Hebdo du Club #48: anciens mondes, mondes nouveaux

Avènement d'une nouvelle ère en Algérie, combats de femmes en cette veille de 8 mars pour abolir un monde désuet, mais aussi rémanences d'ordres anciens... le Club se fait l’écho des difficiles transitions et des bouleversements réussis, tributaires des luttes de tout poil.

« Elle rit malgré la peur, malgré la terreur qui s'empare d'elle, l'idée que demain, après-demain peut-être, on va lui trancher la tête. Elle rit aux éclats.» 

Cette semaine, notre plus beau billet sur l’Algérie parle de rire. Fatima Ouassak, le 1er mars, rendait hommage à Djamila Bouhired, icône de la guerre d’indépendance algérienne et présente ce jour-là dans les manifestations à Alger en refus du 5e mandat d'Abdelaziz Bouteflika. À l’annonce de sa condamnation à mort, le 15 juillet 1957, Djamila Bouhired avait fait l’affront d’un éclat de rire face à ses juges. Pourquoi ? Comme le raconte Fatima Ouassak avec tendresse, Djamila Bouhired avait la foi dans la résistance du peuple algérien, d’une force suffisante pour consentir à la mort — à laquelle elle avait finalement échappé. D’où des retrouvailles émues, en 2019, avec une militante revenue accompagner la lutte « contre la résignation », écrit F. Ouassak, et apporter « surtout des perspectives d’espoir! »

Ce texte où résonne le rire d’une résistante n’est pas sans évoquer l’humour des Algériens dans les mobilisations actuelles. Un exemple : 

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Dans un moment pourtant si sérieux de son histoire, l'inventivité humoristique de ce peuple est réjouissante. On sait bien que le rire est un mécanisme de défense. Mais il est créateur, aussi. Les femmes, en cette veille de 8 mars, travaillent à l’agonie d’un ancien monde, et s’efforcent de construire une nouvelle ère ; les Algériens fabriquent la leur dans les rues des villes et sur les places. De quoi construire notre hebdo en célébration de ces mondes à venir, dont le Club sait se faire chambre d'échos. 

La « rupture avec le système » de ce « peuple qu’on disait indolent, assisté, et dépolitisé », Farid Yaker la racontait déjà le 22 février (« Algérie: le peuple rejette le 5ème mandat et redonne espoir au pays »), dans le tout premier billet sur cette mobilisation qui venait d’éclore, permettant grâce à des photos et vidéos de vivre l’ébullition d’un peu plus près. On y découvre la dimension festive du rassemblement, le vif enthousiasme politique de ces foules dont F. Yaker note la jeunesse. A lire en fredonnant la chanson «Libérez l'Algérie»

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Pour une approche chiffrée de la contestation du régime, il fallait se tourner vers le billet du chercheur Max-Valentin Robert, « Une secessio plebis à l’algérienne? », photographie de l’opinion publique sur l’insatisfaction socioéconomique des Algériens, sur la corruption, ou encore leur rapport à la religion. Très clair sur l’urgence d’un renouveau démocratique, un article de janvier dernier et remis en Une le 26 février signé François Gèze rappelait la brutalité de la dictature souvent éclipsée dans les discours sous un voile d’euphémismes : « Loin d’être ‘mystérieuse’ ou masquée par un ‘brouillard’ complaisamment entretenu par des analystes orientés, en Algérie et ailleurs, la dictature ne tient aucun compte du droit, écrase toutes les libertés et ne respecte même pas les normes juridiques qu’elle a elle-même instaurées ». Notre abonné Abdelhamid Hamza parle, lui, de « dictature oubliée du monde ». Le billet de F. Gèze arborait alors un titre en forme de présage : « Algérie, 2019: vingt-sept ans après le coup d’État, garder l’espoir ». 

Retour en France. La bataille contre un ancien monde s'y livre aussi. Même s’il semble se faner quelque peu ces derniers temps, le mouvement des gilets jaunes impressionne par sa longévité et continue d’occuper les colonnes du club, notamment avec un abonné bisontin (« Besançon, gilets jaunes: sortir du piège de la violence instituée ») qui invite à contourner la répression étatique violente en inventant de nouvelles formes de mobilisation. Il s’agit de réfléchir aux subterfuges malicieux qui permettent d’éluder les abus de droit. Face aux forces de l’ordre qui obligent abusément à se dévêtir des gilets jaunes, un abonné suggère par exemple: 

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 La réalité de la répression était également présente dans un original billet intitulé « Combien de géants pseudo-Jupiter aura-t-il terrassés? », signé Hippolyte Varlin et habité par les métaphores et la mythologie grecque. Une poétique qui déjoue l’âpreté du sujet évoqué : les citoyens abîmés, voire mutilés, par la brutalité policière, auxquels l’auteur rend hommage en retranscrivant leurs témoignages. Comme l’a formulé une abonnée dans les commentaires, « la douceur de votre plume atténue ce choc… » 

Chemins buissonniers 

Côté optimisme, un billet de Benjamin Joyeux fait l’éloge du paradigme de la marche dans les révoltes (« Pour un monde qui marche ») — malgré son dévoiement par un certain mouvement politique —. « Marches pour le climat de la jeunesse d’Europe, marches pour la justice et la paix Jai Jagat, marches des femmes, contre les grands projets inutiles ou dépassés, toutes poursuivent de fait le même objectif: changer de modèle pour sauver la planète et le vivant», résume-t-il en évoquant notamment l’espoir insufflé par de jeunes activistes comme Greta Thünberg, qui emprunte des chemins buissonniers, et dont parle aussi ce billet (à noter, la Grève mondiale pour le climat du 15 mars prochain, ou encore la marche des femmes à Béjaia, le 8 mars). Une réflexion qui entre en consonance avec le billet de Salvatore Palidda, « Milan: 250 000 manifestants à la marche antiraciste. Une autre Italie possible? », comme si les marches fabriquaient bel et bien du possible.  

Grève « acrobatique et maline » 

« Il y a plein de choses qui n’ont pas suffisamment bougé, c’est vrai. Mais il y en a d’autres qui ont changé. Radicalement. En un temps record. Et ça me remplit d’espoir.» Ces mots, tirés du billet de Caroline de Haas du 27 février (« Harcèlement sexuel au travail: 5 années de travail, en accéléré ») résonnent comme l’indice d’un frémissement. Transition, recomposition, rupture : il est encore difficile d'apposer des vocables fixes aux derniers bouleversements de la planète féministe. Mais des évolutions minuscules existent, malgré de constants reculs, dont C. de Haas détaille les subtilités. Avec une lucidité éclairante, elle raconte ce qui a changé depuis 5 ans la gestion du harcèlement sexuel au travail dans les entreprises auxquelles elle a eu affaire, et simplement même, dans la reconnaissance de son existence. « Vous êtes la première à me dire que ce qu’on m’a fait est grave », a-t-elle entendu tant de fois, preuve de l’ancrage et de la banalisation de l’oppression. C’est donc dans la capacité à mettre des mots sur les violences sexistes et sexuelles, notamment, qu’elle a pu observer des évolutions essentielles. 

Dans une ambiance de travail inaccompli, en cette veille de 8 mars (jour où nous composerons une Une du Club exclusivement féminine et féministe), certains billets révèlent une lutte créatrice. Celui de Pinar Selek, sociologue et militante turque, s’efforce de réinventer une arme pourtant immémoriale, la grève, en appelant à multiplier des actes de sécession infinitésimaux. Elle cite des manuels de pratique de grève : « Mets en place la grève des mails. Active la réponse automatique qui fait référence à la grève féministe. Si tu es au chômage abstiens toi de la recherche d'un emploi. (…) Mets en place la grève du sourire aux clients et usagers. Fais la grève du travail domestique et de soin. Libère ton temps. Fais la grève de consommation. N’achète rien ! » Pourquoi ces petits riens ? Parce qu’ils sont une grève « acrobatique et maline », écrit joliment Pinar Selek. « Difficile d’empêcher et de la contrôler »

Autre texte vivifiant, « Femmes et gilets jaunes: pour une transition sociale, féministe et écologique », publié par Tin Hinane, repensait les revendications du mouvement en mettant l’accent sur la condition des femmes. En rappelant un fait important : alors que beaucoup qualifient de « nouveauté » la présence de femmes dans le mouvement, il faut garder en tête que des processus d’invisibilisation des femmes dans les luttes sont tenaces et expliquent parfois que la vigueur des femmes puisse sembler exotique à certains. Maryse Emel proposait, le 28 février, le portrait vivant de Nadia, militante communiste d'Aubervilliers, où elle raconte la manière dont elle s'éprouve féministe. 

Traumas et rémanences

Certains ordres appartenant au passé savent survivre aux bouleversements qui les avaient fait disparaître. Le « trauma colonial » algérien, à propos duquel la psychanalyste Karima Lazali tiendra une conférence le 30 mars 2019, à Lyon, en est un symptôme, l’un des modes par lequel le passé continue de prendre part au présent. Une présence paradoxale, celle des « blancs de mémoire et de parole » qu’il faut interroger et affronter. En France, c’est à « regarder en face notre histoire coloniale » qu’enjoignent quatre historiens du collectif « 1000 autres » dans leur texte « Macron, le passé colonial et des réactions inquiétantes dans l’armée française », qui évoquent leur inquiétude à voir des officiers français continuer de légitimer et défendre la torture. Alors que la généralisation de la torture a été prouvée par des travaux d’historiens comme ceux de Raphaëlle Branche, « il s’agit toujours de nier l’usage systémique de la torture et, tout а la fois, de le justifier par sa prétendue efficacité ‘antiterroriste’ ». Maurice Audin n’est pas une exception. Outre la nécessaire reconnaissance des milliers d’autres victimes de ce système de terreur utilisé à Alger en 1957, le péril est au présent, rappellent les historiens : « cette justification de la torture commise hier légitime son emploi aujourd’hui au nom des ‘guerres contre le terrorisme’.» 

Je suis avec tout homme seul  

Dans un registre très différent, celui de l’hommage et du plaidoyer à la subjectivité revendiquée, le billet « Pour Jawad Bendaoud » de Max Fraisier-Roux évoque le traitement particulier réservé à ceux qui ne sont pas considérés « comme faisant partie de la Nation française », marqués du sceau d’une altérité malveillante les rendant indignes d’une « francité » excluante. À la manière d’un Jean Genet — qui se plaçait aux côtés des voleurs, des laissés-pour-compte, et même des « terroristes » — l’auteur de notre billet défend le « lascar », la « racaille », comme il le dit lui-même, qui ne cesse de clamer son innocence. L’auteur semble dire à son tour « Je suis avec tout homme seul », comme J. Genet, dans L’ennemi déclaré. Car il n’y pas plus « seul » que Jawad Bendaoud. Physiquement, parce qu’il est à l’isolement à la prison de Beauvais. Symboliquement, puisqu’il fut la risée de tous et qu’il est, comme tout lascar en République, « la cible de toutes les mises а l’index » 

S’il appelle au débat, peut-être à la dispute, à lire les commentaires, « Pour Jawad Bendaoud » est un texte précieux. En tout cas, le sort de Jawad n’est pas étranger à « l’invention de l’indigène comme être inférieur en civilisation et en droits » selon les termes de Sadri Khiari que cite notre contributeur, dans un univers toujours conditionné « par le racisme et le néo-colonialisme а échelle nationale ». Ce conditionnement, une tribune du 4 mars, intitulée « Ce silence de la gauche qui nous casse les oreilles », l’évoque avec force, pointant la surimpression des formes d’oppression, « l’imbrication simultanée des dominations de classe, de genre et de race », blâmant « la gestion coloniale » de leurs quartiers, restes archaïques d’un ordre ancien dont les effets perdurent et se réinventent. Se revendiquant de la gauche, les auteurs constatent que celle-ci a déserté ces combats. Autre cas de persistance du paradigme colonial là où ne l’attendait plus, enfin : l’école. Laurence de Cock revient sur un exercice donné à des CM2 où les élèves devaient remplir un « texte à trous » à la gloire de la colonisation, en s’efforçant d’examiner les causes structurelles et d’incriminer la formation des professeurs, davantage qu’un collègue en particulier — sans qu’il s’agisse de nier sa responsabilité.

Enfin, la lecture d’une tribune antiraciste cette semaine doit nous ramener quelques jours auparavant, lorsqu’Heather Guede, notre discrète stagiaire de 3e, nous a émus avec son témoignage « À tous ceux qui ne veulent pas nous voir ». Ce texte suscite un désarroi qui outrepasse la réalité qu’il dénonce. Ce qui frappe, à cette lecture, est que le racisme oblige à sortir de l’enfance avant l’heure, et donc à enterrer prématurément sa part d’insouciance. 

Mondes délaissés, mondes à protéger 

Les anciens mondes sont aussi présents dans un horizon plus géographique. Le beau billet de Damien Deville « Ces pays que j’aime et qui s’effondrent » pose cette question : « La France sera-t-elle capable un jour, d’abriter enfin et pour toujours plusieurs mondes ? ». Au moyen d'une poétique de la nostalgie territoriale, l’auteur y raconte les espaces de la désindustrialisation en déshérence, la désaffection de certaines campagnes, là où « les cimetières cévenols ne sont plus entretenus ». Ces « espaces délaissés de la république », « tous ces petits pays – pourtant magnifiques а qui sait observer - sont aujourd’hui marqués par le sceau de la subalternité ».

Notre Une thématique du 28 février, consacrée aux fractures et injustices territoriales, n’était pas sans faire écho au billet de Damien Deville (dans lequel quelques abonnés cévenols se sont reconnus), en mettant en lumière la relégation de certains territoires, notamment leur accès de plus en plus ardu aux services publics. Un billet explorait les enjeux des fermetures de maternités (deux tiers des maternités françaises sont concernées en 40 ans). Un autre évoquait la dévitalisation des villes moyennes de province, en lien avec le phénomène de la métropolisation. « Fermeture de maternité, d’hôpital, de classes : les journaux régionaux sont pleins de faits semblables et de récits de mobilisations héroïques qui ne rencontrent que l’indifférence de l’Etat », résumait enfin Véronique Duval dans son billet « Journal d’une catastrophe annoncée : 28 février ».  

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Car les lieux désertés — par l’État et par les politiques publiques — ne sont pas pour autant des lieux dépeuplés. Le Club est prodigue en contributions de citoyens qui refusent le mépris accordé à leur territoire et à leur environnement. Dans le domaine des contrées à protéger, de nombreux billets à ambiance crépusculaire racontent le grignotage de la nature par l’appareil néolibéral. « En Uzège aussi, on veut bétonner !», s’exclamait Arthur Porto le 1er mars dans un billet à valeur d’alarme, dénonçant un projet de zone commerciale résolu à dévorer des terres agricoles et à défigurer les paysages. Comme avec EuropaCity dans le Val d’Oise, la volonté de créer des « hauts lieux de consommation » prime sur la préservation des biotopes. En réponse, un abonné cite le barrage d'irrigation illégal de Caussade en Lot-Et-Garonne. Quelques jours plus tard, un billet s’interrogeait sur le projet du Grand Contournement Ouest, à Strasbourg, future autoroute présentée aux Alsaciens comme « raison impérative d'intérêt public majeur ». Enfin, le même jour, le collectif citoyen « Or de question Guyane » nous informait grâce à une intéressante infographie sur le projet Montagne d’Or, pour mieux comprendre « comment l’industrie de l’or veut miner la biodiversité, la forêt et l’énergie guyanaise ». Ces assauts du néolibéralisme appellent aux mobilisations. Un appel mis en Une le 4 mars, « Non à la grande braderie de la faune sauvage », signé par des associations et ONG, s’insurgeait contre la marchandisation des espèces sauvages. 

Bouleversements du monde ou fin du monde ? A ce propos, « la fin du monde ne sera pas un dîner de gala », concluait Christophe Bouillaud dans son âpre critique du dernier livre de Pablo Servigne, Gauthier Chapelle et Raphaël Stevens (Une autre fin du monde est possible), où ils s'essaient à penser une apocalypse apaisée. Leur reprochant leur naïveté enfantine, Christophe Bouillaud s'est attiré les foudres de certains abonnés, preuve qu’il est ardu de tenir un discours sur la fin du monde sans l’accompagner d’un chouïa d’espoir. Si irréaliste soit-il d'élaborer une théorie du bien-être de la fin du monde, un abonné notait pragmatiquement : « Ce bouquin décrit-il une situation irréaliste ? Peut-être, mais je n'ai pas les moyens de construire un bunker. » 

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