Hebdo du Club #46: témoigner

Du procès Baupin au déferlement «ligue du lol» en passant par les multiples récits individuels que recueille le Club, un seul acte relie ces expériences: le témoignage. Le «je» sera donc à l'honneur cette semaine dans l'Hebdo du club, et notamment des voix de femmes. Éloge de la valeur politique du témoignage.

«Demain, j’irai témoigner devant la 17ème chambre du Tribunal de grande instance», écrivait Cécile Duflot dans le Club le 6 février. Par cette formule, l’ancienne ministre et actuelle directrice générale d’Oxfam France exprimait plus qu’un simple rendez-vous. Avec sa valeur d’avertissement, sa part de solennité, l’annonce de Cécile Duflot suggérait que le moment serait politique.  

Et il l’a été. Enchâssée par deux événements — la fin du procès Baupin et le phénomène «Ligue du lol» —, cette semaine a acté la mort d’un certain silence, celui d’avant les témoignages. Rétablir une vérité ou réparer une injustice, faire émerger des drames jusqu’ici occultés, mais aussi donner à une idée l’épaisseur de l’expérience, ou conter sa condition pour décentrer le regard des autres: dans tous ses aspects, le témoignage est intensément politique, aussi notre hebdo en fera-t-il l’éloge.

Notion parfois galvaudée que se partagent le domaine judiciaire et le champ journalistique, le témoignage montre une vitalité que l’actualité des luttes féministes prouve. L'engagement de Cécile Duflot transparaît dans une belle formule : «tenir parole». On peut y lire un discret double sens: d’une part, la promesse faite aux autres victimes de Denis Baupin d’être là pour faire foi, et d’autre part, plus littéralement, de sortir du silence, car chaque parole compte. Chez elle, le témoignage prend aussi le sens d’une confession. Reconnaissant avoir longtemps «tenu à distance» la vérité, elle admet avoir elle-même contribué à l’omerta par déni. Femme émancipée, elle est aussi «une femme prise dans les rets du sexisme». Ce fut la force de son passage à la barre : au récit, en public pour la première fois, de l’agression qu’elle a elle-même subie, s'ajoutait l’aveu du regret et l’autocritique.

C’est en 2016 que Lénaïg Bredoux, journaliste à Mediapart, a commencé à enquêter sur les agissements – harcèlement et agressions sexuelles – de Denis Baupin, long travail de récoltes et recoupements. Une séquence inédite du film Depuis Mediapart (sortie en salles le 13 mars) de Naruna Kaplan de Macedo, cinéaste et blogueuse sur le Club, rend hommage à ce travail. «C'était avant "me too"», note sobrement la réalisatrice dans le billet qui accompagne l’extrait, pour souligner l’importance politique décisive de cette enquête. 

Isabelle Attard, dans Depuis Mediapart, de Naruna Kaplan de Macedo Isabelle Attard, dans Depuis Mediapart, de Naruna Kaplan de Macedo

«Je ne compte plus les occasions de parler où j’ai choisi de me taire»

Quelques jours plus tard éclatait l’affaire «Ligue du lol», cadencée par un afflux de témoignages de féministes dont les carrières et les vies avaient été souvent érodées par le harcèlement masculiniste. Le Club de Mediapart n’est pas encore, loin s’en faut, un gang féministe – à mon grand regret – mais il a vu éclore quelques billets importants sur le sujet. «Je ne compte plus les occasions de parler où j’ai choisi de me taire», relate Moana Genevey dans un texte salutaire (« Ils ont voulu réduire les femmes au silence »). S’y entrelace l’éloquence de l’expertise et les vertus du «je» qui peut résonner en nous toutes : quand on est une femme, on apprend vite à se faire petite, à «préférer le silence». La prise de parole des femmes est éminemment politique, explique-t-elle, dans un contexte social qui lui est défavorable (la «ligue du lol» le prouve), qui sort ses crocs défensifs pour l’atrophier lorsqu'elle devient trop retentissante. C’est par le bâillonnement que le cyberharcèlement du groupuscule, par son travail méthodique, a assis une domination brutale.

Et il y a encore du pain sur la planche, à en croire certains commentaires. Ici, un lecteur éclaire notre lanterne sur les causes du sexisme, à savoir l’éducation que les femmes dispensent à leurs enfants. À ce cas d’école de «mansplaining», notre abonnée a donc réagi :

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Mais par sa belle conclusion (« Ce sont leurs noms et leurs voix que nous retiendrons » – les noms des journalistes et blogueuses féministes, pas ceux des harceleurs), Moana Genevey opte donc pour l’espoir. C’est aussi ce qu’inspire le billet de Caroline de Haas, «Les excuses et les «excuses» #LigueduLol», qui rappelle qu’il existe aujourd’hui des outils et des réseaux pour se prémunir contre les violences machistes. En outre, pour elle, «Le procès #Baupin, les témoignages des victimes de la #LigueDuLol montrent la puissance - encore aujourd’hui - de #MeToo», le regard sur les violences a changé», même si le chemin est encore long.

«Puritaines, frustrées, mal baisées, laiderons, virago… elles résistent. Plus ou moins bien.» 

Notre Une thématique du 6 février, une sélection de billets en forme de révérence destinée aux femmes du procès Baupin, permettait de relire «De #MeToo à #NousToutes: la longue marche des femmes», excellent texte publié par la politiste Vanessa Jerôme en novembre 2018. Elle y étudie notamment la gageure qui consiste à imposer sa voix de féministe: depuis des décennies, celles-ci «sont accusées de ne pas employer le bon ton»; «la parole des féministes est délégitimée, mise en doute, raillée. Puritaines, frustrées, mal baisées, laiderons, virago… elles résistent. Plus ou moins bien.» Mais comment convaincre? Vanessa Jérôme oppose la litanie des chiffres des violences sexuelles, cette «comptabilité morbide» qu’il faut présenter pour convertir le profane peu sensible aux problématiques féministes, à la force potentielle d’un seul témoignage : «je rêve qu’un seul témoignage de violence suffise à trouver le viol, la blessure, l’insulte… insoutenable.» 

Plus circonstanciel mais crucial pour mieux comprendre les errements du procès Baupin, dans notre Une, un billet de Merome Jardin soulevait la tenace misogynie d’Emmanuel Pierrat, avocat de Baupin, qui n’a pas hésité à qualifier Lenaïg Bredoux de «mormonne en chef». Enfin, une tribune («Violences sexuelles: dans l’enseignement supérieur et la recherche aussi, #SupToo!») pointait la présence des violences sexistes dans le domaine universitaire et appelait au changement, et une vidéo permettait de revoir Sandrine Rousseau en présidente de la République pour un temps  un couronnement salvateur, quoique éphémère. 

Ubiquité 

S’y ajoute un témoignage d’homme. Un an après «me too», la rédaction de Mediapart avait interrogé ses lecteurs sur les évolutions ressenties par chacun. «Groucho vert» avait alors éprouvé le besoin de s’opposer, avec bon sens, à Elisabeth Badinter qui affirmait que «maintenant, les jeunes gens sont terrorisés par les filles». Mais le billet abordait aussi ce qui constitue la quintessence du témoignage. Son équilibre ténu: il permet certes de se projeter dans une condition différente, avec sa part d’étrangeté, et il est à la source de toute empathie. Mais «les expériences trop étrangères sont très difficiles à transmettre, et touchent parfois à l’incommunicable». Parfois, ces récits nous pulvérisent dans une réalité qui, radicalement autre, est ardue à figurer, comme dans le billet de Paul Herincx : «À quoi ressemble la vie dans les camps de réfugiés grecs», auquel fait écho le texte de l’association GISTI en France «Campements, loterie, service payant: le système d’asile ne répond plus» sur le parcours de plus en plus dissuasif de la demande d’asile.  

Cette fonction d’ubiquité du témoignage par laquelle on entreaperçoit la vie des autres, le journalisme y trouve sa raison d’être. La brillante Lettre aux médias de Sarah Roubato, consacrant cette semaine en moment de l’introspection et de l’autocritique — nécessaire — des médias. Au-delà d’un diagnostic âpre mais juste et d'une grande finesse, l’auteure insiste sur une tâche que trop de médias négligent: faire entendre la voix des inaudibles et mettre les invisibles en lumière. «La crise de la représentation est aussi la vôtre», écrit-elle sans détour, entérinant là encore le rôle politique du témoignage. «Les français ont soif, vos micros sont des cruches» ; «Sortez de l’événement, racontez-nous des histoires, des situations», exhorte-elle. Pour ce faire, il faut aller partout : «Dans la yourte d’un artisan, dans la villa d’un médecin, dans l’appartement en centre-ville d’un ingénieur, dans le caveau d’un vigneron, dans le café associatif d’un quartier, dans la ferme d’un paysan…»

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Gouttes d'eau et petits riens 

Le Club affectionne les analyses, les tribunes, les opinions diverses, les regards critiques sur Mediapart, les idées et les enquêtes de chercheurs, mais il faut le reconnaître, les témoignages sont des sortes de trophées. Ils font sa richesse, même lorsqu’ils sont des «petits riens», d’après les termes de Guillaume Lasserre, qui fournit un généreux compte-rendu de l’exposition photo «Le magazine des jours», ces riens dans lesquels il voit «des témoignages poétiques de notre temps». Autre métaphore évocatrice, les témoignages sont cruciaux aussi quand ils sont des «gouttes d’eau», comme le formule une abonnée dans son billet «Répressions abusives»«Ce témoignage n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan des interpellations abusives dont le nombre ne cesse d’augmenter». Elle y raconte le fichage de sa fille pour le seul tort d’avoir amené des lunettes de piscine en manifestation. Mustapha Ait Larbi a quant à lui publié un billet («L’Arabe qui cherchait un appart: un bicot chez les ploucs») où il raconte les embûches rencontrées pour louer une maison dans un milieu rural en étant arabe, et l’expérience du rejet raciste. «Et on nous dira qu'Allah est grand. Pfffff ! Encore une pub mensongère», conclut-il. Notre abonné a publié, le lendemain, un billet pour remercier les lecteurs de leur soutien, et dire sa solidarité avec d’autres minorités. 

Des voix venues des cellules 

La revue Dedans-Dehors, éditée par l’Observatoire international des Prisons sur son blog, nous pourvoit régulièrement en témoignages précieux d’une population qui fait l’objet d’une relégation d'une autre forme: les détenus. Ces billets sont saturés de voix venues du quotidien des cellules, mais aussi des visiteurs des parloirs, comme celles du billet au titre captieusement léger «Burger dans le soutif : un acte transgressif», qui raconte les subterfuges pour acheminer de la nourriture aux détenus. Il s’agit de «lutter contre la privation des petits plaisirs quotidiens» et contre l’appauvrissement sensoriel de la prison: éviter de perdre «le goût, l’odorat, le plaisir de manger».  Le billet «Petites et grandes entorses au droit de visite en prison» s’appuie sur un faisceau de situations individuelles.

Témoigner, c’est aussi se défaire d’une identité imposée de l’extérieur. Une fonction avec laquelle joue admirablement Mačko Dràgàn dans son billet intitulé «Ma vie dans des fiches». «Chers RG, vous m’avez vu grandir.», entame l’auteur. Dans cette originale autobiographie par le prisme du fichage, l'auteur s’adresse tout au long du billet aux Renseignements généraux, avec une tendresse inattendue, en conjecturant avec humour le contenu des fiches au gré de son parcours de militant. Tantôt «ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome», tantôt «tendance manouche itinérant» lors de ses voyages, ou plus tard «Il a l’air heureux, ce con» ; «On ne sait plus où il est. Aux dernières nouvelles, il était en HP». Ce récit rocambolesque et gorgé d’autodérision, qui a beaucoup plu aux lecteurs, est une déambulation dans les épaisseurs de l’identité, grâce au va-et-vient entre le regard qu'il pose sur lui-même et celui, plus objectivant, du fichage. 

Paroles légitimes 

«Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un Gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan». Autre objectivation, autre identité assignée par un arbitre extérieur, cette sentence est celle d’Emmanuel Macron, à propos de Christophe Dettinger. Le chercheur Ilsen About, dans son texte «La langue des Gitans et le président Macron», dénonce une dépossession: c’est la compétence même du témoignage qui est déniée au boxeur, de même que son outil, la langue. Impossible qu’un gitan parle ainsi, il doit être «briefé». Outre les préjugés erronés que le propos révèle, il y a là une condescendance que n’accepte pas le spécialiste des sociétés roms et tsiganes, car elle spolie l’individu d’une part de lui-même. Un mépris révélateur d’un ordonnancement symbolique qui hiérarchise des langues et des manières de parler plus légitimes que d’autres, et corrobore le phénomène de la discrimination linguistique. Le président récuse «sa légitimité à s’exprimer en son nom: ses paroles seraient celles d’un autre, il usurperait la parole publique».  

Estomper les étiquettes et autres signes de notabilité qui régissent les paroles légitimes et celles qui ne le sont pas, le Club s’y essaie. Dans un récit où s’entremêlent autobiographie et analyse, «Locarnitude» raconte ce que Macron a fait à son rapport à la politique, en trois volets, une sorte d'épopée de la politisation dont nous attendons les prochains épisodes. Dans sa conclusion, il récuse ces hiérarchies avec facétie: «Les mauvaises langues diront а juste titre que ne suis pas un professionnel. Néanmoins, à entendre par exemple le sociologue Michel Wieviorka dire que le A cerclé de noir anarchiste est un symbole d’extrême-droite, dans une émission à grande audience nommée « l'info du vrai » (!), on se dit qu'on peut aisément tenter sa chance.» 

Comparaître, faire foi ou donner corps: témoigner, c’est aussi tenir un discours de vérité (salutaire lorsque les médias «ne cherchent plus la vérité»…). Notamment dans le domaine judiciaire, présent dans le Club cette semaine avec un passionnant témoignage d’avocat («La grimace»), la victoire judiciaire pour les opposants à la Montagne d’Or et à l'extractivisme en Guyane, ou encore la rectification importante de Martine Orange dans son billet «Affaire Kerviel : Mediapart a bien gagné ses procès face à la SG et son ex-pdg».

Témoignez 

Notre hebdo n’est finalement rien d’autre qu’une invitation, pour tous et toutes, à témoigner. Nous avons récemment eu la preuve, notamment, que la parole des femmes est décisive (et notre Club, c'est l'anti «boy's club»). Sans avoir la valeur d’une preuve ou la saveur de la fiction, le témoignage, avec son statut hybride, est une finalité en soi. Et à en croire les réactions enthousiastes de nos lecteurs et contributeurs à chacun de ces récits individuels, il aura toujours du public, parce qu’il suscite une saine curiosité, et qu'il a le prestige d'un acte politique. 

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