21 Août 68: une armada stalinienne fond sur le peuple tchécoslovaque

N° 98 de ma série "1968". La nuit du 20 au 21 Août, les troupes du Pacte de Varsovie mettent fin au Printemps de Prague. Prochain article: "Un Mai 68 écolo ?"

21 Aout 2018

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J’ai ouvert cette série « 1968 » par l’article suivant: 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie. Il retrace le grand mouvement populaire connu comme le Printemps de Prague. Mais la nuit du 20 au 21 Août, les troupes du Pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie. 400 000 soldats, plus de six mille chars, près de mille avions de cinq pays (l’URSS, la Bulgarie, la Pologne, la Hongrie et enfin, la RDA) sont mobilisés contre le Parti communiste tchèque (PCT).
PRAGUE 1968: invasion de la Tchécoslovaquie par le Pacte de Varsovie © WketDZ


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La répression du Printemps de Prague résonne d’autant plus fortement en France que nous sommes en 1968, y compris dans le PCF, alors un des PC plus stalinien de tout l’Europe. Louis Aragon évoque un "Biafra de l’esprit ». Yves Montand se dit "submergé par le dégoût, l’écœurement…ma réaction a été immédiate, primaire : je tourne la page communiste de mon existence ». On peut suivre ici les réactions en chanson de beaucoup d’artistes, dont Jean Ferrat , Adamo, Serge Lama et Joan Baez.

Dans un article récent Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie : 1968 aux antipodes de 1989, Catherine Samary rappelle un point essentiel: l’existence d’une aile autogestionnaire dans le Printemps de Prague, rejetant autant la gestion bureaucratique héritée du stalinisme que les réformes favorables a marché. Extrait:

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« Aujourd’hui, ce qui est le plus souvent retenu du « Printemps de Prague » de 1968 (on peut le vérifier en consultant google!), c’est… l’intervention des tanks soviétiques au cours de l’été : elle est supposée illustrer l’incompatibilité organique du « communisme » (évidemment assimilé au règne du parti unique) et de la profonde aspiration démocratique qui s’exprimait alors. L’impact international du rassemblement du Printemps 1968 à Prague et la présence massive de jeunes venant notamment des pays se réclamant du socialisme mais aussi d’ailleurs,  étaient associés à l’espoir d’un « socialisme à visage humain ». Et ce rassemblement se tenait au sein d’un pays majeur du « bloc », soutenu par l’aile réformatrice du Parti Communiste tchécoslovaque/PCT (le dirigeant A. Dubček et l’économiste Ota Šik). Il s’inscrivait dans les débats en cours, en URSS même comme à Cuba, sur les réformes de la planification administrative visant à élargir les marges du marché et des directeurs[6]. Je n’ai pas le temps ici de revenir sur le contexte et les contradictions de ces réformes, largement technocratiques. Je veux insister sur ce qui est le plus occulté et ignoré.

D’une part, les réformes de marché n’étaient pas populaires chez les travailleurs (à cause de leurs effets inégalitaires et des menaces qu’elles faisaient peser sur l’emploi). Et c’est pour répondre à cette défiance que furent introduites des ouvertures démocratiques par lesquelles l’aile réformatrice du PCT cherchait à consolider sa base sociale. L’explosion du Printemps 1968 s’engouffrait dans ces brèches, sans respecter les bornes des réformes officielles. Mais surtout, on ne sait généralement pas qu’il existait une aile autogestionnaire au sein du PCT (notamment impulsée par Jaroslav Šabata). Elle s’était opposée à la fois aux conservateurs et aux réformes technocratiques en prônant l’introduction de conseils ouvriers dans les entreprises dotés de droits de gestion fondamentaux inspirés par les expériences et débats de la Yougoslavie voisine. Des concessions en faveur de ces demandes avaient été faites en restant  marginales. 

Et ce que l’on ignore davantage encore, c’est que l’intervention des tanks soviétiques, prétendant vouloir empêcher une « restauration capitaliste », catalysa une riposte majeure des travailleurs, impulsée par l’aile autogestionnaire du PC et le syndicat officiel : l’explosion de conseils ouvriers. Leur première réunion nationale fut convoquée en janvier 1969 soit près de six mois après le début de l’occupation. Un projet de « loi sur l’entreprise socialiste » y fut élaboré et présenté au gouvernement encore présidé par Dubček. Leur force et légitimité étaient telles dans un régime se réclamant des travailleurs et du socialisme qu’il n’avait pas été possible de « simplement » les réprimer. Les propositions furent édulcorées dans le sens d’une co-gestion. Mais le mouvement poursuivit encore son extension : en mars on était passé de quelque 200 à plus de 500 conseils ouvriers. Ils furent lentement étouffés, puis interdits en juillet 1970 : deux ans après l’intervention soviétique, sous un régime « normalisé ».

Sans pouvoir m’étendre sur ce sujet[7], je voudrais citer, pour conclure ce point, le jugement porté par l’écrivain Milan Kundera en décembre 1968 (avant qu’il ne bascule vers l’anti-communisme) [8] :

« L’automne tchécoslovaque dépasse sans doute en importance le printemps tchécoslovaque de 1968 (…). Le socialisme dont la vocation est de s’identifier avec la liberté et la démocratie ne peut faire autrement que de créer une liberté et une démocratie telles que le monde n’en a jamais connues. » 

Sur le sort du Printemps de Prague on lira avec intérêt cet article de Jean-François Vilar, écrit 30 ans plus tard: Paris-Prague: aller simple et vague retour.

On trouvera aussi d’autres sources dans Tchecoslovaquie 1968: le printemps des conseils de travailleurs et dans Le Printemps de Prague 1968

Dans La place Venceslas de Prague un récit-enquête parfois proche du roman, Anthony Sitruk raconte  l’immolation par le feu de Jan Palace. ’histoire de cet homme.

Le manifeste des deux mille mots

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Le 27 juin 1968, Literarni Listy, l’hebdomadaire de l’Union des écrivains, publie « Deux mille mots qui appartiennent aux ouvriers, aux paysans, aux employés, aux artistes, et à tous ». Ce manifeste est signé par une centaine de communistes, artistes, acteurs, savants, sportifs ou universitaires. On y trouve notamment le recteur de l’Université Charles Oldrich Stary, le philosophe Karel Kosik, dix ouvriers syndicalistes, le champion Emil Zatopek et sa compagne. Il est massivement repris par: Student, l’hebdomadaire de l’Union des étudiants, Mlada Fronta, le quotidien des Jeunesses communistes, Prace, l’Union des syndicats, Zemedelske Noviny, le quotidien des coopératives agricoles, des journaux de province, puis enfin Rude Pravo, le quotidien du Parti Communiste de Tchécoslovaquie et Obrana Lidu, le quotidien de l’armée !

Moscou dénonce immédiatement « le manifeste de la réaction et de la contre-révolution : deux mille mots ».

Voici ce manifeste dit Deux mille mots publié en français dans le Monde du 25 juillet 1968:

« En premier, c’est la guerre qui a mis en péril la vie de notre nation. Puis vinrent d’autres périodes sombres avec des événements qui menacèrent sa santé morale et son caractère même. C’est avec espoir que la majorité de notre nation avait accueilli le programme du socialisme. Mais les leviers de commande tombèrent entre les mains de gens faux. Qu’ils n’aient ni l’étoffe d’hommes d’État, ni les connaissances pratiques, ni la culture philosophique, n’auraient pas eu autrement d’importance, si au moins, ils avaient eu un peu plus de bon sens et la décence de savoir écouter l’opinion des autres et d’admettre leur relève progressive par de plus compétents qu’eux.

Le Parti communiste qui, après la guerre, avait la confiance du peuple, la troqua peu à peu contre les places, jusqu’à les obtenir toutes et n’avoir rien d’autre. Il faut le dire tout net, et ceux parmi nous qui sont communistes, le savent bien, eux dont la déception devant le résultats est aussi grande que la déception des autres. Une ligne directrice erronée a fait du Pari, qui était une formation politique et communauté idéologique, une organisation du pouvoir pleine d’attraits pour les égoïstes avides de dominer, les lâches calculateurs et les mauvaises consciences. Leur marée montante a affecté la qualité et le comportement du Parti. Son organisation interne ne permettait pas à des gens honnêtes d’y prendre de l’influence sans intrigues honteuses et d’y opérer sans heurts les transformations qui assureraient son adaptation constante au monde moderne. Beaucoup de communistes ont lutté contre cette décadence, mais ils n’ont rien pu empêcher de ce qui est arrivé.

Les conditions dans le Parti communiste ont été le modèle et la cause d’une situation identique dans l’État. La jonction du Parti et de l’État lui a fait perdre l’avantage d’avoir un recul par rapport au pouvoir exécutif. L’activité de l’État et des organismes économiques fut à l’abri de la critique. Le Parlement désapprit à débattre, le gouvernement à gouverner, les dirigeants à diriger. Les élections perdirent leur sens et les lois leur poids. Nous ne pouvions faire confiance à nos représentants dans aucun organe. Ou, si nous pouvions leur faire confiance, nous ne pouvions rien leur demander, car ils ne pouvaient rien obtenir. Pis encore, nous ne pouvions plus guère avoir confiance les uns dans les autres. L’honneur personnel et collectif périclitait. L’honnêteté ne menait à rien, et on parlait même plus d’une appréciation selon les compétence. C’est pourquoi la plupart des gens perdit tout intérêt pour les affaires publiques pour ne s’occuper de de soi ou d’argent. Mais en même temps, à ces mauvaises conditions appartient le fait qu’on peut même plus faire confiance à l’argent. Les rapports entre les gens se sont corrompus. La joie du travail accompli s’est perdue. Bref, la santé morale de la nation, son caractère étaient menacés.

Nous sommes tous responsables de l’état actuel des choses, mais plus encore les communistes parmi nous. Cependant la responsabilité principale incombe à ceux qui étaient partie ou instrument du pouvoir incontrôlé. C’était le pouvoir d’un groupe opiniâtre, mis en place à l’aide de l’appareil du Parti en tous lieux, de Prague aux moindres districts et villages. Cet appareil décidait de ce qu’on pouvait et de ce qu’on ne pouvait pas faire. Il dirigeait les coopératives pour les coopérateurs, les usines pour les ouvriers et les conseils municipaux pour les citoyens. Aucune organisation n’appartenait à ses membres. Pas même le Parti communiste. 

La faute principale et la grande mystification de ces souverains, c’est d‘avoir fait passer leur arbitraire pour la volonté de la classe ouvrière. Si nous attachions crédit à cette tromperie, nous devrions aujourd’hui considérer les ouvriers comme responsable de la décadence de notre économie, des crimes commis sur des innocents, de l’instauration de la censure qui a empêché que tout cela soit écrit. Les ouvriers seraient responsables des mauvais investissements, des pertes de marché, du manque de logement. 

Il n’est évidemment aucune personne sensée qui puisse attribuer la culpabilité de telles fautes à la classe ouvrière. Nous savons tous – et surtout chaque ouvrier sait – que la classe ouvrière ne décidait pratiquement rien. Les responsables ouvriers étaient élus par quelqu’un d’autre. Pendant que certains ouvriers s’imaginaient qu’ils gouvernaient, une certaine couche de fonctionnaires de l’appareil du Parti et de l’État, spécialement formée, gouvernaient en leurs nom et place. Ce sont eux, qui dans les faits, remplacèrent la classe renversée devinrent la nouvelle autorité. 

Pour être juste, nous devons reconnaître que certains d’entre eux ont pris depuis longtemps conscience de ce mauvais tour que l’Histoire avait joué : On les distingue aujourd’hui à leurs efforts pour réparer les injustices, redresser les fautes, rendre pouvoir de décision aux militants et aux citoyens, limiter les prérogatives et la pléthore des fonctionnaires de l’appareil. Toutefois, beaucoup de ces fonctionnaires se défendent contre les changements et ils ont encore du poids. Ils ont encore en main les moyens du pouvoir, surtout en province et dans les villages, où ils peuvent utiliser ces moyens dans le secret et sans craintes d’être inquiétés.

Depuis le début de cette année, nous sommes dans un processus de rénovation démocratique. Il s’est tout d’abord manifesté dans le Parti communiste. Nous devons le dire ainsi, car tout le monde le sait, y compris les non communistes qui’ n’attendaient plus rien de bon de ce côté. Il convient d’ajouter que ce processus ne pouvait commencer ailleurs. Car seuls les communistes ont pu, pendant vingt ans, vivre une sorte de vie politique. Seule la critique communiste était au fait des choses là où elle se faisait. Seule l’opposition dans le Parti communiste avait le privilège d’être en contact avec l’adversaire. C’est pour cela même que l’initiative et les efforts des communistes démocrates ne sont que le remboursement d’une dette que l’ensemble du Parti a contractée envers les non communistes qu’il maintenait en position d’inégalité. Nous ne devons donc aucun remerciement au Parti communiste. Nous devons seulement lui reconnaître qu’il s’efforce honnêtement d’utiliser cette dernière chance de sauver son honneur et celui de la nation. 

Le processus de rénovation n’apporte rien de bien neuf. Parmi les idées et suggestions qu’il propose, certaines sont antérieures aux erreurs de notre socialisme. D’autres furent engendrées sous la surface des événements visibles. Elles auraient dû être exprimées depuis longtemps, mais on les étouffait. Ne nous berçons pas de l’illusion que ces idées vaincront maintenant par la force de la vérité. Leur victoire a plutôt été décidée par la faiblesse de la vieille direction, visiblement usée en premier lieu par vingt années d’un règne sans entraves. Il était sans doute nécessaire que mûrissent jusqu’au bout tous les éléments vicieux dissimulés dans les fondements et l’idéologie de ce système. Il ne faut pas surestimer cependant la portée des critiques lancées par les écrivains et les étudiants. 

La source des changements sociaux se trouve dans l’économie. Le mot juste n’a son sens que s’il est prononcé dans des conditions déjà élaborées de façon juste. Dans notre pays, il faut hélas comprendre par « conditions élaborées de façon juste » notre pauvreté générale et la totale désintégration de l’ancien système de gouvernement où les politiciens d’un certain type se compromettaient tranquillement à nos dépens. La vérité n’a donc rien d’un triomphe – la vérité est tout simplement ce qui subsiste quand tout le reste a été galvaudé. Il n’y a pas là de quoi faire une fête nationale pour célébrer la victoire, il y seulement de quoi espérer.

Nous nous adressons à vous en ce moment d’espoir, sur lesquels planent pourtant encore des menaces. Il a fallu plusieurs mois avant que certains d’entre nous puissent croire qu’ils pourraient parler et certains d’entre nous ne le croient pas encore. Mais nous en avons déjà tellement dit et nous nous sommes si bien découverts qu’il ne nous reste qu’une seule solution : concrétiser notre intention de rendre ce régime humain. Sinon, la revanche des anciennes forces sera implacable. Nous nous adressons surtout à ceux qui sont restés dans l’attentisme. Les jours à venir seront décisifs pour de nombreuses années.

Les jours à venir, c’est l’été et les vacances, l’époque où chacun a coutume de tout laisser tomber. Mais, parions plutôt que nos chers adversaires, eux, ne vont accorder aucun répit, qu’ils vont mobiliser toute leur clientèle afin de s’assurer dès à présent des fêtes de Noël paisibles.

Faisons donc attention à ce qui va se passer. Sachons comprendre et répondre. Renonçons une bonne fois à cette attente vaine qu’on va nous servir, d’en haut, la seule explication valable et la bonne conclusion à en tirer. Chacun d’entre nous devra tirer ses propres conclusions, sous sa propre responsabilité. Des conclusions communes et concordantes ne sauraient naître que de la discussion, laquelle implique la liberté d’expression - en fait la seule conquête démocratique de cette année.

Toutefois, il nous faudra aussi aborder les jours à venir avec notre propre initiative et notre propre détermination.

En premier lieu, nous nous opposerons aux idées qui pourraient se manifester, selon lesquelles le renouveau démocratique pourrait se faire sans les communistes, ou même contre eux. Ce serait non seulement injuste, mais encore déraisonnable. Les communistes ont des organisations solidement construites dont il faut soutenir les tendances de progrès. Ils ont des responsables expérimentés et au bout du compte, ils tiennent entre leurs mains les leviers et les boutons de commande. En outre, le public a sous les yeux leur programme d’action, qui est vraiment le premier programme visant à réparer les injustices les plus flagrantes et personne d’autre ne possède de programme aussi concret. Il faudra leur demander de présenter au public des programmes d’action locaux pour chaque district et chaque commune. Il s’agira d’autant de mesures justes, mais très ordinaires et attendues depuis longtemps du Parti communiste tchécoslovaque qui prépare son congrès et élira un nouveau Comité central. Nous devons exiger qu’il soit meilleur que le comité sortant. Si le Parti communiste déclare qu’il veut désormais fonder sa position dirigeante sur la confiance, croyons-le aussi longtemps que nous pourrons faire confiance à ceux qui sont déjà ses délégués aux conférences régionales et locales.

On redoutait, ces derniers temps, que le processus de démocratisation se fût ralenti. Cette impression qui vient en partie de la fatigue due au bouillonnement d’événements précipités, correspond pour le reste au fait que la saison des révélations sensationnelles, des démissions à l’échelon le plus élevé, des discours enivrants d’une audace verbale inouïe, est passée. La lutte entre les forces existe toujours, seulement elle est d’une certaine façon moins visible, parce qu’on se bat pour l’esprit et la lettre des lois, l’étendue des mesures pratiques. En autre, il faut laisser aux nouveaux dirigeants le temps de travailler, qu’ils soient ministres, présidents, procureurs ou secrétaires du Parti. Ils ont droit à ce temps pour montrer qu’ils sont capables ou bien qu’ils ne font pas l’affaire. On ne peut rien demander de plus pour le moment aux organes politiques centraux. Ils ont, même malgré eux, fait preuve de vertus surprenantes.

En fin de compte, la qualité pratique de notre démocratie future se jugera dans les entreprises et avec les entreprises, car, en dépit de toutes nos discussions, ce sont les économistes qui ont le dernier mot. De bons économistes qu’il faut rechercher et imposer. Il est vrai que, par comparaison avec les pays les plus avancés, nous sommes tous plus mal payés les uns que les autres. Nous pouvons sans doute demander plus d’argent – c’est si facile d’imprimer des billets et donc de les dévaluer, mais il vaut mieux demander aux directeurs et aux responsables ce qu’ils veulent produire et à quel prix de revient, et ce qu’ils veulent vendre, à qui et avec quel bénéfice. Quelle part du profit sera investie dans la modernisation de la production et quelle part pourra être distribuée. Dans la presse, des titres qui paraissent ennuyés couvrent les échos d’une lutte acharnée entre la démocratie et les pots de vin. Les ouvriers peuvent y intervenir en tant que producteurs, par le choix de ceux qu’ils éliront dans les conseils de gestion et les comités d’entreprise. En tant que salariés, ils prendront le mieux en main leurs affaires en déléguant comme représentants dans les organisations syndicales leurs dirigeants naturels compétents et honnêtes, sans considération de leur appartenance politique.

S’il est impossible d’attendre plus du côté des organes politique centraux sous leur forme actuelle, il est nécessaire d’obtenir beaucoup plus sur le plan des districts et des communes. Nous exigeons le départ de tous ceux qui ont abusé de leur pouvoir et dilapidé les deniers de la nation, qui se sont distingués par leur malhonnêteté et leur brutalité. Il faut inventer des méthodes pour les obliger à partir, par exemple, la critique publique, des résolutions, des manifestations, des brigades du zèle, des grèves, des collectes de dons pour leur retraite, la mise à l’index. Il faut cependant rejeter les méthodes illégales, incorrectes ou grossières qui leur serviraient de prétexte pour influencer Alexander Dubcek. Notre répugnance devant les lettres d’insultes devrait être si notoire que, s’ils en reçoivent de nouvelles, on puisse dire qu’ils se sont fait adresser à eux-mêmes de telles lettres.

Réactivons le Front national. Exigeons que les comités locaux siègent en séance publique. Sur les questions à quoi personnes ne comprend rien, constituons nos propres comités et commissions. C’est très simples : quelques personnes se réunissent, élisent leur président, tiennent régulièrement procès-verbal, rédigent leurs doléances et réclament des solutions sans se laisser intimider. La presse régionale et locale qui a le plus souvent dégénéré en porte-voix officiel doit se transformer en une tribune de toutes les forces politiques de progrès. Demandons l’instauration de comités de rédaction avec les représentants du Front national, ou bien fondons de nouveaux journaux. Créons partout des comités de défense de la liberté d’expression. Organisons notre propre service d’ordre pour nos différentes réunions. Lorsque des nouvelles bizarres nous parviennent, il faut les vérifier, envoyer une délégation auprès des autorités compétentes et rendre leurs réponses publiques., au besoin en les affichant. Soutenons les organes de la Sécurité lorsqu’ils traquent les vrais criminels, car nous ne désirons pa créer l’anarchie ni une atmosphère d’incertitude. Evitons les querelles entre voisins, ne nous saoulons pas dans les réunions politiques, démasquons les mouchards.

Pendant l’été, les déplacements plus nombreux à travers le pays vont provoquer un regain d’intérêt pour la réorganisation des rapports constitutionnels entre Tchèques et Slovaques. Nous considérons, pour notre part, la fédération comme le moyen de résoudre la question des nationalités. A part cela, elle n ‘est qu’une des mesures importantes pour démocratiser la situation. En effet, à elle seule, elle n’assurera pas une vie meilleure aux Slovaques, et la question du régime – que ce soit chez les Tchèques ou chez les Slovaques – ne s’en trouvera pas résolue. Rien n’empêche que le gouvernement de la bureaucratie du Parti et de l’État règne d’autant mieux en Slovaquie que cette dernière pourra se vanter d’avoir « arraché une plus grande liberté.

L’éventualité d’une intervention des forces étrangères dans notre évolution intérieure a été ces derniers temps une grande source d’inquiétude. Face à toutes ces forces supérieures en nombre, il nous reste qu’à tenir bon, fermement et poliment et à éviter les provocations. Nous pouvons assurer notre gouvernement que nous le soutiendrons s’il faut par les armes, aussi longtemps qu’il fera la politique pour laquelle nous l’avons mandaté. Pour ce qui est de nos alliés, nous pouvons les assurer que nous honorerons nos traités d’amitié, d’alliance et de coopération économique. Des reproches véhéments et des soupçons non justifiés ne feraient que rendre plus difficile la position de notre gouvernement, sans pour autant nous avancer en quoi que ce soit. De toute manière, nous n’aurons des rapports internationaux d’égalité que si nous parvenons à améliorer notre situation intérieure et à pousser notre processus de rénovation assez loin pour pouvoir élire ensuite des hommes d’Etat doués d’assez de courage, d’honneur et de sagesse politique pour institutionnaliser et sauvegarder de tels rapports. C’est d’ailleurs un problème commun à tous les gouvernements des petits pays.

Comme en 1945, cette année le printemps nous aura apporté une grande chance. Nous avons en effet, une autre fois, l’occasion de prendre en main notre affaire commune qui a pour dénomination de travail : le socialisme, à l’image de la bonne réputation que nous avions et de l’opinion relativement favorable que nous nous faisions autrefois de nous-mêmes. Ce printemps vient de finir pour ne plus jamais revenir. En hiver, nous saurons à quoi nous en tenir.

Ainsi s’achève notre manifeste aux ouvriers, paysans, employés, artistes, savants, techniciens et nous autres, écrit à l’initiative des hommes de science. »

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

  • Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici
  • Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France ». 42 articles déjà parus à consulter ici
  • Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles d’ici la fin de l’année. Déjà publiés: 
  1. Mai 68: une situation révolutionnaire ?
  2. Bilan et leçons de la grève générale de 68
  3. Lettre d'un enfant de 1968 à un jeune de 2018
  4. Un bilan de 68 par Ludivine Bantigny et Alain Krivine
  5. La deuxième vague féministe, fille légitime de 68 
  6. 18 Juillet 68: les CRS chargent les festivaliers d’Avignon
  7. 1968, année de l'autogestion ?
  8. Une féministe révolutionnaire ouvrière chez Renault Flins- vidéo
  9. 28 juillet 68: Mao dissout les « Gardes Rouges »
  10. 1968: toute une jeunesse transformée
  11. Le contexte international de 68
  12. Mieux soixante-huitard que jamais 
  13. 1968: Bilans à chaud
  14. 11 Août 68: Opération Teresita à Santiago du Chili
  15. 1968: Bilans 10 ans plus tard
  16. 1968: Bilans 20 ans plus tard 
  17. 1968 : Bilans 30 ans plus tard

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