Portfolio

Hebdo du Club #60: des récits en images

Cette semaine, les portfolios du Club sont à l'honneur. Ce format, pour ceux qui aiment se passer de mots, est une autre manière de s'exprimer. Ils nous offrent des galeries de visages, de lieux et de récits, capturent une atmosphère, saisissant la vivacité d'une manifestation, et invitent à la créativité. Abonnés, à vos portfolios !
  1. À l’heure où nous célébrons le participatif à Mediapart, ces collections d’images que sont les portfolios du Club méritent notre attention. Ces compilations iconographiques, exhortant à être continuées indéfiniment par d’autres contributeurs, invitant à la créativité, sont un vecteur d'expression hospitalier lorsqu'on n'est pas à l'aise avec les mots, ainsi qu'une interpellation à créer du commun. Qu’ils montrent un ballet de visages en lutte escortés des pancartes des manifs, pour y capturer un état d’âme ou la vivacité d’une foule, ou des peintures murales disparates aux quatre coins du monde, ou qu'ils se fassent carnet de voyage à la fois esthétique et politique comme ceux de Michele Gurrieri... Ici, les images se collectionnent comme les idées. 

    Issus d’un livre de photographies au titre énigmatique, Chaque mer a une autre rive, les portfolios de Michele Gurrieri sont une déambulation dans l’Italie d’aujourd’hui (les photos ont été prises entre 2016 et 2018) dans diverses régions du pays, îles comprises. L’épisode « Travaux/1 », le plus beau d’entre tous à notre goût, montre les visages de l’effort dans le travail, mais aussi un cortège de travailleurs étrangers aux emplois précaires : livreurs, magasiniers, employés d’entreprises de sous-traitance… En miroir, s’appose un atelier alternatif où des travailleurs désoeuvrés viennent s’activer. Lieu de convivialité autogéré, militant et écolo, le lieu est bien choisi pour brosser des portraits. Au lieu de « céder au vide, à l’humiliation du chômage et au déclin de leur statut social », les personnes « conçoivent courageusement, grâce à la force de la solidarité, des formes alternatives pour créer des revenus, se réinventent en tant qu’individus et membres de la société.» « C’est un beau et ambitieux projet, mais très fragile comme toutes les réalités économiques qui échappent à la logique libérale », ajoute Michele Gurrieri. 

  2. Ce sont bien ces espaces non officiels qu’a décelés le photographe, en se mêlant dans les foules de rassemblements populaires, de groupements anticapitalistes en lutte, ou en pénétrant l’intimité des ateliers encombrés. Parfois en pérennisant des mondes en voie d’éclipse, comme à Palerme, qui échappent encore à la gentrification. Ici, les marchés (à celui de Ballarò, il y découvre « quelque chose d’incroyablement vivant»), là le nouvel an chinois et ses coutumes, ailleurs la jeunesse créatrice d’un lycée artistique à Florence, ou la déréliction et les ruines d’une ville dépeuplée de l’Alquila - où les ruines ne sont pas qu'une métaphore -, un atelier de marionnettistes, mais aussi un rassemblement de néo-fascistes célébrant le Duce s’affichant avec fierté. L’échantillon d’images raconte l’Italie dans sa complexité. « Le goût pour les récits emboîtés et rocambolesques rappelle sans aucun doute l’esthétique baroque », note Michele Gurrieri à propos de la préparation du spectacle de marionnettes. Une formule qui s’applique aussi bien au récit iconographique du photographe, qui nous introduit à un ballet de personnages. 

  3. « Le goût pour les récits emboîtés et rocambolesques rappelle sans aucun doute l’esthétique baroque », note M. Gurrieri à propos de la préparation du spectacle de marionnettes. Une formule qui s’applique aussi bien au récit iconographique du photographe, qui nous introduit à un ballet de personnages. Nous rencontrons notamment, au passage, Rossella, « la voix des travailleuses du sexe » de son quartier de Gênes, qui raconte une société l’ayant « traitée à coups de pied au cul », ou encore Ursula, dame âgée, trans, ancienne joueuse de football, qui dit aussi combien leur quartier a changé.

  4. L'épisode « Chaque mer a une autre rive: frontières, Lampedusa et Vintimille » montre des ruines et des cimetières de bateaux à Lampedusa, une chaussure abandonnée sur un chemin de passeurs, des fosses communes pour migrants dans un cimetière de l’île, mais aussi le manque d’infrastructures pour les insulaires. Aux photos s’ajoutent les impressions personnelles de Michele Gurrieri, qui se place, toutefois, le plus souvent en retrait : « Arriver à Lampedusa nous met face à nos contradictions, à un sentiment d’inadéquation, au sentiment de n’avoir presque rien compris à ce qui se joue ici. Cette île donne l’impression de ne pas se trouver en périphérie, mais bien au centre, d’être l’épicentre même d’une injustice dont nous sommes trop souvent les témoins passifs. » En photographiant la côte française, l’auteur ajoute : « Les citoyens italiens et français qui essaient d'aider sont criminalisés et persécutés juridiquement, comme c'est arrivé aux « quatre + trois » de Briançon. »

  5. Retour sur la côte française, à Marseille. Publiés à des périodes différentes, trois portfolios se solidarisent mystérieusement les uns les autres en exhibant trois visages de la ville. D’abord, derrière l'objectif de Louise Fessard, on découvrait la mine triste et éplorée d’une Marseille en deuil, lors de la marche blanche en hommage aux victimes de l’écroulement de deux immeubles du centre-ville, en novembre 2018. Un paysage du Marseille populaire et divers, à l’image du quartier endeuillé, où notre journaliste a recueilli des bribes de colère : « Nous refusons enfin que ce drame soit l'occasion pour la mairie ou les spéculateurs de "dégager" quiconque du quartier pour installer d'autres populations. » Ailleurs, on débusque l'intime recueillement de la rue d’Aubagne, les habitudes du quotidien qui reprennent leurs droits (« La vie continue, les cheveux ont toujours besoin d'être coupés », écrit Louise), et les dons qui s’accumulent à la Croix-Rouge.

     

  6. En parallèle, le visage fermé du « paysage carcéral » révélé par Fabrice Loi le 30 octobre 2018. En vue d’un réaménagement, un mur de béton avait défiguré un quartier de Marseille, la Plaine, estropiant le lien des habitants en les séparant les uns des autres. Un mur qui symbolisait « l'absence de concertation et de démocratie qui plombe notre ville », escorté de présences policières (« les soldats veillent au destin de la future place : soigneusement vidéoquadrillée, contrôlée »), enclosant la ville dans un imaginaire pénitentiaire, ici « hallucination citoyenne » dystopique. Lequel rappelait à l’auteur l’internationale des murs, ici incarnée par le capitalisme autoritaire. Fabrice Loi avait expliqué dans un précédant portfolio ("Guerre urbaine à Marseille") que la place était « haut lieu de la sociabilité populaire marseillaise » où la mairie avait préparé le terrain en vandalisant des équipements paysagers construits par les habitants. Un mur qui, très vite, s’est vu investi par des graphs, inscriptions, dessins et autres ornements spontanés comme le montrent les dernières photos, qui nous amènent tout naturellement au troisième visage de Marseille, celui que nous a offert Albaicin21 grâce à ses promenades photographiques dans les quartiers investis par les graffitis et peintures murales. D’où résulte une exposition à ciel ouvert, qu’aucun commissaire ne coordonne ou sélectionne, ne résultant que des choix primesautiers d’artistes passés par là. Ces oeuvres modestes vivent au risque de l’impermanence, qui rend leur immortalisation légitime. Un abonné a cependant reproché aux peintures d’être « ordinaires ». Ce à quoi l’on peut rétorquer qu’en un sens, c’est précisément le prestige de l’ordinaire qui émane de ces portfolios. L’ordinaire d’une poétisation des décors qui nous sont familiers, bigarrés de portraits de personnages inconnus, de couleurs, de regards, de traits d’humour, qui nous offrent un embellissement des rues tout à fait altruiste (le plus souvent dans des quartiers populaires, faut-il ajouter) et davantage démocratique que les arts institutionnels, plus captifs et parfois moins vivifiants. Sans tomber dans la démagogie artistique (oui, les peintures murales sont le plus souvent quelconques), cet art trouve d’autant plus sa place dans notre Club qu’il est participatif par essence.  

  7. Notre abonné féru de rues peinturlurées — qui nous fait voir les murs autrement — a également publié pas moins de dix portfolios issus d’un voyage de deux mois en Amérique Latine (Bolivie, Pérou et Équateur, pays où les peintures murales étaient le plus présentes). Une grenouille dans un festin de couleurs, un tableau surréaliste inspiré de la mythologie, un vieux chien à casquette, un chat muni d’une perche à selfie, un vieillard à quatre yeux, un nourrisson volant, un singe assis sur un crâne humain… Des fresques et des mosaïques étendues sur des murs entiers, épousant les escaliers des ruelles, jouant avec fenêtres et portes, bravant les étages. Bien sûr, il faut savoir goûter la saveur du kitsch et des couleurs qui abîment la rétine. Mais le voyage vaut le détour. 

  8. Galerie de visages, les portfolios racontent aussi très bien les foules — et leurs slogans, ces compagnons des arts muraux, les pancartes partageant parfois leurs mots d’ordres avec les murs (cf. « Oh mairie, si tu savais, tout le mal que tu nous fais » sur un muret de Marseille dans le portfolio de L. Fessard). Échos de la rue, ces compilations photographiques issues des manifestations nous montrent la détermination des luttes, mais aussi une humeur collective, la diversité des cortèges, le sel et la fantaisie des pancartes. Très récemment, l’abonné Mrc Mno a chroniqué les rassemblements pour le climat de lycéens et étudiants de Strasbourg appelant à la grève scolaire, se glissant dans le cortège pour mieux sentir « une énergie débordante, une force de vie incroyable », raconte-t-il, des jeunes appelant le monde "adulte" à réagir, brandissant des slogans anti-croissance exhortant à « changer le système », agitant « Moins de banquiers plus de banquise », et autres formules à tendance cannibale : « Sauve la planète, mange un capitaliste ». Une solution un tantinet expéditive, mais on approuve le message, et on les encourage, face aux commentaires méprisants de certains. Autre marche de jeunes, autre sujet, les élèves du lycée expérimental de Saint-Nazaire ont organisé une marche du 29 avril au 2 mai jusqu’au rectorat de Nantes pour défendre leur école unique, menacée par des suppressions de poste et des restrictions budgétaires.

  9. Les portfolios « Hiver jaune » rassemblent tout à la fois notre amour des slogans et de l’art mural, ainsi qu’un genre très pratiqué ces six derniers mois : le portfolio de gilets jaunes. Portrait d’un boxeur en hommage à Christophe Dettinger dans une fresque du collectif Black Lines rue d’Aubervilliers à Paris (« lutteur de classe », lit-on sur un mur), ou dessins rappelant les éborgnés par la répression policière (« Que fait la police ? Ça crève les yeux! »), ces fresques cristallisent un hiver militant et douloureux. Sans abandonner le bout de mur qui racontait la lutte, l’abonné est retourné sur les lieux quelques semaines plus tard. L’art mural est précaire : « Tout ce qui peut rappeler, de près ou de loin, les Gilets jaunes a été effacé. Tout », notait-il. Puis le contributeur a déniché de nouvelles présences jaunes, hébergées par d’autres murs, avec sa fausse pancarte de rue « Boulevard Zineb Redouane » ou ailleurs, le graffiti « Fâché mais pas facho ».  

  10. Assidu, le contributeur Stantor nous a permis de nous glisser dans les cortèges de gilets jaunes, notamment à Strasbourg, où Gilles et Joanne, dignes avatars des éborgnés, ont manifesté fièrement le 1er mai, « la solidarité chevillée au corps », accompagnés de leurs compagnons de papier et de carton : « vivre et non survivre ! » ; « Macron Pétain câble », le portfolio montrant également la diversité du cortège, composé d’un groupement contre l’islamophobie, d’un autre dénonçant les violences sexuelles, non loin du cortège CGT. Autre lieu, autre temps, Jean-Pierre Favier a également su nous conter les gilets jaunes en différents chapitres, notamment ceux, plus statiques mais non moins actifs, qui ont fait des ronds-points des marges urbaines des lieux d’agora, recréant lien social et discussion sur la démocratie en ces lieux incongrus. On y lit des slogans célébrant la force du local : « territoires en résistance », « les gilets jaunes sont pour le commerce local », mais aussi plus généraux, comme « pour le débat public, pour d’autres imaginaires ». Liliane Baie, scrupuleuse chroniqueuse des manifestations, a brossé le portrait d’un samedi jaune bordelais et Luis Enrique Garcia à Toulouse

  11. Plus fougueusement séditieux sont les portfolios « BBB (Because Black is Beautiful): le bloc noir, une esthétique » par Stantor et « Gilets jaunes en noir et blanc » par Valeriel, qui exhibent le tour chorégraphique que prend la subversion et les mouvements des Blacks Blocs, grimpant aux poteaux pour capturer les caméras de surveillance, s’embrassant dans la confusion ou fuyant les nuages lacrymogènes… A noter, Stantor nous a également emmené récemment à Xiamen, en Chine

  12. Comme le notait Marc Tertre dans un commentaire au portfolio du 1er mai créé par Stantor, c’est pour leur « valeur de témoignage » que ces galeries d’images sont précieuses, même lorsque celles-ci sont bancales ou à valeur esthétique approximative. Tout autre témoignage est le merveilleux blog « Bulles jaunes », feuilleton en bande dessinée qui parle avec justesse de l’aventure gilet jaune, mettant en scène des destins individuels. L’ambition est humble: rapporter simplement des paroles, pour reprendre le titre du premier billet, « Paroles de gilets jaunes », sans regard idéologique et monochrome plaqué sur les expériences. En peu de mots, grâce à Benjamin, le premier personnage qui nous est présenté, de grands sujets sont évoqués, comme le rapport entre citoyens et institutions et l’agonie de la Ve République. Puis vient une conclusion à la fois déceptive et lucide dans lequel l'autrice nous adresse un message: « Son enthousiasme s'est quelque peu élimé depuis, mais ses réflexions restent toujours d’actualité ». Si les gilets jaunes s'éteignent quelque peu, la valeur politique de ces témoignages ne s'érode pas. Dans le deuxième épisode, nous avons fait connaissance de Dany, ambulancière engagée depuis le début du mouvement dans les Côtes d'Armor. Dans le dernier épisode en date, paru aujourd'hui, nous croisons le chemin de Barbara, retraitée qui fait des ménages et des gardes d'enfants

  13. Les portfolios font émerger des silhouettes inconnues, rendant parfois visibles les plus invisibles. Dans « Bulles jaunes », mais aussi dans les portfolios de David Bernadas, baignés d'une certaine étrangeté, comme « Performance : Le Pont, de Santiago Reyes » et le dernier en date, « Anticipation: Quête de corps utopiques / Hot Bodies - Camp, avec Gérald Kurdian », qui met en scène un groupe de 15 jeunes apprentis en mécanique automobile bâtissant « un habitat pour un monde post-capitaliste »

  14. Parmi les portraits d'invisibles, Fred de Bellaing nous montre l’atermoiement de demandeurs d’asile. « Loin des clichés véhiculés par les medias mainstream, tout se passe dans un calme surprenant », remarque-t-il après les avoir côtoyé. Jouant au Uno en famille (famille d’accueil), se dirigeant vers le tribunal, ou patientant en « salle d’attente » (symbole de la demande d’asile en France ou en Belgique), les silhouettes « qui sont sous le coup de la convention de Dublin » suggérées par l’auteur des portfolios « Accueil des réfugiés en famille » et « La salle d’attente, le quotidien des réfugiés en Belgique », restent anonymes, tout en nous devenant plus proches et plus familières. Une raison, par-dessus toutes, de célébrer nos portfolios.

  15. Pour finir, impossible de ne pas rendre hommage au blog de Richard Bonobo, auteur de pas moins de 1303 portfolios à ce jour, égayant de ses dessins insolites et électriques les fils de commentaires pour notre plus grande joie.

    En post-scriptum, une suggestion de notre abonné-contributeur François Corfdir : tout abonné peut parrainer un photographe (amateurs bienvenus), dessinateur, autrice de BD, aquarelliste, créatives et créatifs en tout genre pour que le format portfolio ait le succès qu'il mérite. 

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