Contre-offensive de la bourgeoisie, résistances et effets dans l’après 68

N°104 de ma série "1968". L'après 68, fait de contre-offensive de la bourgeoisie, de résistances et d'effets durables. Prochain article: "1968 jusque dans les églises".

Fabienne Lauret, Robert Pelletier, Stéphane Sirot et Fanny Gallot font le point sur cette question:

Mai 68 - La mise au pas de la classe ouvrière et les résistances © Diffusion NPA

Dans son article Le mouvement ouvrier face à la crise: l’après 1978, Daniel Bensaid consacre quelques paragraphes aux effets de Mai et Juin 68 sur les luttes des travailleurs:

L’activité de la classe ouvrière

Objectivement, la classe ouvrière n’a jamais été aussi forte : deux tiers environ de la population active (cf. recensement 1975 de l’Insee traité dans les Cahiers de la taupe, n° 18). Il s’agit là d’un élément déterminant du rapport de forces entre les classes, et ce d’autant plus que cette classe ouvrière rajeunie n’a jamais connu de défaite historique. Mais il ne doit pas faire oublier l’écart entre cette force potentielle et son degré d’organisation dans le combat pour son unité et son indépendance.

L’activité de la classe ouvrière :

– depuis 1971, la moyenne annuelle des journées de grève s’établit autour de 4 millions. Il s’agit d’un palier supérieur à la moyenne des années cinquante et soixante, mais ses pointes demeurent de loin inférieures (5 millions en 1976) aux pointes des années 1949 (9 millions), 1950 (11 millions), 1953 (plus de 9 millions) et même 1963 (6 millions). De même, l’activité gréviste en France depuis 1968 demeure très inférieure à celle de la Grande-Bretagne, de l’Italie et de l’Espagne : le nombre des journées perdues du fait de grève pour mille salariés en moyenne annuelle 1970-1975 est de 1 383 en Italie, 569 en Grande-Bretagne, 212 seulement en France, soit moins qu’en Belgique et au Danemark (la moyenne pour la CEE étant de 449). Le nombre total de journées perdues de 1971 à 1975 est de 64 millions en Grande-Bretagne, 85 millions en Italie, 19 millions en France ;

– l’année 1977 marque un net recul des luttes locales en France (depuis 1975, le ministère du Travail distingue les luttes locales, les luttes généralisées comme les journées d’action interprofessionnelles au niveau régional ou national) : 180 journées de grève pour 1 000 salariés, 2,4 millions de journées au total contre plus de 4 millions l’année précédente (moins 42 %). Le total ne se maintient à 3,6 millions (chiffre le plus bas depuis 1971) qu’en raison du poids des journées nationales d’action comme le 24 mai et le 1er décembre. Ce recul traduit le poids du Ier plan Barre et la démobilisation préélectorale orchestrée par les directions social-démocrate et stalinienne ;

– comparée aux autres pays européens, la radicalisation revêt donc en France des traits très spécifiques. Elle combine l’explosion la plus brutale et massive (150 à 200 millions de jours de grève en 1968 !), qui fait pénétrer l’idée de l’issue politique nécessaire, et le dévoiement électoral de la combativité à partir de 1972 (d’où une part proportionnellement importante de conflits « généralisés » par rapport aux conflits « locaux », des luttes dans le public par rapport aux luttes du privé). Il en résulte une forme importante mais très particulière de politisation parlementaire combinée à un développement limité de l’auto-activité bien moindre que dans les pays voisins. D’où d’ailleurs, l’incapacité des travailleurs à enrayer la politique de division de leurs partis à partir de septembre 1977.

Syndicalisation et implantation syndicale

L’explosion sociale de 1968 ne s’est pas traduite par un renforcement correspondant des organisations syndicales. Après une chute libre de 5 millions en 1945 à 1,5 million en 1958, la CGT a connu d’après ses propres chiffres (surévalués) une remontée (avec un gain de 400 000 seulement en 1968) vers les 2,3 millions en 1975. Depuis, elle ne parvient pas à dépasser ce niveau et le 40e congrès a dû enregistrer l’échec de la campagne pour les trois millions.

La CFDT, qui avait connu pour sa part une progression de 50 % depuis 1968, stagne aux alentours du million depuis 1976. Le taux de syndicalisation en France reste donc bien inférieur à ceux qu’on connaît en Grande-Bretagne, en Italie ou maintenant en Espagne. C’est un problème onmiprésent dans l’attitude des directions syndicales et dans leur recherche de formes de collaboration renforçant le clientélisme syndical.

En ce qui concerne l’implantation des sections syndicales, sur 36 930 entreprises assujetties en 1976, 19 063 possédaient une ou plusieurs sections syndicales : soit 51 % contre 22 % seulement en 1969.

Toutes les centrales voient le nombre de leurs sections augmenter, mais la CGT voit son importance relative diminuer. L’extension des sections syndicales s’accompagne cependant d’un fléchissement de la syndicalisation dans certaines concentrations et bastions. Cette tendance est parallèle à la tendance à l’égalisation de l’électorat.

Aux élections professionnelles, par-delà les mouvements contradictoires de gains et de pertes, la CGT annonce une progression globale de 1,76 % entre 1976 et 1977 (mais cette moyenne masque des reculs significatifs dans des entreprises importantes).

En revanche la CGT reconnaît un recul de 0,7 % aux élections des comités d’entreprise (CE), tous collèges confondus en 1977 par rapport à 1975, alors que la CFDT progresse de 2 %. Les résultats globaux des élections au CE en 1974-1975 donnaient 40,7 % CGT contre 19,1 % CFDT, 17,2 % non-syndiqués et 8,4 % FO.

Par collège, la CGT obtient 44,6 % chez les ouvriers, 20,896 chez les Etam et 8,6 % chez les cadres ; la CFDT respectivement 20,2 %, 19 % et 11,3 % ; FO respectivement 8,6 %, 8,4 %, et 7,4 %. Les non-syndiqués obtiennent au total 17 487 sièges (tous collèges confondus) contre 14 952 à la CGT et 7 653 à la CFDT. Par collège, la CGT arrive en tête dans le premier, les non-syndiqués en tête dans le deuxième et le troisième. Dans le premier collège, la prépondérance de la CGT est plus marquée quand les ouvriers votent seuls (53,7 %) que lorsque les employés votent seuls (33 %), où lorsque les ouvriers et employés votent conjointement (45,6 %). La CGT domine dans vingt branches sur vingt-deux et voit sa prééminence accentuée quand on passe dans les entreprises de plus de 200 salariés, et encore davantage dans les entreprises de plus de 500 salariés.

Radicalisation et combativité

Il faut donc distinguer la combativité de la radicalisation, plus complexe, qui combine combativité et développement de la conscience. Du point de vue de la combativité, si l’on prend en compte l’activité gréviste, la syndicalisation, les effets de la réorganisation du travail, il serait abusif de parler pour les dix dernières années d’une montée impétueuse.

On a assisté à des luttes dures, à une progression de l’expérience ouvrière (tant du point de vue des mots d’ordre — augmentations égales – que des formes de lutte : multiplication des occupations et apparition de formes d’auto-organisation) comparativement à 1968, mais pas encore de manière massive. Ces limites de l’expérience ouvrière dans les années passées pèsent aujourd’hui et se traduisent par la difficulté à organiser la résistance quotidienne à l’austérité, à orienter les luttes sur l’emploi dans une stratégie d’ensemble de la politique des directions.

En revanche, nous avons déjà mentionné que l’expérience de la force énorme de la grève générale et de ses limites en l’absence de débouché politique (1968) ainsi que la confrontation directe à l’Etat fort ont constitué un facteur important de politisation, mais une politisation largement électorale (poussée du Parti socialiste) qui ne se traduit pas par un progrès correspondant de l’organisation et de l’indépendance de classe.

Concernant les luttes ouvrières, il faut souligner l’expérience d’autogestion des Lip à Besançon. Au printemps 1973, face à la fermeture de cette usine d’horlogerie, les ouvriers occupent avec un mot d’ordre central "on fabrique, on vend, on se paye ».  Ils gèrent collectivement leur entreprise en dépit du syndicat CGT qui voulait les faire rentrer dans la légalité. Les soutiens viennent de toute a France, mais comme tant d’expériences autogestionnaires, celle des Lip se heurte à l’Etat et au marché capitaliste. En 1974, des négociations avec le gouvernement aboutissent à la nomination d’un gestionnaire. Mais le gouvernement torpille l'entreprise en ne respectant par l’ accord de paiement des dettes, en retirant les commandes de Renault, alors publique et en manipulant les autres clients comme les principaux fournisseurs importants. "Il faut les punir" avait dit le président Giscard, qui voulait empêcher la contagion de cette expérience d’autogestion.

La lutte des Lip est restituée dans plusieurs documentaires, dont A pas lente du collectif Cinélutte (1979), ou Les Lip, l'imagination au pouvoir, de Christian Rouaud (2006). La lutte des Lips marque l’histoire du mouvement ouvrier par l'expérience de nouvelles relations comme fort justement pointé par Roger Dadoun dans cet extrait de Cent fleurs pour Wilhelm Reich,  ».

L’après 68 est marqué aussi par le développement du mouvement des femmes et celui du mouvement écologiste, objets de deux articles précédents de cette série (La deuxième vague féministe, fille légitime de 68 et Un Mai 68 écolo ?).

Les effets du soulèvement de Mai se déploient aussi dans beaucoup d’autres domaines, notamment:

  • pédagogies alternatives et établissements autogérés
  • mouvements contre la prison, avec le Groupe d'Information sur les Prisons créé par Michel Foucault, Jean-Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet
  • statut d'objecteur de conscience
  • libération sexuelle
  • critique radicale du sport, avec Jean-Marie Brohm et la revue Quel corps ? 
  • déclin de l’influence religieuse

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Ma série « 1968 »

  • Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici
  • Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France ». 42 articles déjà parus à consulter ici
  • Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles d’ici la fin de l’année. Déjà publiés: 
  1. Mai 68: une situation révolutionnaire ?
  2. Bilan et leçons de la grève générale de 68
  3. Lettre d'un enfant de 1968 à un jeune de 2018
  4. Un bilan de 68 par Ludivine Bantigny et Alain Krivine
  5. La deuxième vague féministe, fille légitime de 68 
  6. 18 Juillet 68: les CRS chargent les festivaliers d’Avignon
  7. 1968, année de l'autogestion ?
  8. Une féministe révolutionnaire ouvrière chez Renault Flins- vidéo
  9. 28 juillet 68: Mao dissout les « Gardes Rouges »
  10. 1968: toute une jeunesse transformée
  11. Le contexte international de 68
  12. Mieux soixante-huitard que jamais 
  13. 1968: Bilans à chaud
  14. 11 Août 68: Opération Teresita à Santiago du Chili
  15. 1968: Bilans 10 ans plus tard
  16. 1968: Bilans 20 ans plus tard 
  17. 1968 : Bilans 30 ans plus tard
  18. 21 Août 68: une armada stalinienne fond sur le peuple tchécoslovaque
  19. Un Mai 68 écolo ?
  20. Bilans de 1968 40 ans plus tard
  21. 1968: Bilans 50 ans plus tard
  22. 7 septembre 68: No more Miss America !
  23. Le PCF ne se remettra jamais de Mai

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