du temps et de la patience, paniquer parfois, mais tout en aidant les autres, faire au mieux avec les conditions qui leur étaient imparties malgré de fortes inégalités et l’impossibilité pour certains d’avoir « une chambre à soi », comme le rappelait Fanny Bernard. 

Une Rosie du confinement, dans le billet "Solidaires et déterminées, paroles de Rosies même confinées" de Georges-André Une Rosie du confinement, dans le billet "Solidaires et déterminées, paroles de Rosies même confinées" de Georges-André
« Elle a l'impression qu'elle est une mauvaise mère »

C’est aussi la pesanteur des injonctions culpabilisatrices qui émerge. « Elle n'arrive pas à trouver l’énergie pour faire travailler ses enfants », relate une institutrice à propos d’une mère d'élève, caissière en supermarché, dans le billet d’Avellino : « Elle a peur que sa fille ne soit pas au niveau des autres et elle a l'impression qu'elle est une mauvaise mère. J'essaie de la réconforter mais repars avec un goût amer en bouche ». Dans un texte anonyme du confinement, c’est cette sorte de faute originelle, celle d’être mère et donc responsable à perpétuité, qui est racontée. « C'est la faute de la mère, toujours. Qui a fait le mauvais choix. Toujours. […] c'est nous qui toujours seront convoquées au bilan comptable, au verdict. Les pères aussi, bien sûr », mais pas sur le même mode de culpabilité, semble-t-elle écrire. « C'est souvent / toujours la mère qui se lance, qui s'engage, qui prend le risque de se tromper » ; « accoucher avec ou sans. Allaiter ou pas. Faire garder ou pas. Scolariser ou pas. Donner des vitamines ou pas, forcer à manger ou pas. Vacciner ou pas ». Dans ce fourmillement de choix, « on fait toujours les mauvais. On est toujours trop ou pas assez »

« Avec nos ressources de mères sous le seuil de pauvreté ou pas loin…»

Ce texte fait partie d’un document de 44 pages d'écrits issus d’un groupe de parole né au temps du confinement, reçu à l’occasion de notre appel à témoignages, et dont certains ont été publiés. Ces textes donnent à entendre les réflexions, tourments, révoltes et désirs de liberté de femmes et de mères de famille. Mais aussi le refus d'être claquemurées dans une seule réalité : la maternité. Le refus de l'assignation : « Ces pages, on les a imprimées comme on a pu, avec nos ressources de mères sous le seuil de pauvreté ou pas loin. "Mère au foyer", "Mère de famille nombreuse", "mère isolée", "maman solo", derrière ces étiquettes, NOUS SOMMES. »

Dans « Interdits », Marie Carpentier tempête contre ce que les restrictions sanitaires dans les lieux publics font à son existence de mère en fabriquant un monde bardé d'interdits, proscrit aux enfants et à leur vitalité désordonnée, inadapté aux inadaptés, et une demi-vie expurgée de tous ses plaisirs simples. Au moment du déconfinement, écrit-elle, « vos lieux publics, sans toilettes, avec file d'attente, où il ne faut pas toucher, me sont en fait toujours interdits. Ils excluent l'enfance, Ils excluent l'insouciance, la distraction, la légèreté. […] Vous faites un monde interdit aux fragiles, aux fêlés, aux pas encore éduqués. Vous faites un monde encore plus injuste et inégal ».

« C'est une affaire d'homme »  

L’une de ses compagnes d’infortune, Marion, décrit dans «Violences patriarcales : du père au président » les différentes strates auxquelles se joue, selon elle, la violence patriarcale. Ayant expérimenté des violences conjugales dans son passé, les discours présidentiels virilistes et autoritaires, sur prise de rendez-vous obligatoire, à écouter en retenant son souffle, sont pour elle le ressouvenir d’une coercition vécue sous le joug d’un autre homme. À la télé, c’est une sorte de madeleine de Proust de l’oppression. « Je reconnais cette sensation. Il appuie sur la peur. Il m'enlève ma capacité à agir », écrit-elle. Elle évoque aussi la dissonance entre sa vie de femme et la cohorte d’hommes en costard qui nous gouvernent. Et comme les autres, elle met des mots sur le labeur feutré du travail invisible d’entretien du logement : « pendant que j’anime, que j’assure, que j’enjolive, […] je décore les barreaux de nos prisons, que je prépare les repas 4 fois par jour » – car « un cocon, ça se fabrique, ça s’entretient » –, pendant ce temps-là, « EUX, ils réglementent. Ils dirigent. Ils agissent. C'est une affaire d'homme. Ça ne me regarde pas. » 

Virilisme d’atmosphère

Une affaire d’hommes. Comme bien d’autres, Marion effleure, à l'instar de ce billet de mars 2020 (« Covid-19 et médias: où sont les femmes?») de Gaëlle P., chercheuse en linguistique et spécialiste des discours médiatiques, l’enjeu de représentativité des femmes au pouvoir et dans les médias (« Je constate que toutes les analyses, articles, interviews, discours relayés en ce moment sont écrits par des hommes », écrivait aussi Marion dans un autre texte) dans une période où les femmes étaient tout particulièrement aux avant-postes.

Maxime Combes rappelait la toxicité du paradigme guerrier testostéroné du Président : « cette référence à la guerre convoque un imaginaire viril peuplé d’héroïsme masculin – bien que largement démenti par les faits – et du sacrifice qui n’a pas lieu d’être. Face au coronavirus, ce sont les femmes qui sont en première ligne : 88 % des infirmières, 90 % des caissières, 82 % des enseignantes de primaire, 90 % du personnel dans les EHPAD sont des femmes. » Cette invisibilité sociale avait été exprimée dans nos colonnes par Alexandra Caratini, aide à domicile. Je suis « celle qu’on oublie », écrivait-elle : « Je suis celle qui nettoie les urines et vaisselles de vos proches. Celle qui fait à manger à Papy parce que vous travaillez. Celle qui repasse le linge. Je suis celle qui se démonte le dos à faire les courses de votre voisin qui est trop vieux, ou le transfert du lit au fauteuil pour qu'il puisse déjeuner. » 

Métiers les plus féminisés © Observatoire des Inégalités Métiers les plus féminisés © Observatoire des Inégalités

Celle qu'on oublie

En fin de texte, Alexandra Caratini évoquait rapidement son petit salaire, « oublié » lui aussi, comme celui de ses compères femmes, souvent racisées, des strates inférieures des métiers du soin. Une dévalorisation qui « s’explique par le fait qu’on considère leur travail comme le prolongement de leur rôle (ou destin) de mère, une activité qui n’appellerait pas de rémunération puisqu’elle serait naturelle », précisait l’historienne Fanny Gallot dans une analyse intitulée « Et si les femmes s’arrêtaient ? ». Travail du « care » mésestimé socialement alors même qu’il est le « ferment de la société », ajoutait-t-elle, en cela qu' s’agit du travail reproductif : il permet la reproduction de la vie. D’où que certains métiers, comme celui de sage-femme, soient délaissés par l’Etat, rappelait à l’occasion de la journée des droits des femmes Claudine Schalck, sage-femme et psychologue, citant une enquête nationale menée en 2020 dans ce corps de métier : plus de 55% ont envisagé quitter le métier ; 55% des sages-femmes hospitalières estiment ne pas avoir le temps de prodiguer des soins de qualité ; 67% jugent que les effectifs sont insuffisants en maternité ; 96% des sages-femmes pensent que leur métier n’est pas valorisé.

« Le personnel qui est au bas de l’échelle hiérarchique a été obligé de prendre un risque mortel », alertait un médecin, parmi d’autres, évoquant les hôtesses d’accueil et les femmes de ménage de son hôpital en avril dans le blog Violence du travail. « Soignantes, caissières, personnels des EHPAD, agentes d’entretien : nombreuses sont les femmes de nos villes ayant une activité dite essentielle, cependant, elles sont les grandes oubliées des plans de relance », enchérissait un large collectif de femmes des quartiers populaires à l’occasion du 8 mars dans une tribune intitulée « Le féminisme nous appartient », dénonçant leur invisibilisation mais rappelant aussi leur place de premier plan dans la lutte féministe, contre ceux qui tentent de les en dessaisir. « Invisibilisées à toutes les échelles, nous sommes pourtant des actrices centrales de nos villes. Maraudes, actions humanitaires, soutien scolaire, parents d’élèves : nous sommes présentes partout et même très souvent majoritaires. »

Capitalisme patriarcal 

Les rôles dévolus aux femmes, leur vocation au « prendre soin », la célébration des « petites mains » de l’effort de guerre et le travail gratuit sont promis au statu quo parce que « les inégalités de genre, de classe ou de race sont fonctionnelles au capitalisme. En les instrumentalisant, en les croisant, bref en les optimisant, elles contribuent à son déploiement », lit-on dans une brillante synthèse du Cetri publiée en juin dans le Club sur le genre dans la crise du Covid. D’où que le travail des couturières, évoqué en ouverture, ait pu être si aisément réduit à un « hobby ». Pour reprendre la formule de Flora Tristan, féministe socialiste du XIXème siècle citée dans une analyse de Jackotte sur capitalisme patriarcal, « l’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même ».

 © Virgile Gémonet © Virgile Gémonet

Les récits de Déborah, Emilie, Florence et les autres révèlent combien les logiques d’efficacité et de productivité s’insinuent au creux des foyers, régissant le travail domestique gratuit. Marie C., mère au foyer pendant quelques temps, avait réussi à se défaire des injonctions de performance et de la perpétuelle auto-évaluation... mais pas tout à fait, note-t-elle au moment où elle reprend le travail, en période de crise sanitaire. « J'ai fait un pas de côté, je découvre que ce n'est pas un chemin que j'ai quitté. Mais un train. C'est plus difficile de remonter. Il a avancé, il avance toujours. Très vite. Trop vite. » Filant sa métaphore ferroviaire, elle écrit : « C'est quoi courir à coté du train ? C'est tout faire bien. Se former à Montessori. Sortir trois fois par jour, manger des fruits et des légumes frais. Cuisiner tous ses goûters, coudre ses vêtements, réparer, faire le ménage dans tous les coins au vinaigre, être investie dans une association, organiser des sorties pédagogiques, avoir un grand potager, faire son pain. […] faire des économies ». 

« J'ai passé l'année 2020 à tout porter toute seule » 

Le texte se termine sur une note presque folâtre : Marie apprivoise et chérit l’improductivité, s'arroge un droit au désoeuvrement, qu'elle semble vivre comme une petite insolence. Elle en tire une forme de fierté ; une victoire — certes ténue, mais réelle — intime et politique. « C'est dire je ne travaille pas, mais je fais plein de choses. C'est continuer à s'évaluer en terme de productivité […] Là je crois que j'ai arrêté. Comprenez moi bien, des fois je fais tout ça. » 

« J'ai passé l'année 2020 à tout porter toute seule, je suis a bout de force. Alors je me dis... Autant être seule. C'est la séparation », écrit Emilie à la fin de son message, rejoignant les autres témoignages de rupture que nous avons reçus. « J'ai demandé le divorce. J'ai quitté le domicile conjugal, ne supportant plus cette hypocrisie sur les conditions d'esclaves dans lesquelles nous sommes enfermées », ajoute Florence. Par la rupture ou par l’écriture, ce sont des petites histoires d’émancipation qui se donnent à lire. Mais aussi le signe que l’unité familiale, outre que les violences intrafamiliales ont augmenté pendant les confinements, présentée depuis plus d’un an comme un cocon protecteur des aléas du monde et du virus, sanctuaire et lieu du retour sur soi, abri dérobé de l’emprise du politique, fut pour certaines un espace d’exploitation et de violence. 

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