Hebdo du Club #56: le devoir de vigilance, ou comment surveiller les pouvoirs

Face au pouvoir et à ses dérives, le Club s'érige en patrouille démocratique. Dénombrer violences et fake news, décrypter les pratiques liberticides et l'érosion du langage comme fonds commun, avoir à l’œil les saccages de la biodiversité orchestrés par le néolibéralisme: si la surveillance est un instrument du pouvoir, ici les surveillants deviennent les surveillés, acceptant l'intranquillité d'un devoir de vigilance.

« Nous ne sommes pas dupes ». Cette formule, quoiqu’un peu éculée, brosse à elle seule un portrait fidèle du Club de Mediapart. Cohorte de vigies promptes à réagir, les contributrices et contributeurs refusent de prendre pour argent comptant les discours d’un certain pouvoir. Par leur vigilance, ils prennent soin de la démocratie, impermanente et fragile.  

La vigilance, aptitude à réagir face à l’imprévisible, attitude a priori passive, mais leste et défensive, sonne comme une qualité du pouvoir. Elle retentit comme l’apanage du contrôle, peut-être comme son arme. Elle rappelle un ordre de la surveillance, disciplinaire, quelquefois policier, capable de régimenter les corps, ou bien, à l’ère de la digitalisation, de tracer les paroles, ficher, pister. Mais les surveillants peuvent devenir les surveillés. Ici, au Club, notre petite armée de guetteurs assidus débusque les duplicités du pouvoir et des médias, garde à l’oeil les défrichages de forêts et autres saccages de la biodiversité, reste à l’affût des menaces qui étouffent nos libertés… Autrement dit, ils érigent l’intranquillité en art démocratique. 

Allô, le CSA ? 

Le billet « Allô le CSA? C'est pour des signalements... », rédigé par Samjoffre, s’applique à un pur exercice de vigilance à utilité collective. Un travail de rectification méthodique des affirmations mensongères relayées par des médias corroborant souvent la parole gouvernementale avec une prodigieuse complaisance. Fourbes, chafouines, les fake news — ou ceux qui s’en rendent coupables — prospèrent parce qu’elles confortent nos opinions, et trompent ainsi, précisément, notre vigilance. Si la démarche des médias « légitimes » ayant créé leurs ateliers de vérification des faits est souvent salutaire, ceux-ci sont garants d’une crédibilité et d’un rapport à la vérité apparemment débarrassé des scories du doute et de la subjectivité, qui peut se révéler captieux. Ce dispositif vertical en partie sponsorisé par des GAFA, et son apparence de neutralité, peut parfois poser problème.

Ici, la reprise du titre choisi par David Dufresne pour documenter les violences policières (« Allô Place Beauvau? C'est pour un signalement... ») met en lumière l’égrènement implacable qui érige le mensonge en système. Le billet, qui a eu beaucoup d’écho parmi les commentateurs, résonne comme un appel à reprendre le flambeau — et nous pourrions imaginer que d’autres abonnés s'emparent de leur blog et prennent la suite de ce travail de cueillette et écrémage de fake news — et à collectiviser la vérification, dans une logique d’intelligence collective familière au Club (un exercice que l'on s'efforce aussi à faire côté journal pour décrypter l'internationale du mensonge ; en Inde, aux Philippines, et bien sûr en France).  

Avec un point de vue plus structurel tout aussi éclairant, Merome Jardin a pour sa part démontré que certains médias (à commencer par l’émission de Pascal Praud qui s’était alors illustré par son climato-scepticisme et son sexisme) s’insèrent dans un « système qui repose sur la censure ». Une seule solution : boycotter les invitations dans des émissions dont la prospérité économique repose justement sur « racisme, obscurantisme, haine de classe, LGBTI-phobies ou sexisme »

« Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion »

Signe funeste, les temps sont favorables à un retour en force d’Hannah Arendt, qui sut, en son temps, penser les liens entre érosion de la vérité et totalitarisme, dont les régimes se sont construits sur un dédain de la tangibilité des faits, de l’empirie et de l’expérience, et la fabrication d'une vérité nouvelle — leur vérité.

Hannah Arendt fait une percée dans les commentaires :

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... Et dans les analyses de nos contributeurs, comme Antoine Peillon et Cristina Ciucu. 

Dans un extrait de Coeur de boxeur publié sur son blog (ouvrage d’Antoine Peillon chroniqué par Antoine Perraud ici), l’auteur du livre rappelle qu’Arendt gardait malgré tout espoir dans « l’opiniâtreté » des faits, comme si la vérité finissait toujours par triompher, persévérante, rétive aux torsions du pouvoir. « Essayons d’être dignes de son espérance », tente Antoine Peillon, qui note aussi qu’Arendt sut décrire la « dialectique morbide entre le mensonge et la violence » et leur interdépendance que le 1er mai prouva sans subtilité. Mensonge d’Etat ici, violence . Dans son billet, l’auteur raconte par quels atours de désinformation le boxeur des gilets jaunes, Christophe Dettinger, a été enrobé, dans une stratégie du déshonneur. 

Anéantir la parole commune

Dans un beau texte un peu touffu mais bien bâti, qui a remporté un vif succès parmi les lecteurs, Cristina Ciucu s’est pour sa part emparée d’Arendt en décrivant la violence à propension totalitaire du néolibéralisme, face auquel « le mouvement des Gilets jaunes incarne l’unique espoir de la France » ; « une alternative radicale et positive, aussi subversive que le système est pernicieux ». Les totalitarismes du XXème siècle rongeaient le sens commun « en déformant ou en restructurant le langage », s’employant à « anéantir la parole commune, vider le langage de son histoire et de son sens, déraciner les cultures ».

Le crime de la pancarte et la double langue

Cette autopsie du néolibéralisme, ausculté ici par le mal qu’il fait au langage, n’est pas sans dialoguer avec un autre excellent texte paru cette semaine, de Nathalie Coulvier, intitulé « La mise à mort du langage de l'autre ». Dès le chapô, l’autrice attire l’attention sur une infraction d’un nouveau genre : le crime de la pancarte. Mettant de côté la question de la liberté d’expression, qui est un aspect plus général du problème, l’abonnée met l’accent sur le rejet de la parole « de l’autre », du contestataire, du dissemblable. Par le délabrement organisé du langage, le gouvernement érode le fonds de vérité et de communauté qui rend la démocratie seulement plausible. La possibilité de la confiance se délite, tout comme celle de « faire société », écrit Nathalie Coulvier. Cela passe par la criminalisation du slogan, dont notre contributrice livre une analyse passionnante. Aveugle, face aux slogans, non dialogiques mais collectifs, vifs, politiques, il y a la « double langue » du pouvoir, étrange et étrangère, mais aussi dangereuse :

« "On ne peut pas dire qu’il ne s’est pas rien passé à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière”, affirmait le ministre Jean Michel Blanquer, le 3 mai, au secours de Christophe Castaner. Ce qui est incontestable et ne veut rien dire, et pourra être interprété au gré du plus fort. Il est évident que la double langue, qui est la langue du pouvoir, qui vide le langage de sa substance, celui-ci ne pouvant plus rien signifier ni faire l’objet de réponse, ne peut pas être le langage de la contestation. ». À compléter par l'histoire du musellement et de la répression politique des enseignants, racontée par Laurence de Cock, récit d’une actualité ardente.

Paradigme de la rectification Photoshop

Pour compléter ce tableau du contributeur vigilant face aux distorsions du discours et des faits, Frédéric Neyrat nous a livré une théorie du « fauscisme » sous la forme d’un petit traité philosophique composé de maximes. Le néologisme est « aussi laid que ce qu’il est censé décrire », reconnaît-il, et dépeint un régime « qui ment à tel point que le mensonge en perd son rapport à la vérité », allié à un paradigme de la falsification et de la « rectification Photoshop ». En écho à Nathalie Coulvier, le fauscisme s’emploie à « liquider l’altérité » et à « renforcer la police ». Avec une malice résignée, F. Neyrat ajoute : « un nouveau verbe serait apparu, castaner, signifiant : arracher les yeux, marcher sur des vieilles dames, et enfermer des femmes enceintes ou leur casser la figure»

Enfin, dimanche soir, un abonné nous a sauvé des affres d’une fin de weekend menacée par la fatigue. Alors qu’une image issue d’un compte twitter parodique (Gilets jaunes TV, une bande de lurons fallacieux, qui se présente comme un compte pro-gilets jaunes pour mieux les moquer en inventant des noms de villes et de ronds-points — comme Fouilleux en Bresse) avait été utilisée par erreur par la rédaction dans une note de synthèse sur la journée écoulée. Prompte vigilance, ici encore : Jean-Paul Richier, en menant une micro-enquête savoureuse à lire (notamment les hypothèses proposées en fin de billet), a su nous alerter, et nous avons pu rectifier le tir en moins d’une heure. Un ténu instant de vérité où notre Club s'est fait salutaire aide au journalisme, nous rectifiant et nous admonestant (avec sympathie), pour le bien du journal. Ce processus de co-construction est réjouissant, et rare dans le paysage médiatique.

Vigies des paysages

Le 10 mai, nous apprenions le fichage illégal opéré par le Monsanto, mastodonte scélérat, et composions une Une thématique consacrée au glyphosate, cet herbicide toxique qui prospère encore dans nos agricultures européennes, l’occasion de relire un excellent article de Maxime Combes (« Glyphosate: Emmanuel Macron, président des lobbys agroindustriels ? »). Le glyphosate est, lui aussi, baigné dans des vagues de désinformation visant à noyer le poisson.

Quelques jours auparavant, Mediapart titrait « un million d’espèces menacées par une seule » suite au rapport des scientifiques de l’IPBES qui montrait l’écroulement de larges pans de la biodiversité (auquel le Mediapartlive d’hier était consacré). Face à l’ampleur du drame, nos abonnés tentent de sauver ce qui peut encore l’être en tenant, sans relâche, un rôle de vigie des lieux et des écosystèmes. Comme à Romainville, où Julie Lefebvre milite, avec d’autres, « en faveur de nos écosystèmes, de nos sols, de nos ressources, de nos vies, seuls intérêts publics majeurs », refusant notamment la notion de « compensation », inapte à ressusciter le vivant une fois celui-ci englouti par l’artificialisation. Ici, la forêt résiste au béton, s’arc-boute contre un projet de base de loisirs. Là, à Souillac (« Souillac, des coquelicots contre le luxe »), des « notables du nord du Lot ne trouvent rien de mieux à faire que de concocter l’implantation d’un « village de marques » afin que la ville devienne une « cité de la mode et du luxe », raconte Nestor Romero. Enfin, « Quand le gouvernement s’attaque aux sites classés », Sébastien Mabile décrypte pour sa part le « travail de sape du droit de l’environnement » et donc de notre « patrimoine commun ».  

Contre-offensive et rééquilibrage

Surveiller le néolibéralisme qui mine les terres et le vivant, surveiller les torsions que nos gouvernants infligent à la vérité, il est bien là affaire de retournement du stigmate. Il s'agit de renvoyer l’ascenseur, d’accaparer la logique de vigilance policière pour garder un œil (collectif) sur le pouvoir. De rétablir la balance, par exemple pour l’avocat militant Vincent Brengarth avec une « contre-offensive juridique », un « rééquilibrage des forces vis à vis de l’État ». Il s’agit donc de « riposter à l’autoritarisme », donc, pour reprendre le nom d’une rencontre chroniquée par notre journaliste Jade Lindgaard dans son blog (on peut aussi la revivre en vidéo ici grâce à Béatrice Turpin), notamment en renforçant des luttes qui, criminalisées, sont aussi dépolitisées par l'ordre de la répression, comme l'explique notamment Vanessa Codaccioni : « On rend criminel ce qui ne l’était pas : un attroupement dans l’espace public, se couvrir le visage », une déperdition démocratique savamment orchestrée.

Il faut donc adopter une méfiance consciencieuse face aux pratiques policières — la vigilance, toujours. C’est là la démarche d’Anne Mejias de Haro, qui dans son billet « De quel droit me nassez-vous », rappelle l’illégalité (au regard des textes internationaux signés et ratifiés par la France) d’une pratique devenue commune, la nasse, un symbole du contrôle des corps par les corps : cette geôle à ciel ouvert, fabriquée par des régiments de forces de l’ordre en pleine manifestation, entravent la liberté de circuler. Elle est devenue habituelle ; monopole de la violence légitime s’il en est.

ripostons

Fuir

« Fuir la police comme Zyed Benna, Bouna Traoré et Muhittin Altun, comme Lamine Dieng, comme Amine Bentounsi, comme Angelo Garrand, comme Adama Traoré, comme Theo Luhaka ». Dans un beau et important texte, Nacira Guénif nous rappelle que la vigilance a aussi un tout autre visage, celui de la prudence forcée. Les corps surveillés, contrôlés, malmenés, des habitants, souvent racisés, de quartiers populaires, sont des corps qui prennent la fuite lorsque rien ne les accuse, et c’est là le fonctionnement d'une « fabrique des coupables ». Car se mouvoir dans l'espace public avec l'esprit libre, non obstrué par des précautions, la tranquillité en somme, c'est un privilège. Sur le qui-vive car coupable par principe, tout un pan de la population concerné par « l'extension du domaine de la répression policière » se tient prêt à prendre la fuite.

La vigilance est alors viscérale, diluée dans les réflexes, épidermique. Elle oblige à trouver refuge — l’autrice établit un lien avec les barricadés du 1er mai à la Salpêtrière, car « ils ont appris sans s’en apercevoir, au fil des mois, des années de violence policière » ; « C’est désormais imprimé dans la mémoire collective et dans le corps de milliers d’autres mutilés, blessés, matraqués qui les ont précédés dans les cortèges. » Ces automatismes trahissent « l’emprise psychique » de l’ordre policier, notait Geoffroy de Lagasnerie, dans un texte («Fuite, contrôle et ordre policier») à lire en regard des réflexions historiques de N. Guénif. « Chaque contrôle semble avoir pour fonction de réactiver chez celui qui le subit la pulsion de fuite », explique-t-il, comme pour le pousser à bout, et éventuellement à la mort. 

 © Michele Gurrieri © Michele Gurrieri

Avoir l’œil

Pour conclure, la vigilance, c’est aussi une qualité d'acuité, une certaine clairvoyance, comme celle de Michele Gurrieri qui publie chaque semaine un portfolio qui nous raconte l'Italie en noir et blanc. Il y fait parler les lieux vides, défraîchis et abandonnés, les patelins dépeuplés, et fait retentir l'écho des fêtes de petits villages. Quitte à nous terrifier parfois, en documentant des attroupements de néo-fascistes. A cette implantation locale d'un phénomène mondial répond une capacité de M. Gurrieri à et à brouiller les frontières et à nous rapprocher du lointain, l'air de rien ; peut-être est-ce véritablement cela « avoir l'oeil »

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