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Billet de blog 24 janv. 2023

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France-Algérie, le dialogue biaisé

Emmanuel Macron a accordé une longue interview à l’hebdomadaire Le Point sur les relations France/Algérie, propos recueillis par l’écrivain algérien Kamel Daoud. Malaise.

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Kamel Daoud ne cesse de tenter d’entraîner le président français sur l’islamisme, sur le voile, sur les années noires des crimes djihadistes, sur les responsabilités des Algériens eux-mêmes au cours la guerre d’Algérie, mais le chef de l’État ne répond pas à toutes les questions, et botte souvent en touche. Il tient un propos parfois répétitif cherchant la conciliation (lénifiant car évidemment diplomatique). Au terme de cette lecture (11 pages), je ne peux m’empêcher de ressentir un malaise sur la façon dont les deux interlocuteurs parlent des relations entre Français et Algériens.

Je pense à des amis et amies algériens, ici et maintenant, et je me souviens des quatre voyages que j’ai effectués en Algérie entre 1974 (12 ans seulement après l’Indépendance) et 1984, dont deux voyages d’études. On ne parlait pas à tout crin de "réconciliation", car l’accueil était d’emblée chaleureux : nous arrivions plein de respect pour ce pays, et ses habitants étaient fiers de leur indépendance, malgré tous les obstacles qu’ils devaient surmonter. Tel ami, ancien combattant français en Algérie, était reçu sans aucune animosité. D’Alger à Ghardaïa, de Constantine à Timimoune, de Bejaïa à El Golea, nous visitions les usines, les villages agricoles, nous rencontrions des syndicalistes de l’UGTA, des paysans, des femmes, des édiles, et lors d’un voyage en free-lance (six jeunes femmes... et un homme, une 2CV et une Dyane), nous étions accueillis partout à bras ouverts, en toute sécurité (à une époque où le tourisme européen préférait déjà, au Maghreb, la Tunisie et le Maroc). Je connais des enfants de Pieds-noirs qui sont retournés en Algérie, même après les années noires, et qui ont pu parcourir les lieux du passé sans crainte aucune.

Il ne s’agit pas de nier « les ressentiments » (titre de l’interview) mais il y a certainement une autre façon de parler de l’Algérie. S’il est vrai que les années noires ont été terribles pour les Algériens, elles ont aussi refreiné les liens qui auraient pu s’établir entre eux et la France. Quant à l’État français, il traîne des pieds pour reconnaître les crimes du passé. Si Emmanuel Macron parle du « pont de Bezons » pour ne pas dire carrément le 17 octobre 1961, il n’évoque pas les massacres du Constantinois (mai 1945) qui ont constitué un crime contre l’humanité (pour reprendre une qualification générale sur la colonisation qu’il avait utilisée avant son élection et sur laquelle il a fait machine arrière). Les deux interlocuteurs parlent de francophonie, mais ne disent rien de cette jeunesse kabyle qui s’est battue durement en Algérie pour l’enseignement en français mais n’a pas vu en retour la reconnaissance de la France. Les deux préfèrent causer d’un problème de délinquance en France « lié à une immigration mal maîtrisée » et sur le fait, farfelu, que les électeurs islamistes lors des scrutins en Algérie relèveraient... des communautés de France et d’Europe ! Soit un tableau général, excepté quelques belles formules d’Emmanuel Macron, qui est là pour satisfaire le lectorat bien droitier du Point (qui tient à faire sa couv' sur « l'héritage maudit », c'est tellement plus vendeur).

. Le Point du 12 janvier.

. Ce texte est paru une première fois sur mon compte Facebook le 15 janvier.

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L’Algérie sur Social en question

. « Des Hommes », pour rappeler et réparer [1er juin 2021]

Lucas Belvaux, dans son film Des Hommes, raconte l’histoire d’anciens appelés de l’armée française, combattants en Algérie, dans une guerre effroyable qui n’en portait même pas le nom. Les séquelles furent pour eux immenses, mais tout convergeait pour qu’on fasse silence. Rencontre avec le réalisateur. Sortie en salle le 2 juin.

. « De nos frères blessés », hommage à Fernand Iveton [22 mars 2022]

Le film De nos frères blessés raconte l’histoire de Fernand Iveton guillotiné pendant la guerre d’Algérie, interprété par Vincent Lacoste. Rencontre avec le réalisateur Hélier Cisterne qui s’est largement inspiré du livre de Joseph Andras, au titre éponyme.

. 17 octobre 1961 : comment la presse régionale a parlé du massacre [16 octobre 2021]

Au lendemain du massacre du 17 octobre 1961 à Paris, un journal en région a retenu le chiffre de la propagande officielle : trois morts. Manifestement, le journaliste savait que le bilan était bien supérieur. Voir mon article d'octobre 1980, reproduit ici, après une présentation de l’historique du dévoilement d’une tragédie longtemps dissimulée.

. 17 octobre 61 : « La bataille d’Einaudi » [17 octobre 2016]

Trente ans après le massacre de 1961 à Paris, Jean-Luc Enaudi publiait un ouvrage remarquable La bataille de Paris, dans lequel il décrivait l'ampleur de la répression. Massacre d'État occulté et combat d'un éducateur transformé en historien. Fabrice Riceputi, dans un ouvrage, décrit avec brio cette autre bataille, celle menée par Einaudi pour accéder à la vérité. Entretien avec l'auteur.

. 8 mai 1945 : les massacres de Sétif et le témoignage que m’avait livré Charles Tillon [12 mai 2013]

Il fallut attendre plusieurs dizaines d’années avant que les médias ne consacrent des articles sur les massacres qui se déroulèrent dans le Constantinois, en Algérie, le 8 mai 1945, le jour-même où l’on fêtait la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Interview de Charles Tillon, ancien chef des FTP, ancien ministre de l’Air à la Libération, que j’ai réalisée en 1983.

. On les appelait Sans Nom Patronymique [4 août 2020]

Au temps de la colonisation, l’État français a imposé aux Algériens, dont le nom ne lui convenait pas, un patronyme : puisé dans le bestiaire, parfois ridicule ou constitué d’un simple sigle, SNP, « Sans Nom Patronymique », autre façon pour l’occupant de déshumaniser les populations qu’il voulait soumettre.

. « Des figues en avril » [7 septembre 2018]

Nadir Dendoune rend hommage dans ce film à sa mère, Messaouda, venue de sa Kabylie natale, vivant dans son deux-pièces de l'Ile-Saint-Denis. La parole de cette mère-courage, ses gestes, son humour, sa tristesse font de ce film, tout en tendresse filiale, un document unique sur l'exil. Ce film a été projeté aux Rencontres Cinématographiques de Bejaïa en Algérie.

. Tipasa, point de vue sur le monde [5 avril 2020]

En ces temps où il faut vivre reclus, il est bon de se tourner vers Camus. Non pour se plonger dans La Peste, qui connaît un regain d’intérêt, où les hommes, lâches ou résistants, sont confrontés à l’injustice du bacille, mais pour parcourir avec lui les ruines de Tipasa, « le grand libertinage de la nature et de la mer ».

Tipasa [Photo Jean-Luc Galvan pour YF]

Billet n° 717

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 700 et au  n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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