Au départ, il y a des gens venus de loin qui dorment dehors. Se promènent ensuite des citoyen.es qui ne tolèrent pas cette vision du tourisme. Ils ont en tête de grands bâtiments vides depuis bien longtemps. Iels se disent « Ces gens sont dehors, ces bâtiments sont vides. C’est pourtant aussi simple que 1+1 font 2 ! ».
Le jour se lève sur la ville. J’ai grimpé les marches une à une, sans en sauter une seule. Ne pas courir dans l’escalier. Du sommet de la bibliothèque, je respire l’air frais du matin. Aujourd’hui, c’est le dernier vendredi. Il fait beau. Je prends la route dimanche, pour commencer ma formation. Lundi, je serai à l’autre bout du pays, suspendu à une corde. Quitte ou double.
Ils ne vous oublient jamais. Sur la côte pour les fêtes, je passe devant les agences d’intérim de ma ville natale : « Urgent : mise en bourriche d’huîtres tout profil accepté ». J’ai déjà fait ça, ici. Depuis, ils me bombardent de sms et de mails tous les ans pour que j’y retourne. J’ai beau répondre « Stop » au 3636, comme indiqué, rien à faire. Le noël des uns fait le noël des autres.
Dans les toilettes de la salle de lecture, des flyers au sol. La planète en feu. « Dernière Rénovation » continuait sa campagne pour réclamer la rénovation des bâtiments vétustes. Ça m’avait retourné le cœur de voir tous ces efforts étalés sur le carrelage glacé alors je les avais ramassés. Aujourd’hui, les militants passent à autre chose ; et je travaille sur le chantier de la bibliothèque.
Trois mois d’intérim, et on m’envoie enfin sur ce que je demande depuis le départ: un chantier. C’est un désir très relatif car ce que je veux moi c’est écrire ; avoir mon propre chantier. Mais en attendant, le BTP est un compromis pas pire. Après tout, trois mois d’attente pour aller m’abîmer dans un accord un peu tiède entre moi-même et la réalité, c’est presque un privilège.
Saboter son travail pour travailler plus longtemps. Un ami m’a dit qu’une société basée là-dessus ne pourrait pas tourner. Hors, l'intérimaire, ne sachant pas où il en sera la semaine suivante, doit faire des heures, coûte que coûte. Son intérêt particulier n'étant pas compatible avec l'intérêt général: supprimons l'intérimaire.
Mon pied resta collé au sol. J’étais pris dans une flaque de sang. Sur Google, les avis sur la clinique ne dépassent pas 2 étoiles. Dans leur hall, est affiché un classement réalisé par Le Point, les situant autour d’un bon 15/20. Le soir, je vois le directeur partir en Porsche. Où est la vérité ? En rentrant chez moi, il faudra que je pense à enlever mes chaussures sur le palier.
Tu n’as pas travaillé depuis deux semaines.
C’est comme si c’était depuis toujours. Et à chaque fois que tu arrêtes, c’est toujours pareil. Le temps passé là-bas s’éloigne comme un songe à mesure que la journée avance. Et tu ne peux plus penser le fait d’y retourner. L’imagination trop fragile devant une mer sans horizon.
Et puis tu es bien, ici.
Étiré de tout ton long.
Du calendrier, tu as arraché chaque jour de la semaine, comme les pétales d’une marguerite. Appellera, appellera pas, appellera... Vendredi, 18 h te voilà échoué sur le sol, définitif. Tu sais qu’on ne t’appellera plus pour du boulot, et malgré toi, ça te rassure. Les agences sont fermées. Un week-end de plus pour continuer à apprendre à vivre sans. Et sans avoir le choix.
Un bruit de pas claquant près de moi, dans l’eau stagnante sur le béton.
Vite, j’ai rangé mon magazine dans mon sac à dos.
Je fis semblant de m’agiter à la surveillance de la machine dont j’avais la garde, me mettant à la fixer solidement du regard, un œil allant d’un manomètre à l’autre.
Comme pendant les quatre derniers jours, rien n’avait bougé.
À peu près.