Livia Garrigue
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 20 janv. 2022

Hebdo #115 : Ibiza – derrière les symboles, la destruction de l'école

Face à la dévastation de l'école, noyautée par le logiciel néolibéral, et à l'éreintement des personnels de l'Education Nationale, certains renvoient Ibiza au registre du superfétatoire. Mais l'« épiphénomène » du protocole des Baléares permet précisément à ces textes d’émerger, à ces bilans terribles de s’écrire, à cette comptabilité macabre de se solder, après plusieurs années de gouvernance inconséquente. Il dévoile le décalage entre le sacrifice des personnels et la désinvolture d'une politique : leur souffrance, son insolence.

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

« Dans ce récit à la première personne, [Jean-Michel Blanquer] aime à se camper en généralissime de la lutte contre la pandémie, à la tête d’un "piton de commandement", enfermé des jours durant avec ses plus proches collaborateurs "dans la salle sécurisée de la rue de Grenelle qu’on appelle la "war room" ».  

Le héros de cette histoire virile et guerrière est le ministre de l'éducation nationale, sauveur sacrificiel de la « continuité pédagogique »« L’ambiance est celle, fraternelle et tendue, des combats dans la nuit », lit-on sous la plume de Blanquer, dans son ouvrage intitulé École ouverte (Gallimard, 2021). 

Depuis que l’on sait qu'il organise le chaos sanitaire des écoles depuis Ibiza, la lecture de cette recension de Philippe Champy, qui commente avec malice l'oeuvre du ministre, sonne avec un surcroît d’ironie.

La réalité du valeureux combat de la « continuité pédagogique » ? Les masques-slip, les retraités appelés à venir travailler pour 27 euros de l’heure évoqués par Pascale Fourier ; l’aération impossible, la déroute des élèves, et surtout, l’angoisse d’attendre, jusqu’au dimanche soir, un protocole griffonné à la va-vite, finalement annoncé dans un journal payant. « Je suis sur le terrain, et ça glisse de partout », écrivait BK Chatrian, psychologue des écoles, la veille de la dernière journée de grève.

Blanquer ou l'école buissonnière

Le flagrant-délit de nonchaloir ibizien passe d’autant plus mal que depuis quelques semaines, l’usage du terme « absentéisme » s’était imposé dans l’espace politico-médiatique, instillant la calomnie par les mots, l’air de rien, par petites doses. Radoter « absentéisme » pour désigner les absences contraintes rangs professoraux, non remplacées par manque de personnel, c’est opérer « un glissement lexical qui traduit la volonté néolibérale d'utiliser insidieusement le discours pour modifier les représentations du travail et augmenter les exigences faites aux travailleuses et travailleurs », analysait alors Paul Devin

Sous-tendant une absence non justifiée, le terme d'« absentéisme » et son usage teinté de jugement moral, participent d’un récit de suspicion selon lequel des professeurs contrains de rester chez eux en temps de Covid et de protocoles fantoches seraient coutumiers de l’école buissonnière, et donc d’un « comportement collectif de transgression répétée », traduit Charles Heimberg dans un billet sur le vocabulaire pandémique et ses distorsions.  En réalité, l’absentéisme au sens propre relève de la responsabilité de l’employeur, note Paul Devin en citant L’ANACT, établissement public administratif régi par le Code du travail et ayant pour vocation l’amélioration des conditions de travail. De la responsabilité, donc, de Jean-Michel Blanquer. « L’absentéisme caractérise toute absence qui aurait pu être évitée par une prévention suffisamment précoce des facteurs de dégradations des conditions de travail entendus au sens large ».  

« Maintenir debout un service d’éducation à genou »

Cette question lexicale, loin d’être symbolique, parsème les inventaires d’exaspérations publiés dans le Club, à l’instar de cette lettre en 31 points adressée au ministre par Emmanuelle Joshua, professeure en lycée pro. « Pour avoir sous-entendu que nous étions une profession absentéiste, alors que nous nous échinons jour après jour à maintenir debout un service d’éducation à genou, je vous demande de vous excuser. » 

Le discours de l’absentéisme n’est que le versant stigmatisant d’une communication permanente qui, écrit Laurence de Cock, « à coups de formules subventionnées — « nation apprenante », « vacances apprenantes », « école ouverte » — fabrique son propre récit alternatif », s’échinant à estomper le réel, lequel n’est que « classes surchargées, rideaux délabrés, salles inondées, fenêtres cassées, et chauffages en panne ». « Une chose est sûre, ajoutait BK Chatrian, mes collègues veulent travailler. Ils veulent faire leur métier. Mais pas dans le mépris. Pas dans le chaos. » 

Ce chaos, complétait Paul Devin dans un autre billet récent, n'est autre qu'« une nouvelle opportunité de discrédit du service public d'éducation pour faciliter sa mise en marché ». Une aubaine pour le noyautage de l’école par le logiciel néolibéral et pour des expérimentations de libéralisation — à l’instar du subreptice recours à Andjaro, société privée à qui a été confiée la gestion des remplacements en pleine pandémie. « Bel exemple de justification du recours à la privatisation par un déficit qualificatif de l’administration que les politiques gouvernementales ont produit en réduisant les moyens ». Une privatisation rampante du système éducatif et une « gouvernance budgétaire d’inspiration ordolibérale » que Théo R. et Mathurin S. analysaient déjà brillamment dans un texte d’avril 2021.

Autoritarisme élitaire et égalité des chances

Dans École ouverte, l’inénarrable récit homérique de Blanquer chroniqué par Philippe Champy, rhétorique martiale toujours à l’appui, le ministre flatte ses troupes. Il ose : « je m’étonne du faible nombre de récits évoquant l’héroïsme de nos professeurs. Un peu comme si, pendant une guerre, on ne parlait que des pertes, pourtant inévitables, et jamais des victoires ».

Cette glorification hypocrite, qui n'est pas sans rappeler celle du corps soignant en début de pandémie, prend place dans un texte qui permet de saisir la conception profondément antidémocratique de l’éducation, relate Philippe Champy, ainsi que l’« autoritarisme élitaire » de sa « République des chefs » ; mais aussi son adhésion sans faille à la rhétorique méritocratique, à la mythologie de « l’égalité des chances », au miracle des destinées individuelles, cette grande fabrique d’inégalités.

Ceux qui ne sont rien

Face à cette offensive réactionnaire au long cours, le renforcement des inégalités et la détresse des étudiant·e·s qui ne mangent pas à leur faim devraient être au coeur des enjeux de l'élection présidentielle. « Il y a les jeunes étudiant·es, les privilégié·es, en école supérieure, boursier·ères ou bossant à côté, les jeunes « en insertion », futur·es travailleurs et travailleuses, les jeunes handicapé·es ségrégué·es en établissement spécialisé, ou mal accompagné·es à l'école, et les jeunes « qui ne sont rien », déplore un collectif « pour la justice sociale intergénérationnelle ». Côté profs, la perte de sens est abyssale – comme pour Hugo, cité dans ce billet de JY Mas sur le départ de deux profs de l’Éducation Nationale –, qui « ne supporte plus de jouer au flic pour une institution dont l’objectif n’est pas de transmettre des connaissances mais de "dompter la jeunesse" et "de pacifier les jeunes foules" ».

Valse des clones

Evidemment, de cet océan d’incurie et de dévastation, Ibiza n’est que l’écume. « Est-ce le ministre qu'on veut voir partir ou bien sa politique ? ». Jadran Svrdlin pose la question : « Si le ministre avait été présent à son bureau le dimanche 2 janvier et si, de plus, il n'avait pas utilisé un média payant pour communiquer, le protocole multi-allégé qui nous était proposé aurait-il été plus acceptable ? ». 

La réponse est non, bien sûr. Et ce billet, du genre trouble-fête, n’est pas sans souligner des enjeux stratégiques essentiels : pour lutter efficacement contre des décennies de politiques néolibérales, il faut se garder de céder à la personnalisation de la vie politique, qui oblitère le sabotage structurel et organisé, quinquennat après quinquennat, de l’école — et sous Blanquer, notamment par la loi Rilhac, qui préfigure « la prolétarisation réelle du corps enseignant dont le mépris ministériel n'est qu'un épiphénomène ».

Aussi Blanquer parachève-t-il simplement « la ligne fixée par le logiciel néolibéral que d'autres ont suivi bien avant lui ». Les ministres passent, les politiques restent. « Quoi qu'il arrive, M. Blanquer ne sera plus là en mai. Ses réformes et son travail idéologique, eux, resteront présents. Un autre clone prendra le relais. » Le contributeur souligne combien, même si le « fusible » Blanquer était amené à « sauter », la valse des sosies de Grenelle ne doit pas occulter le tempo lent, installé, d’une politique qui a rendu les inégalités si communes qu’elles en sont naturalisées, et du mouvement de fond du démantèlement du service public de l’éducation.

Epiphénomènes et inventaire des colères

Il faut donc, pour l’auteur, se défaire de l’individualisation des problèmes, au risque de profiter aux défenseurs du statut quo. Car nos grilles d’analyses sont elles-mêmes encapsulées dans le capitalisme : « Le système capitaliste n'y étant pas pour rien dans l'affaire tend à fabriquer des explications basées sur les individus plutôt que sur les structures […] non seulement le capitalisme s'accommode de cette personnalisation de la vie politique, mais il la promeut. »

Dans un texte offensif (« Ibiza : et alors ? ») publié le lendemain, Jean-Pierre Véran enfonce le clou : « Au lieu de parler de la politique réellement conduite depuis cinq ans, et de dresser le bilan du quinquennat en matière éducative, on se focalise sur un événement qu’on aurait pu tout aussi bien ignorer. Passons rapidement au fond des choses, s'il vous plaît. »

Mais à la lecture de ces billets, on est frappée par leur teneur performative. En ramenant le séjour aux Baléares au registre du superfétatoire et du symbolique, ces textes saisissent précisément l’occasion de dresser « l’inventaire des colères », pour reprendre une formule de Laurence de Cock. L’épiphénomène Ibiza permet justement à ces textes d’émerger, à ces bilans terribles de s’écrire, à cette comptabilité macabre de se solder, après plusieurs années de gouvernance inconséquente.

Sans compter que le scandale, agissant en déclic médiatique, vulgarise Blanquer. L’incompétence du ministre, propulsée sur le devant de la scène par la force du symbole des Baléares, devient accessible au plus grand nombre et aux éventuels inattentifs. Enfin, si le scandale est retentissant, en dépit de ses airs de superfluité, c’est précisément parce qu’il illustre le décalage entre le sacrifice des personnels de l'éducation et sa désinvolture, entre leur souffrance et son insolence ; qu’il révèle, par contraste, « le prix du mépris ».

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