Une Marseillaise obsessionnelle pour un SNU résolument identitaire

Au menu du SNU, une visibilité obsessionnelle de la Marseillaise pour un dispositif qui se confirme comme un encasernement en bonne et due forme. Une pitrerie qui pourrait faire rire si elle n’était le signe d’une surenchère identitaire sans fin dont l’éducation est la cible depuis plusieurs années.

C’était attendu mais c’est même pire : avec au minimum une Marseillaise quotidienne, chaque matin devant le drapeau, mais en réalité davantage, lors d’incontournables et interminables manifestations officielles, les jeunes volontaires du SNU auront dû chanter une bonne vingtaine de fois l’hymne national durant les 15 jours de ce qui se confirme (malgré la dénomination officielle de « séjour d’intégration en maisonnée »…) comme un encasernement en bonne et due forme. Une pitrerie qui pourrait faire rire si elle n’était le signe d’une surenchère identitaire sans fin dont l’éducation est la cible depuis plusieurs années.

De fait, dans le cadre d’une éducation nationale flirtant dangereusement avec le nationalisme, la symbolique identitaire a fait un retour en force, à travers de multiples prescriptions touchant notamment à un enseignement de la Marseillaise qui vire à l’obsession. Et même si, entre l’école et la Marseillaise, c’est une longue histoire commune, balisée par les prescriptions officielles répétées relatives à son apprentissage (notamment les programmes d’éducation civique de 1985, 1995, 2005, 2008, 2015, 2018, 2019, rien que ça…), il est incontestable que les dernières années ont fait de l’école une cible privilégiée pour des préoccupations identitaires libérées par l’épisode des attentats terroristes et la mise en cause d’un système éducatif accusé d’avoir failli à sa mission intégratrice. L’intégration n’étant ici comprise que dans le cadre d’une communauté exclusivement nationale, un remède s’imposait, balisée par les déclarations de Najat Vallaud-Belkacem : « le sens républicain de la nation fait partie de l'enseignement, de même que le drapeau national, l'hymne national, la fête nationale ou encore la défense nationale ».

Dans la foulée, en décrétant l’année 2016 « année de la Marseillaise », Hollande offrait l’école à la nation, un peu comme, autrefois, on offrait la France à la Vierge. Car il s’agit bien d’un culte organisé par une circulaire officielle (3 février 2016), touchant les multiples aspects des apprentissages scolaires : « mobilisation des chorales scolaires (…) réalisation de travaux interdisciplinaires (…), participation à la Fête de la musique où une attention toute particulière devra être accordée à l’interprétation de l’hymne national (…) participation des élèves aux commémorations patriotiques » etc.

Ce n’était sûrement pas suffisant. En 2018, les programmes d’EMC (éducation morale et civique) de l’école élémentaire jugeaient nécessaire de renforcer les prescriptions (datant de 2015 !) relatives à la Marseillaise dont l’apprentissage doit veiller à respecter scrupuleusement plusieurs étapes : en CP, les élèves apprennent à « reconnaître la Marseillaise » ; en CE1, ils apprennent un couplet ; en CE2, le même couplet mais par cœur ; en CM1, d'autres couplets. Et pour tous ceux qui n’auraient pas compris, révision générale en cycle 4 (5e, 4e, 3e), sans oublier le drapeau déjà déployé au fronton des écoles, la fête nationale etc, autant d’incontournables « objets d’enseignement » au programme.

Enfin, comme le propre de la surenchère est d’aller toujours plus avant, les parlementaires, dans le cadre du débat sur la loi Blanquer, ont dans l’urgence, toutes affaires cessantes, rajouté l’obligation d’afficher, dans chaque salle de classe, les paroles de la Marseillaise et d’y déployer le drapeau tricolore.

Dans ces conditions, il est clair que la pantalonnade identitaire à laquelle sont dorénavant tenus les jeunes du SNU – la Marseillaise chaque matin, au garde-à-vous devant le drapeau – ne vient pas de nulle part. Elle apparaît en réalité comme l’aboutissement obligé d’une éducation civique scolaire centrée autour d’une intégration conçue comme exclusivement nationale. Nationale, c’est-à-dire artificielle, renvoyant à un concept historiquement daté, arbitraire et peu légitime mais qui s’impose par son enseignement (à travers le roman national dénoncé notamment par Suzanne Citron), par une symbolique irrationnelle et par la coercition (la conscription, dont le SNU est aujourd’hui le triste avatar). A mille lieux des éléments de discours officiels mis en avant par ses promoteurs – mixité sociale, brassage social, vivre ensemble – le SNU n’a pas pour objet de limiter les effets des discriminations, des inégalités sociales, mais en renforçant ou en créant un sentiment d’appartenance à une collectivité qui se définit avant tout comme nationale, d’exclure du principe de solidarité tout ce qui n’est pas national, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières factices de la nation.

En dépit de la connotation révolutionnaire qu’une interprétation faussement historique voudrait lui conserver, la Marseillaise reste, par principe, un hymne à la nation. Avec toutes les conséquences perverses qui vont avec. Comme celles que j’avançais dans une note de blog mentionnée plus haut :

« Porteur d’une identité réductrice et historiquement peu fondée, le sentiment national conserve aujourd'hui encore de ses origines sa composante guerrière, agressive, ciblant une menace étrangère protéiforme, aux multiples visages – selon les périodes Allemands, Anglais, barbares, migrants aujourd’hui – perpétuellement revenue. C’est cet élément qui est mis en avant dans la Marseillaise. Loin d’être rassembleur, l’hymne national enferme les individus dans un commun artificiel et attise les peurs. Que son renforcement dans les programmes scolaires ces dernières années aille de pair avec le retour des frontières et des barbelés, avec la prolifération des camps, est dans la logique des choses. La Marseillaise a nécessairement à voir avec l’atmosphère de forteresse assiégée qui gangrène la société et le débat politique. « Nous » aurions des « valeurs », à défendre, quelque chose d’unique au monde. Mais qui est ce nous ? Quelles valeurs à défendre et contre qui ?

Injonctions à répétition autour de la place des symboles nationaux, de l’enseignement de l’histoire, de la participation forcée des élèves aux cérémonies patriotiques, implication directe de l’école dans un sidérant projet de service national obligatoire : quelle école au service de quelle idéologie et pour quelle société ? »

 

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