Hebdo du Club #68: à voix (c)ouverte

La confiscation de la parole des femmes prend différentes formes. Qu'on veuille les voiler ou les dévoiler, qu'elles soient oubliées par la grande histoire, ou que les sujets typiquement féminins soient minorés, depuis trop longtemps les voix des femmes peinent à se faire entendre. Plutôt que de se demander ce qu'elles pensent, écoutons-les !

« Parfois, une femme tente sa voix. Tente son approche. Quelques lignes. Boum ! Dégagée de la voie. » Dans « Sujet de femmes - et d'hommes. Paroles d'hommes ?», Anouka évoque, dans un texte justement composé d'ellipses et de silences, la parole si vite escamotée des femmes. Contextes peu favorables aux voix féminines, phénomènes d'invisibilisation, sujets tabous ou minorés au présent et dans l'histoire, parole confisquée même sur les enjeux qui les concernent au premier chef... Anouka nous dit où tendre l'oreille. 

Sujet de femmes - et d’hommes. Paroles d’hommes? © Anouka Sujet de femmes - et d’hommes. Paroles d’hommes? © Anouka

«Nous ne pouvons nous donner, disait cette voix : nous n'appartenons qu'à nous-mêmes»

Dans un contexte où le débat sur le voile sature l’espace public depuis des semaines et où les sénateurs ont débattu d'une proposition de loi visant à interdire le port du voile aux mères accompagnatrices de sortie scolaire, un collectif de féministes, universitaires et militantes, signent une des nombreuses tribunes proposées à Mediapart sur le sujet pour s'exprimer. « Avec force, face à celles et ceux qui instrumentalisent la lutte pour l’émancipation des femmes pour mieux stigmatiser, humilier ou discriminer les femmes qui portent un voile

Elles pointent les arguments mensongers et non-conformes à la législation en vigueur actuellement et qui ne visent, selon elles, que la division et la haine sous le couvert de l'égalité hommes et femmes : « En tant que féministes, nous sommes vigilantes au sujet du contrôle permanent qui est exercé sur nos corps, nos tenues vestimentaires ou sur notre présence dans l’espace public [...] On ne défend pas la cause de l’émancipation des femmes en les empêchant d’assister aux conseils régionaux, de travailler à des postes visibles (hôtesses d’accueil, vendeuses…), de se syndiquer, d’aller à la plage ou de participer à la vie scolaire.» Pour elles, une démocratie doit d'abord être le pluralisme des idées, le droit de critiquer les religions et le devoir de respecter les croyants sans préjuger des idées des uns et des autres à l’aune de leurs seules apparences. Un billet à compléter par celui de Bénédicte Monville, « Ces nouveaux dévots qui, en attaquant les musulmans, menacent la paix civile »

Parler en leur nom

« Ils ne veulent pas qu'on les entende, ils ne veulent pas qu'on les voie. Ils ne voudraient pas qu'on s'aperçoive qu'elles ne correspondent pas à ce qu'ils disent d'elles. Ils voulaient les libérer quand ils les croyaient soumises, ils veulent les soumettre maintenant qu'ils les savent libres » c'est par ces premières lignes en forme de manifeste que commence le premier billet de Houria Adoum au titre interrogatif Participer, c'est (se) tromper ? Elle y analyse précisément la propension à confisquer la parole des femmes sur leurs propres choix, à « parler en leur nom ».

Dans un débat qui « persécute sans relâche » les principales intéressées, la véritable question pour elle est de savoir, si dans un contexte aussi islamophophe, participer à un tel débat ne sert pas davantage l'islamophobie ambiante qu'elle ne permettrait de la combattre. S'il lui est insupportable de les entendre parler du voile sans donner la parole à celles qui le portent et conjecturer sur ce qu'elles pensent : « Reste à déterminer si cette dynamique islamophobe, qui rapporte à ceux qui l'organisent autant qu'elle coûte à ceux qui la subisse, peut être combattue en nourrissant ceux qui ont tout intérêt à la voir perdurer. »

« C’est à nous de dire qui nous sommes. »

Elena Chamorro dans Ces mots qui disent de nous et ces mots qui nous disent, fait un tour d'horizon des choix stratégiques des termes désignant les personnes en situation de handicap qui, devenus péjoratifs dans l’usage, ont pris des tournures apparemment plus neutres sous l'impulsion des collectifs des concernés : « En ce qui me concerne, je m’auto-désigne comme femme (handicapée), mère (handicapée), enseignante (handicapée) [...] Parce que nous ne sommes pas une entité abstraite et figée mais que nous sommes genré·e·s, que nous avons des rôles sociaux, il est important de toujours décliner nos identités multiples [...] ce sont les termes que nous choisissons pour nous désigner qui comptent  et non pas ceux que le langage dominant- des dominant.e.s- appose sur nous. C’est à nous que doit revenir le pouvoir de dire ce que nous sommes. C’est à nous de dire qui nous sommes.»

Crier dans le vide 

Parfois kidnappée, la parole des femmes - et les sujets qu'elles abordent - sont souvent minorés. Le budget alloué à la lutte contre les violences masculines fait partie des problématiques bien souvent mises à la touche. Démonstration par Caroline de Haas, qui a sorti la calculatrice pour éplucher le document transmis aux journalistes cette semaine dans 361 millions d'euros «supplémentaires» contre les violences ? pour mieux démonter l'effet d'annonce sous la réalité des chiffres existants et dénoncer l'absence de moyens supplémentaires mais pourtant nécessaires : « Comment Emmanuel Macron peut-il dire qu’il fait de la lutte contre les violences une priorité s’il ne fait que reproduire les mêmes politiques avec les mêmes moyens ? Ces politiques n’ont pas suffit en 2019, elles ne suffiront pas en 2020. » 

Exemple-type de terrain longtemps inexploré car typiquement féminin, Joëlle Stolz, journaliste à Vienne, a écrit un billet très riche et documenté sur les règles, véritable enjeu sanitaire et écologique. Avec une vision internationale, elle se remémore combien le sujet fut, longtemps, tabou, presque partout : « J’ai connu l’époque où l’on n’en parlait pas, sinon à voix basse.» Un point commun relie des cultures parfois très différentes : la stigmatisation des règles féminines.

Marie, Victoria et Kahina - Register © Farid Mammeri Marie, Victoria et Kahina - Register © Farid Mammeri

Qui n'a pas connu, un oncle, une mère, une grand-mère interdire aux femmes de monter la mayonnaise car elle allait « tourner » ces jours-là : « La grande anthropologue Françoise Héritier, qui s’est beaucoup interrogée sur le caractère quasiment universel de l’infériorité féminine, a avancé une explication : le sang des femmes coule tandis que les hommes font couler le leur, par exemple dans le combat. C’est une différence qui a eu de grandes conséquences.» Dans une analyse complète de cette problématique de santé spécifiquement féminine encore beaucoup trop passées sous silence, Joëlle Stolz relève toutefois une ouverture nouvelle qui permet que l'on en parle de plus en plus sans tabou mais relève: « de plus en plus de femmes utilisent des protections jetables qui sont un défi écologique. » Pour elle, ce tout-jetable constitue un défi écologique qui va devenir un problème exponentiel, comme celui des couches pour bébé. Bilan en demi-teinte : « Une petite révolution s’est accomplie depuis un demi-siècle en Occident, mais [elle] reste encore balbutiante dans trop d'endroits de la planète. »

La mémoire, un récit commun à inventer

Si un halo de silence a longtemps entouré certains enjeux liés aux femmes, comme l'a montré Joëlle Stolz - et le très instructif fil de commentaires qui a suivi son billet - la mémoire est donc un maillon essentiel pour repenser la place des femmes dans l'histoire, et pour qu'elles y prennent leur part. 

Cette semaine, la très vivante édition participative, Nos ancêtres les gauloises, qui entend combattre l'invisibilisation des femmes dans l'histoire de nos familles et dans l'histoire de France, nous livre deux très beaux récits de retour en grâce. Register (qui signifie "résister"en vivarais) tisse un témoignage-hommage contre l'oubli, avec le portrait de trois femmes à plusieurs siècles d'intervalle, membres d'une même famille, dressées contre l'intolérance et les haines, un « combat ô combien actuel.» : Marie, née vers 1680, huguenote dénoncée par le curé du village, Victoria, matricule 27 744, résistante et déportée à Ravensbrück et Kahina, 20 ans, née en banlieue parisienne : « désormais, comme des milliers d'autres jeunes, désignée ouvertement comme "cible" [...] Avec Kahina, se dresser contre le racisme, la haine et le fascisme rampant, c'est aussi rendre hommage à la mémoire de Marie et Victoria. Qu'elles et leurs compagnes ne soient pas mortes pour rien. » En tissant entre différentes existences un fil secret qui les rattache à la grande histoire, l'autrice leur attribue une importance autrefois escamotée.

Sylkfeaar, pour sa part, retrace dans un long récit détaillé la vie d’Apolline, son arrière grand-mère : « elle m’a été transmise par ma mère et je l’ai entendue comme "la parole de la mère", une forme de protection contre tous les mauvais sorts. Sa force symbolique m’a construite ». C'est dans l'édition participative Je me souviens que Claire Raffin poursuit l'introspection familiale qui éclaire le présent avec Ma grand-mère sorcière : « J'ai compris qu'elle aussi exécutait les demandes de son mari, comme sa mère. "Va nous chercher ceci ou cela". Ma mère, non. C'était aussi ça, la frontière entre la famille paternelle et la famille maternelle, une certaine forme d'égalité.»

Le corps féminin comme champ de bataille 

Carol Mann, sociologue, directrice de l'association « Women in War » étudie la condition féminine dans des situations de guerre actuelle : les femmes oubliées des champs d'honneur, mais aussi les femmes comme champ de bataille. Elle revient dans un billet saisissant sur l'assassinat de la jeune politicienne kurde Hevrin Khalaf, secrétaire générale du parti Future Syria et connue pour son expertise en matière de droits des femmes: « un féminicide marquant qui annonce clairement les intentions génocidaires d'Ankara.» De la mutilation et de la torture subie par Hevrin Khalaf, la sociologue relève qu'il s'agit d'un acte symbolique délibéré faisant du corps désigné comme champ de bataille : « Un outil de communication entre un groupe d'hommes à un autre : le corps mutilé de la femme symbolise le groupe entier et le destin qui lui est promis.» Pour l'auteure, cette violence sexuée fait partie d'une stratégie, les images volontairement postées sur les réseaux sociaux constituent le « sommet de l'insulte dans ces sociétés patriarcales ».

Poste restante © Kaze Tachinu Poste restante © Kaze Tachinu

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Bienvenue aux nouveaux contributeurs :

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Grégoire Nieto a désormais déjà publié 3 billet sur le thème du changement climatique et du climato-scepticisme dont Notre maison brûle, et nous nous enfermons à l'intérieur qui revient sur les mécanismes individuels qui empêchent notre cerveau de faire face à la menace.
Alexis Pelletier, poète, a créé, il y a une trentaine d’année, un personnage Mlash qui lui permet de porter un regard décalé sur l’actualité Macron à Rouen - Poème de Mlash.
Etienne Penissat, élu insoumis du conseil municipal de Saint-Denis, publie en guise de 1er billet une lettre à l’attention de ses ami-es qui ont choisi de « Faire Saint-Denis en commun», et à celles et ceux qui hésitent encore.
En 5 épisodes, Louis Camille analyse La Ve République : « Souvent présentée comme un régime stable, elle est, aujourd'hui, morte et la crise politique que nous vivons, au-delà de ses aspects sociaux et sociétaux, témoigne surtout d'une crise profonde du régime.
Phénomène mondial, le Film « Joker » est l’objet de plusieurs contributions sur le Club dont le premier billet de Jmcorpus
Avec un récit de voyage, mi-fiction mi-réalité, Rebecca Brocardo part chercher des réponses sur les pas des figures bibliques en Israël, là où les mythes sont plus acceptables que la réalité.


 

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