Suicides dans la police : les vraies questions

Le phénomène des suicides dans la police et dans la gendarmerie dure depuis des années. Il y a beaucoup plus d'agents victimes d'un suicide que d'une blessure en service. Et pourtant, tant le ministre que les syndicats ou la justice ne se mobilisent pas. Aucune enquête. Comment expliquent-ils cette contradiction en comparaison de la médiatisation qu'ils font lors d'une agression ?

Les suicides n'ont jamais cessé. D'après le tableau officiel 1.133 policiers ont mis fin à leur jours depuis 25 ans, dont 709 lors des dix dernières années.

Ces chiffres dramatiques impressionnants font que trois questions se posent avant tout :

  1. Pourquoi le ministère public ne recherche pas les causes de ces suicides  pour en poursuivre les responsables, comme il le fait pour France Télécom. Le suicide dans la police préoccupe moins les procureurs que les SDF contraints de se nourrir dans une poubelle ?
  2. Pourquoi les gros syndicats de police s'abstiennent à déposer plainte avec constitution de partie civile ?
  3. Se pose la question de la manipulation politique et de la réforme qui se cache derrière en se rappelant que la dernière fois qu'un ministre de l'intérieur s'est emparé du sujet des suicides en 1995 était pour imposer une réforme des corps et carrières qui a alourdi les tâches.

Il faut ensuite, au regard des chiffres, s'interroger pourquoi, tout d'un coup, un ministère et des syndicats qui n'ont jamais rien fait d'efficace, s'emparent du sujet malgré les alertes d'autres syndicats qui restent vaines et sans réponse depuis des années.

La justice comme l'administration du ministère de l'intérieur sont informées des faits et ne poursuivent pas les auteurs de harcèlement dans la police.

Au contraire, elles fabriquent et cautionnent des procédures disciplinaires pour sanctionner ceux qui dénoncent ces faits, n'hésitant pas à solliciter des faux de magistrats pour faire condamner des délégués syndicaux et les poursuivre encore au motif qu'ils ont rendu public une note de service établissant le harcèlement. Les chefs de service écrivent aux préfet qu'ils s'opposent aux décisions de justice rétablissant les fonctionnaires dans leur poste. La justice ne s'en émeut pas alors que l'obstacle à la loi est une infraction. La Cour de cassation prend des ordonnances de déchéance au motif de l'absence d'avocat dans un pourvoi déposé par un avocat ! Au-delà de l'influence de la police sur la justice, cela pose la question de l'inconformité de l'organisation judiciaire aux standards européens.

Mystification et guet-apens judiciaire font ainsi obstacle à la protection de l'agent contre le harcèlement qui est une liberté fondamentale. Les textes obligent l'administration d'agir efficacement. En France, en 2017, le délégué syndical de la police qui établit la preuve du harcèlement dans un service de police est condamné pénalement et sanctionné disciplinairement.

Cela démontre le niveau de contrainte qui pèse sur les agents dans la police. Une telle menace est de nature à engendrer un doute très sérieux sur l'impartialité des procédures quand le fonctionnaire risque de finir au placard ou sanctionné.

Cette violence interne est un mode de gestion des personnels (pratiqué par ailleurs dans le public ou le privé).

Le signal que la hiérarchie policière envoie à ses agents - en s'appliquant à ce que le délégué qui défend les fonctionnaires soit condamné par l'administration et la justice - est de se garantir une obéissance aveugle. L'absence d'alternative ne peut que favoriser les passages à l'acte ou la violence institutionnelle.

Cette violence compromet également gravement les droits des citoyens.

Au-delà de la sinistralité dramatique et du mépris persistant dans lequel l'agent est relégué, le véritable enjeu de ce débat est le respect des droits des citoyens et, par ricochet, la garantie d'une justice indépendante et impartiale, puisque celle-ci se prononce sur le dossier que présente la police ou la gendarmerie (où il n'existe toujours pas de syndicat malgré la décision de la Cour européenne des droits de l'Homme Matelly c. France qui l'impose). Les procédures baîllon se sont généralisées (cf. ég. Dalloz).

Cet obstacle à la défense effective du droit à la santé et à la sécurité des policiers est d'autant plus inquiétant que des syndicats qui, siégeant en conseil de discipline, suivent les demandes de sanction de l'administration contre l'agent ayant dénoncé le harcèlement.

Il est dès lors très difficile de croire en la sincérité de l'interrogation de Madame Berthon et de son syndicat de commissaires sur les causes des suicides dans la police, quand ceux-ci dirigent la police et ne se sont jamais sérieusement inquiété d'une telle hécatombe depuis 25 ou même seulement 10 ans.

Tout comme il est difficile de croire en la sincérité du gouvernement à propos d'un phénomène qui dépasse très largement le seul domaine de la police, mais touche indistinctement tous les Français à un niveau élevé comparé aux autres pays et dont le politique pousse les gens à se droguer pour tenir au travail. Les sociétés qui licencient et exploitent leur travailleurs se soucient-elles pareillement de la sécurité et de la santé de leurs clients ?

Un tel mépris persistant pour l'humain est inquiétant et signale, au-delà de l'échec politique, une faillite culturelle.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.