La délinquance, un phénomène social en question (1-9)

Ce dossier a été réalisé afin de cerner la délinquance dans sa diversité : délinquance des riches, des jeunes en bande, méthodologie statistique, construction sociale de la déviance par les médias et la politique, les sorties de la délinquance - de nombreux sujets seront traités afin de comprendre ce phénomène qui recouvre une pluralité de pratiques.

Ce dossier est une tentative de compréhension d'un phénomène social particulier : la délinquance. Le débat sur ce sujet est souvent impossible, difficile, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, de nombreux affects viennent perturber le débat : la peur, la colère, la tristesse, et le « sentiment d’insécurité » qui persiste dans la population française. La deuxième est la peur de collusion entre le fait d’expliquer un fait social et son excuse, voire sa justification. Pour certains commentateurs, essayer de comprendre comment un individu peut entrer dans la déviance, se serait déjà commencer à excuser l’acte, et dénier la souffrance et/ou le traumatisme vécus par ceux qui en sont victimes. La troisième chose est son traitement dans l’espace public, notamment dans le système politique et médiatique. La délinquance est source d’intérêts privés et professionnels (électoralisme, marché de la vidéo-surveillance, course à l’audimat, paradigme du sensationnalisme médiatique etc). Toutes ces raisons empêchent d’avoir un débat rationnel sur les phénomènes de violence. La conséquence est gravissime puisque cela ne nous permet pas d’élaborer des politiques éducatives, sociales et pénales, nécessaires à la diminution de la délinquance quelle qu’elle soit. C’est pourquoi, il ne faudra pas se tromper dans le cheminement de ce dossier, il n’y aura pas de moralité, aucun préjugé, et aucune intention absurde de prétendre que la délinquance est inexistante et insignifiante. Ce travail veut seulement accorder une autre approche que celle du système politico-médiatique, un autre angle utilisant une vue plus distanciée sur le sentiment d’insécurité qui gangrène notre société.

Avant de présenter de quoi il parlera, je vais vous dire de quoi il ne parlera pas, étant donné qu'il y a tellement à dire sur ce sujet divers et varié. D’abord, la délinquance routière bien que celle-ci est l’une des plus meurtrières, ni de la délinquance « ponctuelle ». Je n’entrerai pas dans la question de la prison, ni de la dégradation relationnelle entre les habitants, notamment les jeunes, et les forces de police. Durant ce dossier, j’accorderai du temps à différentes problématiques. Ce travail recouvre une centaine de pages, il sera donc composé de 8 parties et de deux entretiens :

  1. La délinquance en col blanc

  2. Délinquance en bande, territoire et identité

  3. Construction sociale de la délinquance par le système politico-médiatique

  4. Les statistiques de la délinquance

  5. Société plus sensible, reconnaissance des droits et de la souffrance 

  6. Ghetto et Islam

  7. Réhabiliter le quartier

  8. Sortir de la délinquance

 

    Hors série :  

   1. Entretien avec Yazid Kherfi

   2. Entretien avec un éducateur de quartier

 

1. La délinquance en col blanc

Le premier billet sera consacré à la délinquance en col blanc et ceci pour deux raisons. Premièrement, c'est celle qui provoque le plus grand chaos social d’un point de vue macroscopique. La deuxième est que la politique, les médias et même les sciences sociales ont essentialisé la délinquance sur les classes populaires. Pourtant, la délinquance recouvre une diversité de pratiques, de mécanismes d’entrée, et touche l’ensemble des classes sociales. Le sociologue Edwin H. Sutherland est le premier à introduire les Etats-Unis à la sociologie de la criminalité en col blanc (bourgeoisie, entreprises, monde de la finance). Les infractions au code du travail, la fraude et l’évasion fiscale, les abus de biens sociaux, le trafic d’influence et d’autres pratiques en milieu d’affaires et de la finance, ont des impacts sociaux macroscopiques tels qu’aucune autre délinquance ne peut rivaliser : harcèlement, licenciement, pauvreté, troubles psychiques, morts au travail, suicide… Par ailleurs, cette délinquance est euphémisée voire même valorisée par la classe politique, trouvant des excuses et des justifications, contrairement à la délinquance des classes populaires.

Ensuite, j’exposerai que depuis les années 80 se réalise un double mouvement de dépénalisation des riches et de criminalisation des pauvres. Il y a une politique de tolérance zéro pour les classes populaires et une politique de tolérance tout court pour les classes dominantes. Par ailleurs, par la place sociale qu’ils occupent dans la stratification sociale, les riches peuvent mettre en œuvre des mécanismes de non-judiciarisation et de contre-judiciarisation (notoriété, règlements financiers, meilleurs avocats…) afin de ne pas être condamnés par la loi. C’est ce qu’on observe par exemple dans les violences aggravées. Alors que le viol, la violence conjugale et infantile sont présentes dans toutes les classes sociales, ce sont majoritairement les classes populaires (avec commerçants) qui sont condamnées.

 

2. La délinquance en bande, territoire et identité

Dans cet article sera étudié une certaine forme de délinquance, la plus « populaire », la délinquance des jeunes au sein de bande dans un aspect psycho-sociologique. Il n’y aura pas de moralité, pas la moindre dénégation de l’expérience sensible des victimes cette délinquance. Ceci est important à préciser puisque l’approche psycho-sociologique et éducative de la délinquance, endure sans cesse la critique de l’excuse et du déni des victimes. Or c’est principalement le contraire. Il faut plutôt avoir une compréhension des mécanismes sociaux, économiques, culturels et psychologiques qui favorisent le processus délinquant, afin de prévenir au mieux ces phénomènes de déviance. On ne naît pas délinquant, on le devient. 

Dans un premier temps, j’expliquerai le changement d’imaginaire politique autour de la délinquance, passant d’une vision principalement éducative à une vision principalement répressive. Ensuite, nous verrons que c’est un certain type de territoire et d’environnement qui favorisent l’entrée et la persistance dans la délinquance des bandes, avec deux facteurs principaux : l’école et la famille. Pour finir et ce sera le cœur de l’écrit, je reprendrai une hypothèse qui s'inscrit dans la logique de l'école de Chicago : la bande, et l'activité délinquante au sein de celle-ci, est d'une part un espace de socialisation pour ses membres, et d'autre part un espace de re-valorisation et de construction identitaire.

 

3. Construction sociale de la délinquance par les médias et les politiques

Dans ce billet, il sera question de la construction sociale de la délinquance par les médias et les politiques. L’idée n’est aucunement de dire qu’elle n’existe pas, mais de comprendre comment celle-ci est appréhendée par les médias et les politiques. Nous verrons quels rôles jouent-ils dans la représentation qu’a le sens commun de la déviance. D’abord, j’exposerai comment l’image de la délinquance s’est transformée à partir des années 80. La question de l’insécurité va se transformer avec la « crise économique ». La délinquance est vue comme un problème majeur, et un activisme sécuritaire et répressif va se mettre en place avec deux cibles privilégiées : les jeunes et les immigrés. Les élus vont réaliser des politiques visibles de sécurité pour rassurer la population malgré leur manque d’efficacité : vidéosurveillance, accroissement des effectifs de police, sécurisation des sites, armement plus lourd, durcissement des sanctions pénales et incarcération en masse. Comme le disait le sociologue Philippe Robert, « faire une loi est un moyen des plus économiques d'affirmer que l'on s'occupe du problème ».

Deuxièmement, nous verrons comment le système médiatique construit un imaginaire de la délinquance, fait d’incompréhension du problème déviant, de généralisation et de stigmatisation envers certaines populations. La prise du pouvoir de l’éditorialiste et de l’expert en sécurité dont ce dernier est à la solde d’intérêts privés, en sont des bonnes représentations. Ensuite, je tenterai de montrer comment l’inflation et l’omniprésence des faits divers dans le Journal Télévisé ont un impact sur notre imaginaire. En effet, l’actualité « heureuse » représente seulement 5,5 % des faits divers des JT. Pour finir, nous discuterons de l’impact de la télévision. Elle crée des images caricaturales et réductionnistes sur la délinquance. Les émissions telles que « Zone Interdite » et « 90’Enquêtes » sont des exemples frappants : aucune analyse socio-économique n'est réalisée et la délinquance en col blanc n'est jamais investiguée. 

 

4. Statistique de la délinquance

Ce billet traitera de la question complexe de la méthodologie de la statistique délinquante. Il y a 3 grandes difficultés qu’il faut absolument connaître pour éviter de commettre des erreurs. La première est que le contexte pénal n’est jamais le même. La loi se modifie tout le temps, des comportements autrefois légaux deviennent condamnables au pénal. Ainsi, si des comportements anciens sont soudainement criminalisés, la délinquance ne peut qu’augmenter. La deuxième difficulté est que la mesure de la délinquance est partielle si on tient compte seulement de la statistique des services de police et de la justice, puisque de nombreux actes commis ne sont pas dénoncés. Il faut donc croiser les statistiques administratives avec les résultats des enquêtes de victimation. La troisième difficulté est que la création de la loi dépend des priorités d’un gouvernement. Cela conduit les médias et l'opinion publique à s’alarmer sur un sujet en particulier en le mettant sur le devant de la scène, ce qui laissera imaginer qu’il est en augmentation.

Ensuite, nous verrons l’évolution de l’homicide, des agressions physiques et sexuelles, des vols, les chiffres de la délinquance de 2019, ainsi que 2020 puisque le thème de l’insécurité revient sur le devant de la scène médiatico-politique. Le chapitre suivant sera consacré aux incivilités et aux accidents du quotidien, en nombre bien plus grand que les agressions violentes qui sont bien plus rares. Puis, nous verrons comment la classe politique a mis en place deux fonds de commerce depuis les années 80 : la délinquance des immigrés et des jeunes, fait de généralisation, d’excès et d’erreur (in)volontaire. Pour finir l’article, j’exposerai dans un premier temps les résultats de l’enquête Virage posant l’hypothèse que l’espace public est un espace sexiste, puis sur le sentiment d’insécurité : est-elle une émotion exacerbée provenant d’une société ultra-violente imaginée ?

 

5. Une société plus sensible ? Une reconnaissance des droits et de la souffrance

Dans cet article, nous verrons comment le sentiment d’insécurité peut être produit de manière inflationniste par les médias et les politiques, par une amnésie collective de notre histoire, par un processus de décriminalisation et de criminalisation, une intolérance à la violence, et par des transformations de la société française. L’hypothèse (positive) est que nous vivons dans une société plus sensible à la souffrance d’autrui et plus intolérante à la violence physique. Contrairement à l'époque des 30 Glorieuses, nous vivons dans une société où les actes les plus violents diminuent malgré certaines fluctuations, et malgré un retour de violents attentats depuis 5 ans. Mais c’est surtout notre propre regard qui a changé. Le faible seuil de tolérance ou plutôt d’intolérance de la société à la souffrance, fait qu’elle ne supporte plus le moindre phénomène de violence. Ce qui était (relativement) tolérée devient intolérable, et une reconnaissance sociétale s’est produite dans le dernier quart du 20ème siècle, apportant une judiciarisation massive des crimes et délits (viols, harcèlement, fessée, violence animale etc).

En fin de compte, il s'est produit une pacification des mœurs qui a amené les individus à se sentir rapidement en insécurité, alors que notre société est surement la moins violente dans l'histoire des civilisations, sans dénier la délinquance et la criminalité existantes actuellement. Dans son histoire de la violence, le démographe Jean-Claude Chesnais conclut que : « L'histoire de la violence contredit l'imaginaire social, nourri de préjugés et de nostalgies millénaires, toujours rebelle à admettre les vérités élémentaires même (et parfois surtout) quand il s'agit de vérités d'évidence : il y a eu, au cours des derniers siècles, une régression considérable de la violence criminelle ».

 

6. Ghetto et Islam

Ghetto, islamisation des quartiers, désir d’islam problématique, voilà des questions qui seront esquissées ici. D’abord, les sciences sociales se déchirent sur la notion du ghetto, au travers de la ségrégation socio-spatiale qui peut se réaliser sur des bases ethniques, culturelles, socio-économiques. Est-il pertinent de considérer un concept provenant tout droit des réalités américaines ? Dans un premier temps, je défendrai l’argumentaire du ghetto, qui ne serait, comme tout phénomène social, non le fruit d’une évolution naturelle mais bien la conséquence d’une « construction sociale, politique et culturelle. » Ensuite, j’exposerai un contre-argumentaire du concept du ghetto, car celui-ci invisibilise les ressources positives dans les cités et les habitants qui en sont les détenteurs, ces derniers présentés comme des citoyens de seconde zone et seulement à partir de leurs handicaps.

La deuxième partie du billet sera une critique d’un livre qui a fait grand bruit dans le monde politico-médiatique : « Inch’Allah : L'islamisation à visage découvert ». L’idée n’est pas de dire qu’il n’y a aucun problème lié à l’islamisme dans certains territoires, et dont les habitants sont les premières victimes, mais de discuter l’hystérisation de ce débat dans les médias et les mauvaises enquêtes stigmatisantes tel que ce livre, qui mélange pratique de l’islam et islamisation... donc radicalisation. Pour finir, j’esquisserai l’idée qu’un certain désir d’islam et de spiritualité chez de nombreux jeunes est un facteur d’apaisement, parfois même de sortie de la délinquance, et pas le glissement d’une communauté tout entière vers un islam radical, fantasmé et violent.

 

7. Réhabiliter le quartier

Dans ce billet, nous verrons que 40 ans de politique de la ville n’a pas fait régresser les difficultés des quartiers. Malgré les différentes approches, aucune ne semble faire diminuer la pauvreté et les inégalités sociales. Ce constat est logique puisque pour changer la vie des habitants, il faut s’attaquer radicalement à la question du social et de l’économie : du chômage, de la pauvreté, de la discrimination, de la diminution des services publics etc, ce que le capitalisme se refuse de faire. Je discuterai plus longuement de l’approche communautarienne. Elle est à l’opposée des représentations négatives que l’on a du quartier actuellement marquée par l’approche jacobine et sarkozyste (conservatrice), surtout depuis 2005, puisque qu’un aspect identitaire est venu encore plus le stigmatiser. Dans les quartiers, il y a du dynamisme, des liens de solidarité particuliers, des ressources diverses qu’elles soient humaines, culturelles, sociales et économiques.

Pour finir, je parlerai de l’accès au conflit social comme possibilité d’intégration sociale. L’intégration sociale version éducation populaire, c’est le développement des capacités d’autonomie, d’initiatives et de mobilisations collectives des citoyens. Je porterai donc une critique sur les faux dispositifs de participation citoyenne tels que la démocratie locale et les conseils citoyens. Ceux-ci ne permettent pas de critiquer les institutions, les habitants n’ont aucun pouvoir de décision sur des sujets importants, et l’Etat les dirige de manière paternaliste. Ensuite, je questionnerai l’apport du tissu associatif pour développer le pouvoir d’agir des habitants. Cependant, il devient de plus en plus un rouage du contrôle social par l’imposition d’objectifs de rentabilité de la part des gestionnaires et politiques, perdant progressivement son caractère subversif. Ainsi, la question de l’autonomie des habitants et des collectifs auto-gérés se posent, avec le développement des droits culturels afin de remettre la démocratie à sa place, là où elle aurait toujours due être : entre les mains des citoyens organisés en communauté politique.

 

8. Sortir de la délinquance

Dans ce billet, nous verrons quelques solutions de régulation et de diminution des dynamiques délinquantes dans une vision socio-éducativo-pénal. Celle-ci semble la plus adaptée, éloignée des idéologues et des marchands de l’insécurité. Ici, se sera surtout la délinquance des bandes de jeune dont il sera question. Nous verrons déjà les pistes de la sociologie. Elle démontre que la sortie de la délinquance se réalise en trois étapes : la conscientisation, la mobilisation et la pérennisation. Ensuite, j’exposerai les trois grands facteurs de sortie qui sont l’emploi, la mise en couple et la conversion religieuse. La justice a également son rôle à jouer, notamment à travers la préparation à la sortie de prison, les mesures éducatives contraignantes et les mesures éducatives non contraignantes.

Le deuxième chapitre abordera la question essentielle de la prévention. Nous savons que les carrières délinquantes se construisent en relation avec ce qu’il se produit dans l'environnement familial et à l’école : le poids de la pauvreté, du chômage, de la dépendance culpabilisante aux services sociaux, la taille des fratries, des actes de maltraitance subis en tant que victimes ou spectateurs, favorisent les conduites déviantes. Il faut aider les familles non dans une démarche de culpabilisation, mais dans un soutien à la parentalité. L’échec scolaire est aussi un facteur important, d’où la nécessité de construire un réel partenariat avec l’école, et de reconstruire le lien entre certaines familles et l’institution scolaire. Pour finir, nous verrons que la prévention spécialisée a son rôle à jouer dans la prévention de la délinquance en étant une voix de l’éducatif.

 

Hors-serie

Pour finir ce dossier, je remettrai en lien deux entretiens que j’ai réalisé. Le premier date de 2017 avec Yazid Kherfi, ancien délinquant devenu aujourd’hui consultant en prévention urbaine. Dans cette interview, on a retracé son parcours et sa sortie de la délinquance, pour ensuite continuer à se battre contre elle et pour les jeunes restés dedans.

Le deuxième article est un entretien avec un éducateur spécialisé réalisé en 2020. Dans celui-ci, j'ai échangé sur l’avenir de la prévention spécialisée, sur ses modes de fonctionnement, sur le rôle à jouer de l'éducateur spécialisé dans les quartiers populaires et dans l’accompagnement des jeunes délinquants.

 

 

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