15 Mars 68: Répression sauvage en Tunisie et rêverie dans Le Monde

Article N°21 de la série "1968" qui en comptera plus de 68 sur l'année. Le 15 mars 68, les étudiants se mobilisent pour le militant anti-impérialiste Ben Jeunet, condamné « pour l’exemple » à vingt ans de travaux forcés. La répression, à l'image de cette dictature de plus de la Françafrique, est terrible. Prochain article demain: "16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam."

15 mars 2018

Même parmi les militants révolutionnaires, fort peu ont su le 15 mars 68 ou dans les journées qui ont suivi la vague de répression sauvage qui s’est alors abattue sur la Tunisie, la presse française faisant silence sur la dictature d’un pion de la Françafrique, Bourguiba.

Voici un extrait du rapport Liberté pour les prisonniers de Tunis - 1968, publié par Maspero et présenté par J-M Domenach: 

« Tout recommença le vendredi 15 mars. La Cour de cassation devait examiner le pourvoi du militant anti-impérialiste Ben Jeunet, condamné « pour l’exemple » à vingt ans de travaux forcés. L’opposition appela tous les étudiants à manifester leur solidarité avec lui. Les choses se gâtèrent aussitôt. Parmi les très nombreux étudiants rassemblés dans le hall de l'Université, des militants destouriens - étudiants et non-étudiants, et dont une bonne partie appartenait à la police parallèle commandée par Hassan Kacem - s'attaquèrent aux responsables du meeting. L'objectif était de traîner ceux-ci, par la force évidemment, hors, des locaux universitaires (puisque la police en uniforme n’y pénétrait pas) et a les faire emmener dans des voitures de la police (officielle ou non). Ceux qui furent ainsi enlevés eurent droit dans les locaux des cellules destouriennes voisines, au passage à tabac devenu habituel et confié à des destouriens de choc, généralement responsables des services et organisations de jeunesse (Hédi Artya, Mustapha Béhira, Ali Méliène). 

L'après-midi, une longue réunion se tint à l'Université, à l'issue de laquelle une grève de trois jours fut annoncée, ainsi que la tenue d'« assemblées libres». Ainsi fut-il fait dès le lendemain samedi, et dans l'ordre, malgré de nouvelles tentatives des militants destouriens, empêchés d'agir, notamment, par la résistance passive d’un groupe de professeurs. Il en alla de même le lundi, la grève restant totale, à cela près que les assemblées libres se tenaient non seulement dans les locaux de l'Université, situés sur la périphérie de la ville, mais aussi à la Faculté des sciences, qui se trouve en plein centre, à deux pas du siège du P.S.D. : les bagarres naissaient plus facilement en cet endroit, et le doyen eut du mal à empêcher l'entrée en force de la police parallèle et officielle.

Le lundi soir, après qu'une sorte d'accord eut été conclu entre le recteur par intérim et une délégation d'étudiants, pour mettre fin aux manifestations à l'intérieur de l'Université (et par là ôter tout prétexte à une intervention de la police), mais en même temps respecter le droit de grève, deux étudiants de l'opposition étaient enlevés par un commando destourien et longuement «tabassés» dans les locaux môme du Parti. Le lendemain matin, ces deux étudiants, plus trois autres qui se rendaient avec eux dans le bureau du pro-recteur, y furent arrêtés sur ordre du procureur de la République. L'après-midi, à la suite de manifestations à l'intérieur et à l'extérieur de deux lycées tunisois, le ministre décidait la fermeture anticipée de tous les établissements d'enseignement de Tunisie.

Ainsi s'acheva la série de prises de positions qui toutes traduisaient le malaise puis l'exaspération des jeunes intellectuels devant la politique de l'U.G.E.T. d'abord, et, bientôt, celle du régime tout entier. En face des destouriens qui se contentaient de scander des «Vive Bourguiba» incantatoires ou de chanter l'hymne du Néo-Destour, les slogans des opposants étaient précis et concrets : par chacun de ces slogans, il s'agissait, pour la minorité organisée qui les proposait, et pour la grande majorité qui les reprenait à son compte, de souligner les innombrables contradictions du régime : à propos du problème palestinien, certes, mais aussi à l'intérieur, pris qu'il est entre un souci de scolarisation et de développement à l'européenne et, d'autre part, le refus de donner à ceux qu'il aide ainsi à penser les moyens d'exercer leur jugement, puis leurs responsabilités; la contradiction, sur le plan universitaire, entre le désir de bénéficier de l'appui des intellectuels, et la terreur panique que ceux-ci, parce qu'ils en sont capables, ne fassent la critique d'une politique qui se prétend au-dessus de toute critique. Les événements de mars 1968 avaient montré, irréfutablement, que l'Université était provisoirement perdue pour un parti sans doctrine et incapable de dialogue. On allait en tirer la leçon.

Dans les jours qui suivirent le 19 mars, commença une interminable vague d'arrestations, qui ne devait s'apaiser qu'à la veille même du procès. Après les principaux responsables étudiants, on interpella (avant de les incarcérer) tous les professeurs ou chercheurs déjà suspects, et notamment la plupart des membres du Comité de Solidarité avec le Vietnam, - suspects d'appartenir soit à l’ex-P.C.T., soit surtout au G.E.A.S.T. Une fois arrêtés, ils étaient interrogés dans les locaux de la police, où ils demeurèrent près de six semaines. Les tortures de toute nature employées contre eux ont pu être attestées par l'un d'entre eux que la police relâcha, pour le reprendre peu après, et par les femmes interpellées, que l'on n'osa maintenir en prison, mais qui, au long de leurs interrogatoires, purent voir et entendre. Parallèlement, quelques kidnappings dus au zèle de la police officieuse montrèrent que la Sûreté menait la lutte sur tous les fronts et par tous les moyens.

Un aspect nouveau de la répression fut son élargissement au monde non-étudiant. Furent arrêtés, par exemple, des avocats, dont certains avaient défendu les accusés de décembre 1966, des professeurs ou chercheurs qui à plusieurs reprises étaient intervenus en faveur d'étudiants menacés ou brutalisés. On en comprit mieux les raisons, quand il se révéla que la police avait réussi à mettre la main sur les principaux responsables du G.E. A.S.T. et , de proche en proche, sur la majorité des militants actifs de ce mouvement. Il ne s'agissait plus dès lors d'étudiants, ni même d'universitaires: on incarcéra des fonctionnaires, des employés, des ouvriers (…)

La répression, tout au long de ces cinq mois (d'avril à aout) ne se limita pas aux prisonniers, de fait ou en puissance, Les parents des détenus ou des suspects furent l'objet de brimades sans nombre; épouses congédiées sur demande (verbale) de la Sûreté; lycéens exclus de leur établissement parce que leur frère était en prison; et l'on vit même des fonctionnaires sur lesquels ne pesait aucune charge priés de ne plus remettre les pieds sur le lieu de leur travail. Ainsi se déroula une longue période marquée par la peur, l'incertitude et l'angoisse. C'était vrai, au premier chef, des prisonniers, qui ne se remettaient pas tous également bien des tortures subies. C'était vrai de leurs familles, longtemps sans nouvelles, et incapables d'envisager un avenir moins décourageant. C'était vrai aussi pour les étudiants et les professeurs non-destouriens qui se demandaient où finissait la réserve, et où commençait la subversion. C'était vrai pour tous ceux qui prenaient à cœur le sort de la Tunisie, qu'ils fussent ressortissants de ce pays ou coopérants étrangers.

Ce n'était pas vrai, malheureusement, de la presse, essentiellement la française (la tunisienne, on le sait, n'ayant nulle existence en dehors du pouvoir), dont le silence soulignait la réussite de la mystification entretenue depuis plusieurs années sur la nature du « socialisme destourien ».

 

Le même jour…

Le 15 mars 68 est aussi le jour du fameux édito du Monde de Pierre Viansson Ponté titré La France qui s’ennuie. Il mérite d’être reproduit intégralement, sans commentaires:

« Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c'est l'ennui. Les Français s'ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde, la guerre du Vietnam les émeut, certes, mais elle ne les touche pas vraiment. Invités à réunir "un milliard pour le Vietnam", 20 francs par tête, 33 francs par adulte, ils sont, après plus d'un an de collectes, bien loin du compte. D'ailleurs, à l'exception de quelques engagés d'un côté ou de l'autre, tous, du premier d'entre eux au dernier, voient cette guerre avec les mêmes yeux, ou à peu près. 

Le conflit du Moyen-Orient a provoqué une petite fièvre au début de l'été dernier : la chevauchée héroïque remuait des réactions viscérales, des sentiments et des opinions; en six jours, l'accès était terminé. Les guérillas d'Amérique latine et l'effervescence cubaine ont été, un temps, à la mode; elles ne sont plus guère qu'un sujet de travaux pratiques pour sociologues de gauche et l'objet de motions pour intellectuels. Cinq cent mille morts peut-être en Indonésie, cinquante mille tués au Biafra, un coup d'Etat en Grèce, les expulsions du Kenya, l'apartheid sud-africain, les tensions en Inde : ce n'est guère que la monnaie quotidienne de l'information. La crise des partis communistes et la révolution culturelle chinoise semblent équilibrer le malaise noir aux Etats-Unis et les difficultés anglaises. De toute façon, ce sont leurs affaires, pas les nôtres. Rien de tout cela ne nous atteint directement : d'ailleurs la télévision nous répète au moins trois fois chaque soir que la France est en paix pour la première fois depuis bientôt trente ans et qu'elle n'est ni impliquée ni concernée nulle part dans le monde.

La jeunesse s'ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l'impression qu'ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l'absurde à opposer à l'absurdité, les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d'Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l'homme.

Quant aux jeunes ouvriers, ils cherchent du travail et n'en trouvent pas. Les empoignades, les homélies et les apostrophes des hommes politiques de tout bord paraissent à tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au pire tout à fait inutiles, presque toujours incompréhensibles. Heureusement, la télévision est là pour détourner l'attention vers les vrais problèmes : l'état du compte en banque de Killy, l'encombrement des autoroutes, le tiercé, qui continue d'avoir le dimanche soir priorité sur toutes les antennes de France. 

Le général de Gaulle s'ennuie. Il s'était bien juré de ne plus inaugurer les chrysanthèmes et il continue d'aller, officiel et bonhomme, du Salon de l'agriculture à la Foire de Lyon. Que faire d'autre ? Il s'efforce parfois, sans grand succès, de dramatiser la vie quotidienne en exagérant à haute voix les dangers extérieurs et les périls intérieurs. A voix basse, il soupire de découragement devant " la vachardise " de ses compatriotes, qui, pourtant, s'en sont remis à lui une fois pour toutes. Ce qui fait d'ailleurs que la télévision ne manque pas une occasion de rappeler que le gouvernement est stable pour la première fois depuis un siècle.

Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s'ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu'ils n'ont pas le temps de s'ennuyer, ni d'ailleurs le cœur à manifester et à s'agiter. Et ils ennuient tout le monde. La télévision, qui est faite pour distraire, ne parle pas assez d'eux. Aussi le calme règne-t-il.

La réplique, bien sûr, est facile : c'est peut-être cela qu'on appelle, pour un peuple, le bonheur. Devrait-on regretter les guerres, les crises, les grèves ? Seuls ceux qui ne rêvent que plaies et bosses, bouleversements et désordres, se plaignent de la paix, de la stabilité, du calme social.

L'argument est fort. Aux pires moments des drames d'Indochine et d'Algérie, à l'époque des gouvernements à secousses qui défilaient comme les images du kaléidoscope, au temps où la classe ouvrière devait arracher la moindre concession par la menace et la force, il n'y avait pas lieu d'être particulièrement fier de la France. Mais n'y a-t-il vraiment pas d'autre choix qu'entre l'apathie et l'incohérence, entre l'immobilité et la tempête ? Et puis, de toute façon, les bons sentiments ne dissipent pas l'ennui, ils contribueraient plutôt à l'accroître.

Cet état de mélancolie devrait normalement servir l'opposition. Les Français ont souvent montré qu'ils aimaient le changement pour le changement, quoi qu'il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l'actuel régime ? La tentation sera sans doute de plus en plus grande, au fil des années, d'essayer, simplement pour voir, comme au poker. L'agitation passée, on risque de retrouver la même atmosphère pesante, stérilisante aussi.

On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n'est pas d'administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d'exprimer en lois et décrets l'évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s'il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes.

Dans une petite France presque réduite à l'Hexagone, qui n'est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l'ardeur et l'imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l'expansion. Ce n'est certes pas facile. L'impératif vaut d'ailleurs pour l'opposition autant que pour le pouvoir. S'il n'est pas satisfait, l'anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s'est vu, un pays peut aussi périr d’ennui."

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50 ans plus tard

- Sur les traces du mouvement du 22 mars

Un collectif d’anciens militants du Mouvement du 22 mars 1968, d’enseignants des UFR de sciences humaines et sociales de l’université Paris Nanterre, d’archivistes et chercheurs spécialisés organise un colloque les 23 mars et le 24 mars 2018 à l’université Paris Nanterre. Son ambition est de retrouver la mémoire des actions, de rappeler l’importance de la critique de l’université et de la société.

Mai 68 ou l'irruption de la modernité dans la société. Débat Cohn-Bendit-Geismar

Mai 68: sous les pavés, l'usine -RFI 

Hélène et ses souvenirs de mai 68 - France Inter 

Entretien avec Alain Touraine : « Mai 68, l'entrée du monde dans ...)The Conversation

 

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Articles déjà publiés dans la série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18.   8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20. A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"

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