Hebdo du Club #70: pourquoi l’intime est si politique

Corps meurtris par le travail et le système néolibéral, capitalisme qui récupère les luttes féministes autour des règles, injonctions gynécologiques injustifiées, témoignages d’agressions sexuelles... Les oppressions se vivent dans la chair. S’en défaire fatigue, émotionnellement et physiquement. Au gré des témoignages, du privé au public, de l’intime au politique, les chemins de l’émancipation sont aussi corporels.

Des écrits sur les menstruations, des analyses sur les obligations (et parfois violences) gynécologiques, des témoignages d’agressions sexuelles subies des années auparavant mais longtemps enfouies… Ou ce policier qui vous ramène à votre sexualité lors d’une plainte pour violences. Ces sujets qui touchent à l’intime, au corps, à nos conditions sexuées et à nos identités de genre, deviennent profondément politiques lorsqu’ils passent du privé au public (par l’acte du témoignage), de la honte au questionnement collectif, du déni au combat. De-ci de-là, des sujets qui touchent à ce que l’intimité recèle de politique font surface dans le Club et placent les luttes politiques au ras des vies individuelles et des corps, là où s’exercent les oppressions en tout premier lieu, parfois secrètement. Le corps des femmes bien sûr, mais aussi les corps abîmés par le travail et par la brutalité du système néolibéral.

« Ils te demandent de te déshabiller intégralement ? », « oui », « Et toi tu refuses ? », « Oui je négocie à chaque fois, je leur explique que je suis mal à l’aise avec mon corps, que je ne veux pas, que j’ai froid, je demande à faire en deux temps… ». Dans « Nue chez mon gynéco », A. Chau, qui s’entretient avec une femme nommée Magalie pour une enquête, nous emmène dans un cabinet de gynéco, lieu hybride d’inspection médicale ni tout à fait public ni tout à fait privé. Avec ses injonctions parfois non justifiées, le malaise et le sentiment d’objectivation (« On touche ici bien sûr au fait que les femmes et leurs corps sont considérés comme des objets ») — et de honte, ici — vécu par certaines patientes, la peur d’exprimer un doute ou un refus. « On pense que les médecins ont toujours raison, y compris dans des situations où il n’y a aucune raison pour qu’ils sachent mieux », écrit-elle dans une formule qui ne saurait mieux résumer l’ancrage de la domination masculine, ici incarnée dans une autorité et une compétence, celle du médecin (compétence qu’il ne s’agit pas de dénier). 

Contrôle social sur un corps 

« Aller voir un gynécologue devient non pas un accompagnement de son corps mais un contrôle social sur un corps qui ne doit pas se libérer », ajoute l’autrice du billet. Contrôle social qui prend aussi la forme d’un mépris social, puisque Magalie raconte aussi se sentir rabaissée « en tant que femme sans emploi et mère jeune », sans doute par des remarques condescendantes. Un autre aspect intéressant affleure : l’inégalité territoriale face aux injonctions sociales qui pèsent sur les corps des femmes. Face à cette jeune femme, Chau reconnaît avoir « bénéficié d’un environnement social favorable » en vivant dans une grande ville où existent des réseaux d’information et de soutien, centres de planification, etc. 

Escamoté aux regards, et parce qu’il relève du souci individuel, caché, parfois prosaïque car lié à nos conditions corporelles, voire génitales, l’intime semble éloigné du champ de bataille politique. Mais que l’intime soit politique, c’est là une évidence pour les mondes militants (féminismes, antiracismes, etc.), qui l’est bien moins chez une partie de nos commentateurs. Les billets cités dans cet Hebdo se heurtent parfois à des murs d’incompréhension (comme c’est le cas du billet précité).

Quand le capitalisme absorbe nos règles

Autre pensum génital et gynécologique, nul phénomène n’est a priori plus intime que les règles féminines. Qui plus est, le flux menstruel a été recouvert d’un voile pudique millénaire, tissé de répulsion et de silence. « Problème » féminin dérobé aux regards par excellence, il fait son apparition à l’avant-scène de l’émancipation depuis peu, grâce une foule de militantes et un travail au long cours, comme le rappelle Elise Thiébaut (dont Georgette Sand, Osez le féminisme, le site Passions Menstrues), des chercheuses en sciences sociales — et E. Thiébaut elle-même, qui est autrice notamment de Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font, interviewée à l'époque de la parution par Sabrina Kassa. Dans son billet « Comment le capitalisme récupère la révolution menstruelle », l’essayiste fustige la « récupération marketing », « au détriment de celles et ceux qui sont au cœur de ce combat pour la dignité, la santé et le bien-être menstruel », de notre rapport aux menstruations, via la ferveur médiatique autour d’une publicité pour serviettes périodiques. La confiscation et l'effacement, donc, de ces luttes par le capitalisme (qui ne s’empare en revanche toujours pas de l’enjeu de la toxicité des protections périodiques et du souci écologique). 

Si des sujets a priori intimes et exclusivement féminins sont discutés et repensés comme lieux d’émancipation (la maternité, la précarité menstruelle, l’endométriose, les violences gynécologiques…), c’est au prix d’une lutte culturelle — les schémas d’oppression ne s’évaporent du jour au lendemain, moyennant un spot publicitaire — et de terrain. Elise Thiébaut souligne l’aspect intensément politique de ces questions qui « vont bien au-delà de nos vulves, de nos clitoris ou de nos utérus » ; elles interrogent la société, « le sexisme et le racisme, l’écologie, le système capitaliste, la santé, le validisme, voire la survie de l’humanité ». Une réflexion à compléter avec le billet de Joelle Stolz, « Menstruations, un défi planétaire », qui revient sur l’émancipation de la parole autour des règles (« J’ai connu l’époque où l’on n’en parlait pas, sinon à voix basse »), mais aussi du fardeau écologique qu’elles impliquent, à prendre à bras-le-corps.

Women's March 2017 London © R4vi, via Flickr Women's March 2017 London © R4vi, via Flickr

« "Pourquoi t'es énervée ?", "t'es tout le temps en colère" »

Autant dire que les féministes — et les militants en général — portent beaucoup sur leurs épaules. Cette pesanteur apparaît âprement, dans sa dimension potentiellement destructrice, dans le billet « Can't unsee», la colère militante », qui raconte combien lutter, sur un mode épidermique — et donc intime — abîme. Militer, prendre l’égalité à cœur, c’est s’exposer à un « épuisement » émotionnel et physique, raconte Journalust. Dans les rues, disputer son droit à se mouvoir dans l’espace public. Au travail, vivre avec le sexisme ordinaire. Dans le couple hétérosexuel, dans l’espace domestique, souffrir encore. « "Pourquoi t'es énervée ?", "allez viens […] pense à autre chose", "t'es tout le temps en colère" », entend la jeune militante dans son entourage. Mais une fois engagé·e·s, impossible de détourner le regard.

Un tel étiolement émotionnel et physique se retrouve dans le témoignage de Marive, qui relate le supplice d’un dépôt de plainte pour violences conjugales. Une expérience de mise à nu forcée qui s’ajoute à l’épreuve des violences elles-mêmes : batailler pour porter plainte face à un flic nonchalant et misogyne, s’effondrer en larmes au milieu du commissariat, s’entendre dire « Entre nous, […] vous avez une relation sado-masochiste avec votre conjoint ? ». « Sourire en coin », ajoute Marive. 

Témoigner pour survivre 

Ce récit, comme de nombreux autres, montre qu’il existe une arme souvent salutaire, pour se reconstruire en partie, sortir d’une forme d’isolement, peut-être couper court à un ressassement stérilisant : témoigner. Le cheminement d'une histoire personnelle du privé au public, du viol enfoui au viol médiatisé, du récit encore informulé aux termes appropriés (agissement sexiste, agression sexuelle, viol), n'est pas aisé. D'où la profonde injustice des suspicions de type "pourquoi ne parle-t-elle que maintenant?" envers les victimes qui se débarrassent enfin d'un mutisme ankylosant. Des écueils parfaitement expliqués par Liliane Baie dans « Actrices : pourquoi elles parlent »Après une séquence marquée par le récit d’Adèle Haenel sur les attouchements et le harcèlement sexuel subis dans son adolescence, qui incarne d’une manière prodigieuse l’entrecroisement de l’intime et du politique (comme le formule si bien Maud Assila dans son billet « Adèle Haenel, l’écorchée vivante »), nous avons recensé et condensé ici les réactions et multiples témoignages reçus dans son sillage. Deux d’entre elles, des réactions d’hommes, nous sont d’abord parvenues par mail puis ont été publiées en billet de blog.

« Si j'écris aujourd'hui, c’est pour toutes les victimes de pédophilie, pour combattre mon ressentiment et tenter de refaire société avec les bourreaux », écrit Makotez, jeune homme victime d’agressions pédocriminelles dans son enfance. Il évoque les « nouvelles solidarités » (ces soutiens qui, à l’instar d’Adèle Haenel, l’ont aidé à surmonter le traumatisme). « Les femmes [de mon entourage] étaient devenues pour moi un refuge » ; « maintenant je me dis "elles seules pouvaient comprendre !"», dit-il, racontant son cheminement vers une « masculinité alternative ». Lui-même victime de l’oppression masculine, sa reconstruction passe par une réflexion — encore inachevée, imparfaite — sur la virilité et sur la manière de vivre son genre. Une façon de questionner sa place dans la société qui trouve un écho dans la très éloquente « lettre à Adèle H » de Philippe Maitre. 

« Je me bats contre le macho en moi »

« En tant qu’homme, je sais bien que je suis du côté de la domination. Je me bats contre le macho en moi, contre la reproduction de ce qu’était mon père. J’ai grandi dans une famille patriarcale où mon père dominait tout ». Une remise en question qui entre en résonance avec les réflexions d'A. Haenel, pour qui le patriarcat ne doit être pensé comme une nébuleuse abstraite au-dessus de nos têtes, mais comme une réalité inhérente à nos vies et à nos proches. Philippe Maitre a entrepris de repenser son histoire familiale au prisme des mécanismes de domination agencés par son père, et le constat de brisure est sans appel : « nos vies ont été cassées ». Mais face à la force de l'actrice, l'humilité domine : « Je vous soutiens, même si vous êtes plus forte que moi »

Adèle Haenel, à Paris. © Isabelle Eshraghi pour Mediapart Adèle Haenel, à Paris. © Isabelle Eshraghi pour Mediapart

L’étiolement des corps et des intimités causé par un système d’oppression n’est pas qu’un sujet typiquement féminin, bien entendu. Il est aussi l’effet d’un système néolibéral producteur de métiers déshumanisants et/ou déshumanisés. Dans son blog, Denis Garnier raconte, minute par minute, l’ordinaire de Rosa, infirmière ; la multiplicité de ses gestes devenus machinaux, fantomatiques. La robotisation du travail de soin (« je n’ai été qu’une simple exécutante de prescriptions médicales », formule Rosa), travail humain par excellence. Puis « à 22 h 45, je rentre enfin chez moi sans même avoir bu un verre d’eau, ni manger quoi que ce soit, ni être allée aux toilettes. J’ai bien sûr pris soin de laisser tout ceci au vestiaire pour ne pas « parasiter » ma vie familiale !».

« Ce sont les corps d'un homme de cinquante ans à bout de souffle »

Dans cette phrase apparaît avec acuité l’effet d’un système d’asservissement sur l’intimité et sur l’espace privé. Lequel est perceptible aussi dans le film de Ken Loach chroniqué par Freddy Klein : « Fatigue, vie quotidienne de plus en plus difficile, vie familiale en déroute », égrène l’auteur du billet, pour définir la violence du travail ubérisé montrée dans le film Sorry we missed you« Ce que produit la politique sur un corps, sur une vie » est aussi le sujet du livre d’Edouard Louis Qui a tué mon père, et de la pièce éponyme mise en scène par Stanislas Nordey, racontée par notre contributeur critique d’art Guillaume Lasserre, un très beau billet de mars dernier à relire.

"Qui a tué mon père", mise en scène et jeu Stanislas Nordey, texte Edouard Louis, création 2019, photographie de répétition © Jean-Louis Fernandez "Qui a tué mon père", mise en scène et jeu Stanislas Nordey, texte Edouard Louis, création 2019, photographie de répétition © Jean-Louis Fernandez

« Ce sont les corps d'un homme de cinquante ans à bout de souffle, relié la nuit à une machine qui l'aide à respirer, souffrant d'un diabète sévère et d'un taux de cholestérol élevé »: Ainsi résume-t-il l’incidence sur un corps d’une vie de travail ouvrier. À compléter avec le récit d’Eric Louis, ouvrier cordiste, et sa litanie d’accidents du travail. Les effets du labeur sur la vue, sur une cheville ; côtes cassées, main coupée, crâne fendu.

Témoignages, littérature, théâtre, cinéma : politisées, émancipatrices, ces mises en mots renversent politiquement le stigmate et amenuisent la pesanteur des oppressions sur les corps.

  

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Bienvenue aux nouveaux contributeurs 

Nombreux contributeurs cités dans cet hebdo signaient leur premier billet sur Mediapart. En voici quelques autres : 

Clau. Duthoit, qui a livré un témoignage douloureux d'un viol vécu quarante ans auparavant, et de la lente et difficile reconstruction dans « Adèle Haenel par son courage, par sa force, domine le débat ».

Dans « Le jour où je n'ai plus reconnu le bas de ma rue », une jeune chilienne raconte l'état dans lequel est son pays - ou du moins, sa rue, la répression policière de la révolte en cours, sur fond de désastre social.

Alter-Natives, association socio-culturelle montreuilloise qui encourage les approches participatives et inclusives dans le domaine du patrimoine culturel, et travaille notamment sur le thème des restitutions d'oeuvres d'art, nous invite à la projection du film d'une performance théâtrale de jeunes franciliens et béninois sur les sources coloniales et orales de l'histoire des trésors royaux d'Abomey 

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