L’Hebdo du Club #82 des minorités: l’autre est un je

Que ce soit pour des raisons ethniques, de genre ou liées à une situation de handicap, les vécus des personnes minorées restent marqués par les violences économiques, culturelles et symboliques. Des analyses, des témoignages, des tribunes publiés cette semaine montrent aussi l’étendue de leurs ressources et de leur vitalité pour rendre ce monde plus riche, sain, désirable…

Minorités et stéréotypes, pour en sortir, y’a du boulot ! Les conclusions de la grande campagne de testing menée par des chercheurs du CNRS, dévoilée le 6 février par le gouvernement sur les discriminations raciales à l’embauche confirme ce que tout le monde sait, plus ou moins. Les candidats français présumés d’origine maghrébine sont lourdement discriminés, et les grandes entreprises françaises sont des championnes en la matière. On y apprend que sur la quarantaine d'entreprises tirés au sort pour cette première étude, sept d’entre elles sont pointés du doigt : Air France, Accor, Altran, Arkema, Renault, Rexel et Sopra Steria.

Nasser Negrouche, journaliste-blogueur du Club nous a détaillé toute cette affaire dans deux billets de haut vol. Dans le premier, « Omerta sur la discrimination raciale à l'embauche dans les grandes entreprises », il nous explique les détails méthodologiques de cette étude « name and shame », l’embarras du gouvernement et le silence des organisations patronales et autres clubs RH pourtant si « souvent prompts à brandir l’étendard de la « diversité » dont elles louent avec une certaine condescendance les « avantages » comme s’il s’agissait d’une ressource logistique… ». Dans le second, encore plus incisif, il explique pourquoi l’« l’Etat fait profil bas face aux grandes entreprises » et envisage maintenant de poursuivre l’enquête main dans la main avec elles pour ne pas les froisser. « En clair, les entreprises ciblées par le testing participeraient, elles-aussi, à la définition du mode opératoire de l’investigation. C’est comme si on donnait au cambrioleur les plans de la bijouterie ! » Une mise aux oubliettes de la « stratégie gouvernementale de lutte contre les discriminations » (une de plus !) accueillie entre amertume et désillusion par les professionnels de l’insertion. « Adjoint au maire d’une commune des Yvelines, Mourad (son prénom a été changé) pointe le « double-jeu de l’Etat » en des termes un peu surprenants pour un élu local. Pour lui tout cela n’est qu’une comédie, une opération de communication. « Ils n’en ont rien à foutre de nous ! Tant que ce ne sont pas leurs enfants qui sont discriminés, tout va bien. Je le vois bien dans ma commune : personne n’attend plus rien de l’Etat. D'ailleurs, je ne me représenterai pas aux prochaines élections municipales, c’est que du bla-bla... ».      

« Derrière les statistiques, des destins brisés et des souffrances indicibles » écrit Nasser Negrouche. Pour saisir de quoi il s’agit, deux billets de l'excellent blog « Violence du travail », publiés en février méritent qu’on s’y attarde. Dans « La candidate idéale », c’est l’histoire d’une jeune femme, thésarde « en histoire et anthropologie d’un grand établissement public » qui pour financer ses études est devenue pionne dans un collège du 18e arrondissement. Au début, tout est merveilleux, ou presque. « On me flatte constamment devant les élèves à propos de ma trajectoire sociale d’un quartier populaire du Nord à un établissement prestigieux rive gauche ; fameux « quand on veut on peut »… Mais je connais la musique et je sens qu’il s’agit indirectement de m’en demander plus que prévu par mon contrat. » Et ça n’a pas loupé, en plus de sa permanence, elle doit faire travailler les élèves, surtout ceux qui ont accumulé du retard, faire « des perm’ spéciales », remplacer des profs absents. Sans un copeck de plus bien sûr, sinon ça ne serait pas marrant. Puis arrive le 13 novembre 2015 et là, la belle histoire déraille complètement. Sur des bruits de couloir, on la diabolise. Une collègue enseignante l’aurait entendu tenir « des discours pro-djihadistes » aux élèves. Commence alors une descente aux enfers, qui se soldera par deux burn-out, du retard sur sa thèse et encore « des crises d’angoisse assez violentes » quand elle passe à proximité d’un collège.

Le dernier témoignage publié en février par Violence du travail « Lettre à mon employeur » est tout aussi révoltant. Cette fois-ci un homme raconte son double poste - « j’avais des journées pouvant aller parfois jusqu’à 12 heures de travail de suite » - dans des conditions très dégradées - « pendant un an, j'étais assis à une petite table dans le hall, avec un vieil ordinateur récupéré dans les poubelles du centre d'animation. Des fils pendaient du plafond au-dessus de moi. J'ai passé l'hiver entier dans le hall au milieu des travaux assourdissants, sans chauffage. J'ai travaillé plusieurs semaines en manteau et avec un bonnet à cause du froid en décembre » - en plus d’une présence sur place 4 soirs sur 5… Face à l’expression de sa détresse, la directrice lui répond alors « par de la pression et des menaces », des questionnements douteux sur ses origines et sa pratique religieuse et va jusqu'à prononcer un jour la phrase qui tue - « Il porte tout le poids de l’esclavagisme sur son visage » - qui mènera à la rupture. Comme motif de licenciement, la directrice lui reproche une « attitude négative »

L’instrumentalisation de la psychologie dans les conflits en entreprise est une vieille technique. « Biais en faveur des Blancs de catégories aisées dans la recherche en psychologie », un article de Undark, une revue scientifique américaine, relayé par Jean Vinçot de l’association Asperansa, apporte encore un autre éclairage sur ce problème. Il montre que les chercheurs en psychologie aux Etats-Unis (mais est-ce bien différent en Europe ?) basent leurs recherches sur des échantillons blancs occidentaux (souvent leurs étudiants) et tendent à généraliser leurs résultats, comme s’ils étaient forcément universels. Alors que l’on sait par ailleurs que la culture et l’environnement affectent grandement nos ressentis et parfois nos perceptions. L’article nous rassure un peu à la fin; « des efforts de réformes sont entamés », en nous prévenant toutefois d'avance qu'ils sont limités parce que la diversification des échantillons est plus difficile et coûteuse et que « même lorsque les études sur des groupes sous-représentés sont faites, de manière générale elles attirent beaucoup moins l’attention ». Patricia Bauer, éditrice en chef de Psychological Science, a cependant quelques pistes pour progresser sur le sujet : « la nomination d’un comité éditorial plus diversifié ; l’envoi de signaux montrant que la recherche sur les populations non-WEIRD (acronyme pour désigner les sociétés occidentales, industrialisés, riches et démocratiques) est un travail important »...

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Dans un tout autre domaine, Benjamine Weill, la spécialiste Rap du Club, par ailleurs philosophe et co-fondatrice de l’association « Nous sommes Hip-Hop » nous offre encore une fois une plongée passionnante dans l’univers du Rap français. « Derrière le constat de discrimination, qui consiste à séparer un groupe humain des autres, en le traitant négativement par rapport au reste de la société, c’est essentiellement le mobile de cette exclusion qu’il s’agit d’interroger » insiste-t-elle à juste titre dans Discrimination: dis-moi ton nom? Elle y met en lumière les rappeurs (Vin’s, Brav, Isha, Dinos, Scred Connexion, La Hyène, Swift Guad, etc) pour mieux nous faire comprendre cette construction de la figure d'un Autre menaçant, des leurres de l’émancipation par la réussite financière, et du cantonnement au sport/musique/humour pour être reconnu. Tout cette violence réelle et symbolique qui aboutit finalement à « Être réduit à un corps sans tête »... le plus loin du pouvoir, évidemment. Car le mobile de l'exclusion est bien là : conserver jalousement toute forme de prestige.

La Hyène 20'19 avec paroles © la Hyène officiel
 

Le monde du Rap aurait pu faire exception nous dit-elle, hélas « ces différentes initiatives sont soit minimisées, soit passées sous silence, soit mises en exergue sur le mode de l’exceptionnalité. Tant que la pensée ne sera pas valorisée partout où elle existe, et aussi dans les quartiers populaires, notamment par le rap, l’émancipation ne sera que financière et les discriminations réelles persisteront ».

On est toujours le con (l’autre) de quelqu’un

Les stéréotypes tapent lourdement sur les minorités raciales, mais elles ne sont pas bien entendu pas les seules à subir l’opprobre. Comme l’a chanté Pierre Perret, on est toujours le con de quelqu’un… 

A l'instar de la lutte contre les discriminations, l’inclusion des personnes en situation de handicap est dans toutes les bouches gouvernementales, mais là aussi les paroles sont fades pour celles et ceux qui savent de quoi on parle. « Comme tou·tes mes collègues Accompagnant·es d’Elèves en Situation de Handicap (AESH), j’ai écouté avec attention la conférence sur le handicap, explique Hélène Elouard. Notre ministre Blanquer et le président Macron se sont exprimés sur notre fonction d’AESH. Merveilleux, me direz-vous, d’entendre que nous soyons cité·es, nous, les invisibles, les oublié·es de l’Education Nationale. Cité·es ? Mais comment ? »

Pas de formation, toujours pas de statut, de la précarité à la pelle… « Les annonces de ce matin ne sont encore une fois que mensonges et tartufferie, faisant croire à la priorité de l’inclusion de l’élève alors qu’elles reposent sur une politique budgétaire quantitative et restrictive et une exploitation encore plus grande des AESH ! »

Quant aux principaux concernés, ils étouffent littéralement de « la condescendance, la pitié et le mépris qui écrasent les personnes dites handicapées (terme ô combien disqualifiant !) dans un sentiment d’infériorité » en plus du mauvais traitement qu’on leur réserve, nous explicite Anne-Sarah Kertudo, la directrice de l’association Droit Pluriel dans « Handicap, la construction d'une domination »« La société peine à s’adapter pour accueillir tous ses membres car elle reste conçue pour un individu standard, modèle purement imaginaire, exempt de toute fragilité. Cet individu de référence est physiquement, psychiquement, émotionnellement adapté à tous les contextes. Il est parfaitement mobile, réceptif à tous les niveaux de langage et il trouve toujours en lui les ressources pour conserver son équilibre. Dès lors, la personne qui manifeste une difficulté, un malaise, une gêne est perçue comme inadaptée et l’environnement n’est pas mis en cause. » L’égalité des droits, même pas en rêve ! Le billet donne un exemple signifiant qui montre combien nous ne sommes pas au rendez-vous de nos promesses d’un monde accessible à tous, libre, égal et fraternel. « Lorsqu’une femme sourde se présente au commissariat, après un viol ou une agression, on lui dit de revenir plus tard : pas un commissariat en France ne propose un accueil en langue des signes. »  

Le Masque et la Plume, suite

Silence et indifférence. Il en est aussi question dans l'étude menée par Ahmed Slama. Rebondissant sur l’enquête de Marine Turchi sur les propos misogynes et racistes proférés dans les émissions du Masque et la Plume, il a fait une recension du contenu de la rubrique « livre » de l’émission, tout au long de l'année 2019. Relayé par C&H Jeanney, son « petit passage en revue » permet de constater que les maisons d’édition disposant d’un prestige symbolique historique (Gallimard, Grasset, Stock et Seuil) sont les grandes gagnantes du service public. 

« Nous sommes ce que nous lisons » écrivait donc Alberto Manguel. Cela est perceptible chez Le Masque et la Plume. L'obsession des chroniqueurs et chroniqueuses pour les « grosses » maisons d'édition, et seulement elles, leur focalisation sur les figures médiatiques ou celles qui vendent le plus de livres, l'invisibilisation systématiques des structures éditoriale à taille humaine, c'est une certaine logique qui se dégage. Logique de l'entre soi d'abord, celle d'une petite oligarchie littéraire. Si Le Masque et la Plume traite ainsi les dominés de l'industrie des lettres, il n'est pas étonnant de voir ses chroniqueurs et chroniqueuses proférer de telles insanités au sujet des dominés du système néolibéral. Les femmes (rappelons qu'au même emploi, même temps de travail, l’écart de salaire entre hommes et femmes est d’environ 9 %), mais également les dominé.es issu.es des quartiers populaires, les immigré.es... tout un ensemble de minorités dont les maisons d'édition à taille humaine sont le reflet du côté de l'industrie des lettres ou du livre. »

Pour une politique de l’amitié...

Cantonné dans ce pré-carré, comment notre imaginaire pourrait-il s’ouvrir à de nouveaux horizons et d’autres façons d’habiter le monde ? Dans « Ladite «crise des migrants» est une crise de l'imagination », le PEROU, un groupe coordonné par le politologue Sébastien Thiéry qui expérimente de nouvelles tactiques urbaines pour fabriquer de l’hospitalité, nous invite à nous poser sérieusement la question.

« Plus de 400 personnes ont été évacuées mardi 4 février du dernier campement de migrants au Nord-Est de Paris, une semaine après celui de la Porte d’Aubervilliers. C'est un nouveau signe de la mascarade que nous entretenons autour de la « crise migratoire », nous aveuglant nous-mêmes sur sa signification, refusant d’y voir l’esquisse d’un avenir qu’il nous faut dessiner en commun. »

Entendre ce qui s’annonce tout en prenant le parti de la vie, tel est l’enjeu contemporain selon le PEROU. « Il exige de nous de décrire la part désirable de ces futurs qui insistent, et d’inventer les outils de pensée et d’action pour la suivre et la construire ». De là, il nous invite à ne pas désespérer et au contraire à s’affirmer. « A toute politique de gestion de crise par le droit, le parcours, le placement, le déplacement, la prise en charge, ou l'architecture d'urgence (le billet de Sudfa « #ici, les containers ou la rue » en est une bonne illustration), il nous faut opposer ce que tracent d'ores et déjà les actes d'hospitalité démultipliés qui, reconnaissant des sujets sans compter, énoncent les termes fondamentaux d'une politique de l'amitié ».

Et un féminisme vraiment inclusif

L'amitié, la sororité, les champs sont ouverts et les trappes nombreuses... Depuis deux semaines environ, un débat très virulent anime les militant·es féministes et transactivistes sur les réseaux sociaux. Marguerite Stern, fondatrice du mouvement « Collage féminicides », a publié une série de tweets le 22 janvier à l'encontre des militant-es pour les droits des personnes transgenres, les accusant d'être « une nouvelle tentative masculine pour empêcher les femmes de s’exprimer », ciblant plus particulièrement la façon de s'habiller et de se maquiller des femmes transgenres selon elle, les mégenrant sciemment en disant que ce sont des hommes, et affirmant : « Nous sommes des femmes parce que nous avons des vulves ». En réponse à Marguerite Stern, un collectif de militantes ont exprimé leur désaccord de fond et les conséquences de tels propos sur les femmes transgenres. « Nous sommes pour la liberté d'expression. Mais dénigrer, nier le vécu, ridiculiser, déchainer sur les réseaux sociaux une séquence infernale d’humiliations, de procès d’intention, de mégenrages assumés et amusés, d’accusations graves, de suspicion sur leurs intentions, afficher une femme trans sur Instagram en lui reprochant d’avoir une apparence dite « masculine » alors que vous reprochez par ailleurs aux femmes trans de se maquiller ou d’arborer des tenues ou des accessoires dits « féminins », c’est de la transphobie. »

Une femme transgenre est une femme. Et si pour certain·e·s cette idée est encore inenviseageable, ou acceptable que du bout des lèvres, un autre texte publié cette semaine dans le blog Tentatives de désimbibation, « Ne pas être une femme 1 - le chaos » illustre parfaitement combien être femme n'a rien d'évident, même quand on est classé a priori dans cette catégorie. Elle explique, « longtemps j'ai haï, méprisé, en tout cas violemment rejeté les femmes. La bêtise, la pauvreté de leurs préoccupations, leur indigence d'âme. Je lisais beaucoup (des hommes) : je rêvais la nuit avec des yeux d'homme, le jour je regardais le monde en me prenant pour eux. » Mais même si officiellement elle ne voulait pas en être, « à l'intérieur je courbais l'échine : je me vexais si les hommes ne me prêtaient pas attention et leurs regards me salissaient. Viande stupide. Leur désir me rabaissait et je ne pouvais m'empêcher d'en attendre une validation. » Pour devenir femme, Simone de Beauvoir nous a prévenu, il faut se méfier de la biologie...

Discrimination raciale, de genre, ou liée à des situations de handicap..., retroussons les manches, il y a du pain sur la planche. Pour finir cet Hebdo, je vous rappelle qu'ici aussi à Mediapart nous menons un travail de fond, dans le cadre du groupe Communautés pour repenser avec vous le participatif. Cette semaine, Ana Ferrer, de l'équipe modération a lancé la deuxième consultation sur notre charte pour créer un environnement qui donne de la place à tout le monde. 

Très justement, elle interroge : « Qu’est ce que l’inclusion ? Contrairement à l’intégration, il ne s’agit pas de demander à une minorité de se rapprocher le plus possible de la norme acceptée pour être intégrée. Dans un espace inclusif, tout le monde trouve sa place, tout le monde est “normal”. Peu importe le sexe, l’origine sociale, la couleur de peau, l’orientation sexuelle, l’état de santé, nous faisons tous partie du même environnement et c’est à cet environnement de s’ouvrir à tous. Il en va de notre responsabilité comme site participatif, mais aussi de la responsabilité de chaque abonné-e. » 

A vous de jouer...

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Bienvenue aux nouveaux contributeurs

Bienvenue à Florence Arié, professeure d'anglais au lycée Buffon (Paris) pour son « état des lieux désespéré de la réforme du bac vue de l'intérieur, à mi-chemin de l'année scolaire. Avec des vrais morceaux de colère dedans. » « Bouteille à la mer d'une prof d'anglais qui n'y comprend plus rien ».

Bienvenue à Olivia Chen, franco-chinoise et « militante artistique pour la beauté asiatique » pour son premier billet/carnet de bord qui nous explique combien il est douloureux et pénible d'être vu comme un virus ambulant. « L'année du rat ou l'année du Corona » ;

Et enfin, bienvenue à Julien Chauzit, étudiant en cinéma et fabricant de films pour sa contribution sur la brutalité de la BAC à Bordeaux à travers le regard horrifié de deux enfants.  « Les enfants ne rêvent plus d'être policiers, ils en ont des cauchemars! ».

 

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