18 Mars 68: début du Mai sénégalais

N°23 de la série "1968" qui comptera plus de 68 articles sur l'année. 18 mars 68: première mobilisation qui conduit à la révolte étudiante et à la grève générale de mai 68 au Sénégal. Prochain article: "20 mars 68: Karameh, une victoire de la Palestine".

18 Mars 2018

Le 18 mars 68 est la première mobilisation contre le fractionnement des bourses des étudiants. Ce jour est considéré par les historiens et acteurs sénégalais comme le début du Mai dakarois. Les ­étudiants jouent un rôle majeur dans la révolte et grève générale de mai 68 au Sénégal. Ils contestent un enseignement qualifié de « francophile » et de « néocolonial », et s'identifient avec Cuba, le Vietnam et les mouvements de libération nationale en Afrique.

Le contexte et les évènements sont bien dressés dans cet article de Paul Martial:

«Même chose Toubab » (veut dire étranger) : c’est en ces termes que Senghor, président du Sénégal dans les années 1960, a critiqué les étudiants sénégalais en les accusant de « singer les étudiants français ». Mais comprendre le mai sénégalais implique aussi d’appréhender les particularités du pays, au-delà des fortes similitudes qui ont existé entre les deux ­évènements. 

Le Mai d’un pays dominé

L’université du Sénégal date de la fin de la colonisation et avait une vocation régionale. Le fonctionnement et l’enseignement étaient calqués sur les universités françaises, ce qui sera fortement rejeté par les deux organisations étudiantes, l’Union des ­étudiants sénégalais (UDES), qui regroupe les étudiantEs autochtones, et l’Union des étudiants de Dakar (UED), qui rassemble les étudiantEs des différents pays africains. Ces deux organisations vont jouer un rôle majeur dans la révolte de mai 68.

Autre particularité, le Sénégal est un pays majoritairement paysan, le salariat se trouve dans les grandes villes, et est surtout employé dans l’économie informelle. L’Union nationale des travailleurs sénégalais (UNTS) est la centrale syndicale qui tente de défendre son indépendance face à un pouvoir particulièrement ­autoritaire.

Dernier élément, et pas des moindres : le Sénégal est un pays dominé et la question de l’impérialisme y résonne donc bien différemment de ce qui se passe en France. Si des mobilisations en solidarité avec le Vietnam se sont déroulées à Dakar, la question centrale reste la présence française dans tous les secteurs clefs du pays. À titre d’exemple le bureau de la chambre de commerce du Sénégal, pourtant indépendant, comptait huit Français et seulement un Sénégalais !

La bourse ou la révolution

Contre le projet du gouvernement de diminuer les bourses d’études, un premier appel à la grève est lancé mi-mars. Le mouvement s’amplifie rapidement, les étudiantEs votent la grève générale avec occupation. La mobilisation s’étend dans les lycées et collèges. Le pouvoir envoie les forces de l’ordre pour déloger les étudiantEs, qui sont emprisonnés, tandis que les étudiantEs africains sont renvoyés dans leur pays d’origine. L’UNTS décrète aussitôt une grève générale et convoque le 31 mai une manifestation à la bourse du travail, qui sera réprimée, les dirigeants syndicaux étant à leur tour emprisonnés. Le couvre-feu est décrété et Senghor fait appel à l’armée française. Le pouvoir gaulliste s’empresse d’accepter et les soldats français vont « sécuriser » les points vitaux de la capitale.

Acculé, le pouvoir sénégalais va engager des négociations, les prisonniers vont être libérés. Côté salariéEs, le salaire minimum est augmenté de 15 %, et une politique de « sénégalisation » de l’économie va être engagée. Côté universitaire, les étudiantEs africains expulsés sont autorisés à revenir, les bourses d’étude sont revalorisées et des investissements sont lancés pour améliorer le campus.

À ce bilan, il convient d’ajouter qu’une nouvelle génération de militantEs est née en Afrique avec une forte expérience de lutte et d’auto-­organisation, qui se vérifiera quelques années plus tard à Madagascar. »

Pour le détail de la mobilisation, on lira Sénégal 1968 : révolte étudiante et grève générale, parFrançoise Blum. Cette étude a en plus le mérite de faire une comparaison avec le Mai français et de mentionner les interférences. Elle rappelle la soumission de Senghor à l’impérialisme françafrique, sollicitant par écrit, l’aide de l’armée française en application des accords de défense – qui pourtant ne comprennent aucune clause sur le maintien de l’ordre. Senghor,  menacé et paniqué tout comme De Gaulle pendant 48 heures,  sait qu’il existe des précédents d’un pouvoir africain renversé par une révolution populaire : Fulbert Youlou à Brazzaville  et Hubert Maga au Dahomey.L’accord de Paris arrive le jour même, sous la forme de ce télégramme à l’ambassadeur de France :

« Dès réception de ce télégramme je vous serais obligé de demander audience au Président Senghor. Vous ferez savoir au Président du Sénégal que nous sommes décidés à lui fournir le soutien qui lui est nécessaire. Dans le cadre de l’accord de défense du 22 juin 1960 qui nous lie au Sénégal et de l’instruction ministérielle n° 69 DAM du 31 août 66, vous êtes autorisé à signer la réquisition générale. L’objet de cette réquisition doit être : “Prêter le concours des troupes nécessaires pour assurer la sécurité intérieure du Sénégal… Il conviendrait toutefois d’éviter, autant que possible, de placer nos forces sur des positions qui les mettraient en contact direct de la population…” Le commandant supérieur des forces françaises du point d’appui de Dakar recevra du ministère des Armées des instructions complémentaires » 

La sinistre armée française se tient prête comme ailleurs à massacrer les opposants à la Françafrique. Elle est chargée en attendant des points stratégiques comme aéroports ou centrales électriques. 

Un témoignage qui ne manque pas de sel de Mamadou Racine Bathily

Mai 68 Dakar - Interview de Mamadou Racine Bathily © Yannek Simalla

On peut lire aussi , mais c’est payant (5€) :

« Mai 68 » au Sénégal et les médias : une mémoire en questions

Et ici le témoignage de Jean-Pierre Kayemba: Mai-68 à l'université de Dakar

Un livre sorti en Février dernier: « Mai 1968 au Sénégal. Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical », par Omar Gueye, Karthala, coll. « Hommes et sociétés », Paris, 2017, 336 pages, 24 euros.

Enfin rappelons et rendons hommage à Omar Blondin Diop, un des fondateurs du mouvement du 22 mars en France (qui fera l’objet d’un article dans 4 jours), sera assassiné en 1973, à Dakar, dans sa cellule.

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Articles déjà publiés dans ma série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18.   8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20. A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"
  21. 15 Mars 68: Université en grève et répression sauvage en Tunisie
  22. 16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam

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50 ans après...

Mai 68 a-t-il été un mouvement essentiellement parisien ?

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