Un Mai 68 écolo ?

N°99 de ma série "1968". Malgré la mise en cause de la société de consommation, Mai 68 n'a pas donné naissance au mouvement écologiste. Mais la contestation généralisée de Mai a contribué y a contribué. Prochain article: "1968: Bilans 40 ans plus tard".

25 aout 2018

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La contestation de la société de consommation et du productivisme étaient bien présents dans le mouvement de Mai et Juin, au moins dans la jeunesse. Mais le mouvement écologique n’est pas né en France en 1968. Il a seulement, comme le mouvement féministe, été encouragé par le soulèvement de Mai et Juin. Comme le féminisme, l’écologisme a commencé bien avant. Sur le plan théorique, avec la conscience de beaucoup de philosophes de l’appartenance de l’espèce humaine non à Dieu, mais à la nature, et dès Marx et Engels le besoin de la protéger de la dynamique destructive du capitalisme. 

L’écologie politique prospère sur le terrain ouvert par Mai 68. Mais elle se développe pendant des années en dehors de la gauche révolutionnaire et ne remet pas en cause le capitalisme. Au cours des les années 50 et 60 se multiplient les initiatives et associations comme la Société Nationale de Protection de la Nature. En 1958 l’agriculture productiviste est contestée par le Groupement d’agriculture biologique de l’ouest, qui devient national en 1961 et sera en partie à l’origine en 1964 de l’association Nature & Progrès. Les parcs nationaux apparaissent en 1960. C’est aussi bien avant Mai, en 1962, en réaction à l’explosion de la bombe atomique dans le Sahara qu’est créé le Mouvement contre l’Armement Nucléaire (MAN) à l’initiative de personnalités très connues, notamment Jean Rostand, Théodore Monod, Claude Bourdet et René Dumont. 

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Dans les années 60, la protection de la nature était plus le fait de courants politiques traditionalistes, mais la jeunesse, avec le mouvement hippie venu Etats-Unis commence à prendre le relai quelques années avant 68. Et après 68, les auteurs écologistes du camp progressiste sont de plus plus lus en France: Serge Moscovici (La société contre nature, 1972), Jacques Elul, Ivan Illich (Libérer l’avenir, Une société sans école, 1971, La Convivialité, Énergie et équité 1973) et surtout André Gorz. Journaliste, essayiste et militant, il analyse la relation entre capitalisme et destruction de la nature, et appelle à changer le système productif. 

 La Gueule Ouverte créée en 1972 est sous-titrée « le journal qui annonce la fin du monde ». Il fusionne en 1977 avec Combat non violent. Le Sauvage lancé en 1973 avec l’appui du Nouvel Observateur fournira des dossiers écologistes jusqu’à sa disparition en 1981. Le Bulletin de la baleine assure dès 1971 un lien entre les groupes des Amis de la Terre. En 1972, les Amis de la Terre traduisent et éditent le livre de 1968 de Paul et Anne Ehrlich La bombe « P » qui met en garde contre la croissance démographique. René Dumont reprend le thème lors de sa campagne présidentielle de 1974 et dans L’utopie ou la mort. Le Club de Rome crée en 1968 par des scientifiques et des économistes publie en 1972, le rapport Halte à la croissance ?, dit aussi Rapport Meadows. 


En 1972 les Amis de la Terre rassemblent des milliers de personnes en vélo à Paris pour protester contre le projet d’une voie express sur la rive gauche de la Seine, sans doute la première grande manifestation écologiste dans la capitale.

Le développement du mouvement écologiste et de l’écologie politique est la conséquence de l’esprit contestataire et subversif des 68. Il est aussi la conséquence de plusieurs désastres. Le naufrage du Torrey Canyon un an avant le soulèvement de Mai et Juin 68, le 18 mars 1967 exactement, pollue des dizaines de km des côtes bretonne et anglaise. En 1976, c’est la catastrophe de Seveso. En 1978 l’Amoco Cadiz déverse 220 000 tonnes de pétrole et pollue sur plus de 100 km les côtes de Bretagne.

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Ce développement est enfin la conséquence de la nucléarisation de la France. En 1973, face à l’augmentation du prix du pétrole, le gouvernement décide de faire de la France le pays le plus dépendant du nucléaire au monde avec 200 centrales de plus d’ici l’an 2000. Il annonce aussi le projet de surgénérateur au plutonium Superphénix à Creys-Malville, et la poursuite des essais de la bombe en Polynésie. 

Le comité de sauvegarde de Fessenheim organise une marche contre la construction de la centrale en avril 1971. En juillet, 15 000 manifestants défilent contre le projet de celle de Bugey. En 1972, le bateau de Greenpeace est arraisonné en Polynésie. En 1975 le Groupe des Scientifiques pour l’Information sur l’Energie Nucléaire (GSIEN) commence à publier La gazette nucléaire. En 1976, 8000 personnes s’enchainent à la Hague, puis 15 000 personnes contre Superphénix. En Juillet 1977 environ 60 000 personnes manifestent à Creys-Malville. Une grenade de la police tue Vital Michalon. 
La bataille de Malville - 1/5 : Le forcing nucléaire © poustik99

Le PSU et des organisations révolutionnaires comme la LCR ou l’OCT se retrouvent avec les écologistes, contre le nucléaire, comme elles l’avaient déjà fait contre l’extension du camp militaire du Larzac. En 1971, le gouvernement annonce son projet d’étendre de 3 000 à 17 000 hectares le camp, ce qui concerne une douzaine de communes et l’expropriation de 103 familles de paysan. En 1973, entre 60 000 et 100 000 personnes se rassemblent au Larzac. La guerre d’usure rassemblant écologistes, paysans et anti-militaristes finira en 1981 par la défaite des militaires avec l’abandon du projet.

La lutte du Larzac © Val Entin

En 1973, René Dumont publie L’Utopie ou la mort, considéré comme le premier grand manifeste écologique français. En 1974, la candidature de René Dumont fédère les courants écologistes et placé l’écologie politique clairement à gauche. Il ne fait que 1,32 % des voix, mais sa campagne a été très utile. Elle a permis l'émergence de l'écologie contestataire à une échelle de masse. 

René Dumont © Ina Politique

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Daniel Bensaid apprécie ici les apports de René Dumont :Une Vie saisie par l’écologie . Heureusement, la gauche révolutionnaire, dans sa majorité, a aujourd’hui parfaitement compris que la survie de l’humanité est dans l’écosocialisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

  • Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici
  • Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France ». 42 articles déjà parus à consulter ici
  • Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles d’ici la fin de l’année. Déjà publiés: 
  1. Mai 68: une situation révolutionnaire ?
  2. Bilan et leçons de la grève générale de 68
  3. Lettre d'un enfant de 1968 à un jeune de 2018
  4. Un bilan de 68 par Ludivine Bantigny et Alain Krivine
  5. La deuxième vague féministe, fille légitime de 68 
  6. 18 Juillet 68: les CRS chargent les festivaliers d’Avignon
  7. 1968, année de l'autogestion ?
  8. Une féministe révolutionnaire ouvrière chez Renault Flins- vidéo
  9. 28 juillet 68: Mao dissout les « Gardes Rouges »
  10. 1968: toute une jeunesse transformée
  11. Le contexte international de 68
  12. Mieux soixante-huitard que jamais 
  13. 1968: Bilans à chaud
  14. 11 Août 68: Opération Teresita à Santiago du Chili
  15. 1968: Bilans 10 ans plus tard
  16. 1968: Bilans 20 ans plus tard 
  17. 1968 : Bilans 30 ans plus tard
  18. 21 Août 68: une armada stalinienne fond sur le peuple tchécoslovaque

Bonne lecture. Merci pour vos commentaires. Merci aussi de partager.  

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