Liberté de l’un et celle de l'autre , que la Justice dise le droit

Lors d’un entretien dans Marianne, à l’occasion de la sortie de son dernier livre, M. Bouvet déclare être un « républicain acharné », dernier rempart de la laïcité assiégée. Il sera démontré ci-dessous que l’homme ne respecte au contraire ni la République, ni la laïcité.

Attention : certains liens intercalaires menant à des preuves ont été corrompus , suivre les conseils en rouge à la suite du lien concerné pour contourner l'obstacle


Ma France est terre de contrastes et de contradictions ; le grand et le petit, l’abject et le sublime, l’assassin de l’innocence et le catalyseur de l’espoir s’y côtoient.

George Orwell dénonçait dans «la liberté de la presse» une des constantes de nos sociétés : « Il apparaît, à chaque fois, que ce ne sont pas seulement ceux qui attaquent ouvertement et consciemment la démocratie qui sont ses ennemis ; ceux qui «objectivement» la mettent en danger en propageant des doctrines erronées le sont tout autant ».

Parmi nos contemporains propagateurs des doctrines erronées - si on excepte certains de nos hommes et femmes politiques , spécialistes du genre- la palme d’or revient incontestablement aux Finkielkraut [1], Zemmour [2], B.H Levy, Philippe Val[3], Caroline Fourest[4], Elisabeth Badinter[5], Bouvet [6], Macé-Scaron[ 7], Luc Ferry[ 8] ,autant de ténors des SHAF[9], divas du PAF. Nous en avons fait nos maîtres à penser, pendant les 30 dernières années ; nous en payons le prix, aujourd’hui.

À ce propos, dans une lettre ouverte adressée au Président de la République François Hollande (envoyée également à son destinataire par LRAR), l’Escarbille, du Club Mediapart, constatait [10]: « Notre époque (…) nous montre combien énorme est le prix à payer pour cette « ignorance de la signification des mots ». En abandonnant à des lobbies, alliés de circonstance, le monopole exorbitant de nous définir « l’Islam » et la laïcité sous la lumière polarisée de leurs intérêts particularistes [9], nous avons abdiqué notre citoyenneté et facilité, ce faisant, la dissémination de la discorde dans notre corps social ».

L’entretien de M. Bouvet dans Marianne [11] a le mérite de résumer son ouvrage, et l’argumentaire des SHAF [9], patiemment rassemblé et rôdé depuis 1989, date de l’affaire des foulards du collège de Creil. Répondons-y point par point.

Nota Bene: Dans ce même collège de Creil, une affaire de kippas et une affaire de voiles eurent lien en 1989. Celle-ci a prospéré jusqu’à l’écœurement, celle-là fut vite étouffée [12] 

Dans une posture inouïe de cynisme, M. Bouvet déclare défendre la laïcité contre une horde de droitistes identitaristo-chrétiens, d’islamistes et de gauchistes, colonialistophobes et indigenophiles, tous suiveurs des mots d’ordre de l’Observatoire de la Laïcité[13] .  Ce dernier serait le propagateur du germe de la « laïcité libérale », « profondément influencée par le multiculturalisme anglo-saxon », qui « détourne l'esprit de la loi de 1905 et travestit la vision de ses pères fondateurs ».

Offrons-nous un malin plaisir : cassons, d’entrée de jeu, à Messire Bouvet son jouet. Quid de la vision « des pères fondateurs de la laïcité » ? Appelons le témoignage de Ferdinand Buisson - un père fondateur des plus intraitables, doublé d’un intégriste républicain sourcilleux.

Ferdinand Buisson a prononcé en 1909 un fameux discours [14] dans lequel il a expliqué aux instituteurs la laïcité telle que ses confrères et lui l’avaient conçue. Cette laïcité originelle contredit celle promue aujourd’hui par M. Bouvet et les lobbies laïcistes, et hier par Emile Combes (grand perdant de la ruée vers la loi du 09 décembre 1905) ; elle s’inscrit même en faux.

Remarque : Comme l’explique la lettre au président François Hollande [10] ,en suivant le fil de l’Histoire, nous apprenons que les arguments des lobbies particularistes SHAF, nos contemporains, proviennent des revendications de la mouvance anticléricale, de la 3ième République, menée par Emile Combes et Paul Bert entre autres . Cette dernière les a puisées dans le décret du 21 février 1795 [15] .

Nota : pourquoi vouloir imposer en lieu et place de la loi de décembre 1905 (socle fondamental de la laïcité) toujours en vigueur, elle, le contenu des lois de septembre 1794 et du 21 février 1795, toutes deux abrogées il y a plus de 200 ans ? Pourquoi vouloir imposer la thèse d’Emile Combes (qui reprenait à son compte le contenu de ces 2 lois abrogées) « qui pourtant avait été battu, il y a plus de 100 ans, par les républicains modérés, auteurs, justement, de la loi de décembre 1905?» [10]

Dans ses précédents billets, l’Escarbille, du Club Mediapart, a laissé M. Bouvet empêtré dans ses contradictions ; tel elle le retrouve, des mois après. L’homme immuable, comme une morne saison, sans surprise ni espoir, vient nous soutenir [11] : « Aujourd’hui, pour cette gauche très largement convertie aux thèses dites « indigénistes », toute l'histoire doit être relue sous ce prisme de la domination coloniale qui se poursuit après la décolonisation à travers l’immigration, et donc tout spécialement des populations de culture et de religion musulmanes. La laïcité ne pouvant apparaître dans cette perspective que comme un instrument de domination des occidentaux blancs colonialistes etc. Et à chaque fois que l’un de ces hommes blancs, « non racisés » comme on le dit désormais, défend la laïcité ou tout simplement l’universalisme républicain face à des revendications identitaires, communautaristes, essentialistes ou différentialistes, il est mécaniquement coupable de vouloir perpétuer la domination coloniale. »

Soyons charitables, reconnaissons que l’homme vit avec son temps. L’extrême -droite a le vent en poupe. M. Bouvet, dans son ornière, présente aussitôt son écharpe laïcité : on a les voiles qu’on peut. Pauvre M. Bouvet ! Toutes ces circonlocutions pour amalgamer « défense de la laïcité » et « hommes blancs, ‘’non racisés’’ ». On est peu de chose…

Pour le reste. Signalons que c’est par des manifestations hyper-médiatisées au bénéfice de la promotion de leurs intérêts particularistes - «revendications identitaires, communautaristes, essentialistes et différentialistes » justement- que, depuis 30 ans, les lobbies SHAF [9] (dont le sieur Bouvet est aujourd’hui le héraut) sèment les grains de la discorde à tous vents et imposent à la Nation leurs discours mortifères. De cet essaimage, nous connaissons la moisson.

Non ! La laïcité « n’a rien à cirer de toutes ces âneries », écrit le Gaulois rennais colérique plagiant madame Edith Cresson.

La laïcité est encadrée par une loi et sanctuarisée par la Constitution Française, toutes deux d’interprétation stricte, et ne sauraient donner matière à des divagations. Est laïcité tout ce qui est dans le cadre délimité, concomitamment, par la loi du 09 décembre 1905 et la Constitution ; tout ce qui est en dehors ne l’est pas.

La laïcité a été, depuis le début, l’affaire d’hommes et de femmes foncièrement républicains [16] . (La chronologie ci-jointe [17] en retrace la longue odyssée). Sauf à vouloir rétablir des privilèges au bénéfice de certains, la République n’est l’apanage ni de la gauche, ni de la droite, ni des lobbies des intérêts particularistes SHAF .La République, jalouse de l’égalité citoyenne - en droit et en devoir- de la liberté de conscience , de religion et d’expression , appartient à tous ses enfants : athées, agnostiques, d’un sexe ou d’un autre , membres de tel credo ou de tel autre, tenants de telle philosophie ou de telle autre.

Drôle d’intellectuel que le sieur Bouvet ! Sa pensée trépigne « Nan ! Ze veux pas ! ». Elle manque de colonne vertébrale ; elle passe d’une pose à une autre par saltation mais sans dédaigner la reptation ; elle est fâchée avec la rigueur, la logique et l’évidence ; elle boude l’histoire, la sociologie, l’histoire des religions, et même la Constitution et les lois de la République.

M. Bouvet et ses acolytes violent la loi.

M. Bouvet trouve le front de faire croire que l’article 9 de la CEDH contrevient à nos lois.

Utilisant une des interpolations fallacieuses coutumières des SHAF comme bras de levier , M. Bouvet déclare : « (…) au-delà des multiples représentations culturelles qui favorisent la diffusion de cette manière anglo-saxonne (…) de comprendre le monde, au droit par exemple, cela a commencé dès la CEDH, signée en 1950, qui consacre cette conception particulière du droit et de la liberté, notamment dans son article 9 à travers la notion de « liberté religieuse », reconnue et souhaitée d’ailleurs par les différents cultes ».

Et encore une « rafale» de coups de hanches aguicheuses à destination de la droite extrême, dite « légitimiste » ! Margot a bien des émules et l’Europe bon dos.

Soyons franchouillards, l’espace d’une démonstration. Rappelons que la « liberté religieuse » s’imposa après la Révolution de 1789. La Convention vota la loi de septembre 1794 pour stopper le massacre des catholiques. La 1ère République allégea davantage leur fardeau et, pour ce faire, vota 3 lois successives : la loi de février 1795, qui rétablissait la liberté des cultes, la loi de mai 1795, qui rendait les églises aux cultes et enfin la loi de septembre 1795 qui réglementait la liberté des cultes. La liberté religieuse, qui s’imposa dès 1795, fut pour ainsi dire le baume apaisant sur les plaies à vif de la France au sortir des massacres de 1793 et 1794 [18].

La liberté religieuse est une valeur cardinale républicaine, constitutionnellement reconnue : c’est donc une bien vénérable vieille dame foncièrement française. Sous cet éclairage de l’Histoire, l’accusation de M. Bouvet, selon laquelle on imposerait à la France une soi-disant « manière anglo-saxonne (…) de comprendre le monde », se révèle bien ridicule.

M. Bouvet ajoute [11] : « rappelons que dans ce même article 9, la CEDH établit explicitement que le droit au prosélytisme fait partie intégrante dans la liberté religieuse – ce que rappelle régulièrement la Cour de Strasbourg chargée de faire respecter cette convention – ce qui est contraire à l’idée même de laïcité ».

Selon le dictionnaire Larousse, le prosélytisme « est le zèle à faire des prosélytes », c’est-à-dire « de nouveaux convertis à une foi religieuse, à une opinion, à une doctrine ».Il y a prosélytisme à chaque fois qu’une entité donnée veut convaincre pour instaurer la communion indispensable pour faire nation, religion, culture, tradition, parti politique, confrérie, syndicat, association, etc…

Que fait M. Bouvet, profès en sa chapelle laïciste, sinon du prosélytisme ?

Cette décision de la Cour Européenne des Droits de l’Homme que M. Bouvet considère comme « contraire à l’idée même de laïcité » confirme le prosélytisme comme un droit octroyé par la liberté de culte qui « prend sa source à la fois dans le for interne et dans le for externe puisque, pour tenter de convaincre autrui du bien-fondé ou de la supériorité de sa croyance, il faut pouvoir l’exprimer » [19].

Notons au passage qu’une saisine motivée par une violation de la liberté d’expression, de rassemblement ou d’opinion aurait abouti à des résultats identiques.

Non ! Cette décision de la C.E.D.H ne contredit en rien nos lois et notre Constitution ; bien au contraire, elle s’y conforme.

L’ARTICLE 1 de notre Constitution martèle : ’’ La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales’’.

Si on remplace le mot « laïque » par sa définition, déduite de la loi du 09 décembre 1905[20], et complétée par les articles 25, 27 et 31 de cette dernière, nous retrouvons point par point les affirmations de l’article 9 du CEDH. [21]

Notons toutefois que la loi fixe des limites aux prosélytismes – à tous les prosélytismes, donc à celui des laïcistes aussi ! En effet, elle définit le prosélytisme abusif (et, partant, répréhensible) par : « une activité offrant des avantages matériels ou sociaux en vue d’obtenir des rattachements à une église, ou exerçant une pression abusive sur des personnes en situation de faiblesse ».

Or, les lobbies des intérêts particularistes, que représente M. Bouvet, pour les besoins de leur partie de « billard avec nos vies », exercent une pression abusive sur ces personnes en situation de faiblesse que sont nos compatriotes musulmans. Que fait le Ministère Public ! Que fait le Ministre de l’Intérieur et des Cultes ! Que font nos gardiens de la Constitution ? Rien, et voilà 30 ans que cela dure.

Pour préserver la paix civile, il est grand temps que la Justice dise le droit et rappelle à tous que la liberté de l’un s’arrête là où commence celle de l’autre.

Suite de l'article: https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/160219/liberte-de-lun-et-celle-de-lautre-suite-et-fin

Documentation:

[1] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/021117/alain-finkielkraut-pris-au-collet-dans-une-boucle-de-logique
[2]https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/130916/quelle-hecatombe-si-le-ridicule-tuait Copier puis coller ce lien sur une page web vierge pour contourner l'obstacle.
[3] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/011017/comment-val-et-malka-ont-amene-au-casse-pipe-l-equipe-de-charlie-hebdo
[4]https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/231116/melle-caroline-fourest-egerie-du-mouvement-gay-et-lesbien Copier puis coller ce lien sur une page web vierge pour contourner l'obstacle.
[5] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/210717/elisabeth-badinter-un-creve-coeur-0
[6] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/260618/l-ecole-publique-et-ses-pompiers-pyromanes
[7] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/151116/joseph-mace-scarron-marianne-latheime-aussi-ses-integristes
[8] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/010218/la-laicite-de-l-egalite-republicaine-pas-celle-des-castes-episode-n-i
[9] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/170917/la-coalition-des-interets-particularistes-shaf-ou-l-aristocratie-du-moment
[10] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/011016/lettre-ouverte-m-le-president-de-la-republique
[11] https://www.marianne.net/societe/laicite-laurent-bouvet-loi-1905-liberale-fable
[12] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/221217/histoire-d-une-arnaque-nationale
[13] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/150916/pour-l-honneur-de-la-republique-decrucifions-jean-louis-bianco
[14] https://blogs.mediapart.fr/280128/blog/221217/extraits-la-foi-laique-ferdinand-buisson
[15] https://blogs.mediapart.fr/belab/blog/140219/decret-du-21-fevrier-1795 Copier puis coller ce lien sur une page web vierge
[16] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/111016/1906-laborieuse-mise-en-application-de-la-loi-de-decembre-1905-les-inventaires
[17] La chronologie de la longue odyssée de la laïcité
[18] (Extrait de : [13]) « Dans Lyon et sa région, les persécutions, tous azimuts, menées par Fouché, Albite et Javogues, tournent aux massacres répétés de masse et sèment la discorde jusque dans les rangs des révolutionnaires. La Convention - désireuse d’alléger le sort des ministres du culte et des militants catholiques et tenant compte de la farouche opposition, vent debout contre l’Eglise - vote une loi à la foi salvatrice et draconienne : la loi de septembre 1794(…)cette loi, d’une part,« proclame la liberté des cultes, renvoie en correctionnelle ceux qui contrarient ou outragent l’exercice d’un culte » et d’autre part déclare que l’Etat « n’en salarie et n’en loge aucun, interdisant les manifestations extérieures- signes, inscriptions, proclamations, convocations publiques. Aussi, nul ne pourrait paraître en public avec les habits, ornements ou costumes affectés à des cérémonies religieuses. Tout rassemblement pour l’exercice d’un culte serait sous la surveillance de la police. Les communes ne pourraient acquérir ni louer de local pour le culte, il ne pourrait être formé aucune dotation perpétuelle ou viagère, ni établi aucune taxe pour acquitter les dépenses ». Mais la 1ere république va alléger le fardeau des catholiques et, pour ce faire, vote 3 lois successives : La Loi de février 1795, qui rétablit la liberté des cultes, La Loi de mai 1795, qui rend les églises aux cultes et enfin la Loi de septembre 1795 qui réglemente la liberté des cultes.
[19] Rappel des faits : à la suite d’une saisine pour violation de liberté religieuse, la Cour Européenne (CEDH 25 mai 1993, Kokkinakis contre Grèce, RTDH, 1994, p.13) a considéré que le prosélytisme est une activité dont l’exercice est protégé au titre de la liberté de croyance religieuse. : « Elle prend sa source à la fois dans le for interne et dans le for externe puisque, pour tenter de convaincre autrui du bien-fondé ou de la supériorité de sa croyance, il faut pouvoir l’exprimer » (in S. Plana, Le prosélytisme religieux à l’épreuve du droit privé, L’Harmattan, 2006, p. 66.)
[20] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000508749     Copier puis coller ce lien sur une page web vierge
[21] https://www.echr.coe.int/Documents/Convention_FRA.pdf

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