Hebdo du Club #53: le patrimoine, un héritage commun au péril de la privatisation

Legs collectif et lieu de transmission, le patrimoine est rassembleur. Mais aussi bardé d'enjeux de pouvoir, jamais à l'abri des confiscations et du risque de la privatisation. Face au lexique de l'unité nationale brandi par les discours médiatique et politique, nos contributeurs se réapproprient la parole et débattent de la signification du symbole. À qui appartient Notre-Dame?

« Que veut-on sauver des flammes ? L'âme de l'histoire de Paris ou celle des crocodiles qui prétendent nous gouverner? » Cette question, posée par une abonnée mercredi 17 avril, résume la lucidité et la malice de nos contributeurs face aux discours qui ont suivi l’embrasement de Notre-Dame. Mais elle condense aussi les enjeux qui auréolent la notion de patrimoine. Héritage commun, richesse collective, le patrimoine serait une « âme » de l’histoire à la disposition de tous, objet de transmission et pont entre les générations. Chacun l’habite à sa manière — rituels religieux, rituels de l’enfance —. C'est le cas de nos contributeurs, qui ont su exprimer ce qui les reliait au monument, parfois intimement.

Mais institutionnalisé par définition, le patrimoine résulte d’une fabrication toute politique et de rapports de pouvoir. Le glossaire de l’unité nationale, la solennité, l’accaparement de l'événement par les « crocodiles qui prétendent nous gouverner » ont suscité la raillerie de nos abonnés, défiants face aux ferveurs cléricales et aux fantasmes d’une « appartenance » d’un peuple à travers son patrimoine. Enfin, la promptitude du mécénat d’entreprise à confisquer la catastrophe — qui rappelle l’autre sens du mot patrimoine, une richesse individuelle se transmettant par legs, liée à une hérédité et à des privilèges — eut le don de déplaire. 

« Le coeur en cendres et l'âme en deuil »

Observer l’égrènement des billets post-catastrophe les mardi 16 et mercredi 17 avril fut instructif. Les premières heures virent une salve de billets écrits en un jet, au coeur de la nuit, et colorés d’une émotion bardée de solennité et d'hyperboles. Tel l'« Hommage à Notre-Dame de Paris » de Daniel Salvatore Schiffer, célébration non dénuée de sacré d'un philosophe pourtant « agnostique et laïc », « le coeur en cendres et l'âme en deuil ». Un texte qui racontait la stupeur partagée par de nombreux observateurs. Autrice d’une « Lettre à Notre Dame », Sarah Roubato se demande « Qu'est-ce qui en moi pleure cette nuit? ». Réponse : ce n’est pas pour les vieilles pierres ou le bois pluri-centenaire qu’elle se désole, pour le bâtiment, mais pour « la vie qu’il sait créer autour de lui ».

Puis le jour s’est levé. Dans une sorte de dessillement collectif, s’est distillée peu à peu dans les écrits une distance vis-à-vis des hommages emphatiques et une défiance envers le lexique de l’unité nationale qui prévalait depuis les premières flammes. « Quelque chose de moi est atteint qui dépasse ma petite personne. J’appartiens donc à quelque chose de plus grand », écrivait aussi Sarah Roubato dans sa lettre. Mais les symboles sont rassembleurs, ils sont aussi par définition excluants. La contributrice parle certes, pour sa part, d’un « commun » qui ne se limite pas à une affiliation nationale, mais l’idée d’appartenance suscite des questionnements, liée à une injonction à l'émotion collective que certains refusent. C’est le cas d’une abonnée, Christine Rousse, qui l’interroge dans le fil de commentaires : « Et si je ne ressens aucune émotion: suis-je encore française? suis-je normale?». Avec ses grands airs, l'appartenance est suspecte. D'ailleurs « Comment, Notre-Dame encore fumante, [le pouvoir] aurait-il pu manquer si beau prétexte а l'unité nationale?» interroge Olivier Tonneau dans « Notre-Dame et les marchands du temple »

« Je n’ai jamais aimé Notre-Dame »

À rebours des larmes de certains, l’absence d’émotion s’est faite affirmation politique, parfois aussi solennelle que les hommages révérencieux, comme chez Élise Thiébaut dans « Notre Dame Nation ». Dans un aveu qui évoquerait presque une confession, elle assène : « Je n’ai jamais aimé Notre-Dame. Je suis indifférente à sa grandiloquence, comme d’ailleurs à celle de Victor Hugo. Je trouve cet art bouffi d’orgueil, de tentations érectiles, de fanfreluches moyen-âgeuses. Son mystère me laisse froide. Sa légende me fait lever les yeux aux ciel où paraît-il volent de moins en moins d’oiseaux. » Une sécheresse qui découle de particularités biographiques, à l’instar du groupe des émus dont le chagrin se puise dans d’épars souvenirs d’enfance. En tout cas, la froideur face à l’événement a donné des textes savoureux et originaux, comme celui de Jeanne Deaux, « Notre-Dame et la grenouille »« Je me rappelle d'abord n'avoir rien ressenti, puis m'être assez amusé à faire tout un tas de jeux de mots loufoques sur le feu, la chaleur et les étincelles. L'événement a glissé sur moi comme une toile cirée, mais j'en ai senti les frémissements sur mes vêtements. » 

Face à un consensus médiatique nimbé de sacré, les abonnés ont très tôt eu besoin de réfréner les ardeurs dévotes du discours ambiant. D’où la bonne fortune du billet de Michel Pinault (152 commentaires, 123 recommandés), historien fustigeant le « déferlement de cléricalisme » du traitement médiatique de l’événement qui plut au lectorat de Mediapart, véritable faction anticléricale, comme le montre ce commentaire au bord de la submersion : 

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Ou celui-ci, dans un souffle de sédition: 

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En prenant l’exemple d’un malavisé titre du journal Le Monde (« La cathédrale a résisté aux nazis, elle ne va pas nous lâcher maintenant ! »), l’auteur du texte fustige une distorsion de l’histoire. L’Eglise était infestée par le pétainisme. Si certains prélats ont bien « couvert des actes de Résistance ou même appuyé la Résistance, si bien sûr des catholiques ont été des résistants (Témoignage chrétien a été créé dans la Résistance), l'Église dans son ensemble est restée fidèle à Pétain jusqu'au bout.»

Notre-Dame espace de luttes

Au moment où des récits grandiloquents et historiquement fantaisistes se tramaient, Michel Pinault a préféré rappeler que par essence conservatrice et réfractaire «à toutes les formes d’émancipation»« Notre-Dame, cette enclume plantée au cœur de l’île de la Cité, a longtemps symbolisé le pouvoir ecclésiastique aussi bien que le pouvoir royal. » Si Victor Hugo a bien glorifié sa dimension populaire, il n’en faut pas pour autant oublier ce que Notre-Dame veut dire. « Elle reste un lieu dont les puissants qui viennent s’y faire consacrer - souvenons-nous de la messe pour Mitterrand - usent et abusent pour signifier qu’ils restent les maîtres. » 

Mariage lesbien organisé par Act-Up en 2005 à Notre-Dame Mariage lesbien organisé par Act-Up en 2005 à Notre-Dame

Précisément parce qu’elle est un haut-lieu du pouvoir réel et symbolique, Notre-Dame s’est plusieurs fois, malgré elle, muée en un espace de luttes. Une dimension qu’une histoire trop superficielle — ou trop racontée par Stéphane Bern — serait tentée d’escamoter. De bon matin, le billet de Merome Jardin (« Notre-Dame de Paris contre la vôtre ») rappelait l’entrée fracassante d’Act-up Paris dans l’église en 2005, lorsque l’association avait organisé un mariage symbolique entre femmes (une action rappelée au grand public par le film 120 battements par minute de Robin Campillo en 2017). A qui appartient Notre-Dame ? Trace du passé, le patrimoine se refuse à demeurer figé dans le temps, quelquefois investi par le présent. Et par une transgression, le lieu cesse d'être la propriété exclusive d'un groupe, à savoir les chrétiens, mais se trouve une place de choix dans les souvenirs de militants LGBT. Aussi Merome Jardin refuse-t-il les « récupérations patriotiques et réactionnaires » qui se profilent. Une confiscation du symbole, face à laquelle il est bon de rappeler que Victor Hugo dépeignait l’église en lieu d’asile. 

De la fumée à la nausée 

« D’abord, une immense tristesse de voir cette merveille d’architecture partir en fumée. Puis, très rapidement, la nausée » écrit Gilles Le Flech dans « Notre-Dame de Paris ou La Récupération En Marche », résumant le sentiment de beaucoup de contributeurs à propos de la « tapageuse générosité des riches » (« Le milliard, le milliard, le milliard ! »), qui furent nombreux à apprécier le billet de Jean-Luc Hill, « Notre-Dame: déjà la course des donateurs » où les mots de Marx suffisent à décrire la situation : « je ne suis donc pas perclus; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur, l’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon, l’argent m’évite en outre la peine d’être malhonnête » (Manuscrits de 1844). Un phénomène que décrit avec brio Philippe Motta dans « Privatiser l'émotion» « Les cendres de Notre Dame ne sont pas encore froides, qu'on se bouscule autour du tronc. Les dispensés d'ISF se précipitent pour accéder au corbillon, que personne d'ailleurs ne leur tendait, pour y aller de leur écot. Les voilà lancés dans une course encore jamais vue : la générosité. »

Laura Genz Laura Genz

Des mots comme « indécence » ou « obscénité » se sont répandus dans les colonnes du Club pour qualifier l’insanité du « téléthon des milliardaires » que décrit avec clarté Maxime Combes dans son billet. Lesquels milliardaires sont des virtuoses de l’évasion fiscale, telle la famille Pinault (groupe Kering) qui aurait soustrait 2,5 milliards d’impôts (lire l'enquête de Mediapart) et est l’objet d'un redressement fiscal pour 1,4 milliards d'euros en Italie. 

Rien d'irréparable

« Faut-il rappeler que les services de pompiers, si loués après leur action pour limiter les conséquences de l'incendie а Notre-Dame, ne cessent de multiplier les appels d'urgence pour dire combien les coupes budgétaires et les politiques d'austérité sont néfastes а leur travail et а la qualité de la protection qu'ils peuvent assurer ?», note Maxime Combes. Pour beaucoup, l’indécence se situe dans le décalage entre la promptitude à débloquer des sommes titanesques pour des vieilles pierres, et l’indifférence coupable des plus riches envers des causes humaines. Beaucoup ont alors eu besoin de relativiser le drame : « Tout ce bruit pour des planches en bois qui brûlent. Certes très anciennes. Mais juste un bien matériel. Oui avec une Histoire. Un monument qui rapporte sans doute beaucoup d’argent а Paris. Qui participe au ‘rayonnement de la France dans le monde entier’. Mais voilà, rien d’irréparable. » (« Le sens des priorités »).  « Un bâtiment dont des parties plus récentes seront bientôt reconstruites provoque un émoi que la souffrance humaine ne parvient jamais à susciter », ajoute Patricjean dans « L’hystérie collective de Notre-Dame de Paris», une absurdité bien résumée par un dessin de Fred Sochard :  

Miracle ! © Fred Sochard Miracle ! © Fred Sochard

Pour d'autres, tempérer l'émoi de la catastrophe passe par des métaphores forestières : « Que fait un séquoia après avoir subi un incendie ? Il accepte, d’abord ; puis il reprend son cours, il intègre ses blessures, il les fait siennes et elles contribuent à sa beauté de survivant ». 

Conversion du regard

Face à cette valse des gros billets, certains écrits ont prôné une conversion du regard, comme Vingtras avec « Notre-Dame de la sueur ouvrière », rendant hommage à « ces maçons, ces couvreurs, ces tailleurs de pierres, ces charretiers, ces manoeuvres » qui édifièrent la cathédrale. Face aux grands noms qui accaparent l'altruisme à peu de frais, les contributeurs ont su rappeler l’apport secret des anonymes. Comme dans le très précieux témoignage d’un étudiant en master d’archéologie médiévale nous rappelle que les travailleurs de l’ombre existent toujours. « En chantier, c’est toujours plus de 35H/ semaine, dans des conditions physiques compliquées, jamais payé, rarement défrayé. Un chantier, c’est bien plus de bénévoles que de professionnels » ; « On apprend à ne pas être trop regardants sur les conditions de travail », explique-t-il, racontant l’exploitation par des stages bénévoles accumulés durant la scolarité et la souffrance des corps, mais aussi l’invisibilisation dont leur travail est l'objet dans la hiérarchie des professions. Il n’y a pas de fumée sans feu, nous dit ce contributeur, rappelant que le patrimoine se conserve, s’entretient, se soigne, de même que ceux qui y travaillent, sur les coursives, dans les échafaudages : « L’incendie de Notre-Dame vous choque ? Payez-nous ».

Pour conclure, saluons les virtuosités stylistiques de nos contributeurs, qui ont su se montrer à la hauteur de l'événement, ne rechignant jamais à un petit excès d'emphase et d''imagination, pour notre plus grand plaisir : « A tout prendre, je préfère penser que Notre-Dame s’est immolée par le feu pour signifier sa haine des faux prophètes et des philistins, pour échapper aux mains de ses minables gestionnaires. Notre-Dame en ses flammes jaunes comme des gilets, brûlant comme bientôt la planète après elle, incandescente de douleur et d’indignation » (Olivier Tonneau, «Notre-Dame et les marchands du temple»)

 

  

Mais parce que la semaine ne se limite pas à l'incendie de Notre-Dame, voici quelques autres billets dont nous aurions aimé parler :

"Manifester le 13 avril partout en France pour protéger le droit de manifester", une tribune importante rédigée par Michel Tubiana, et qui demeure d'actualité pour samedi prochain, malgré l'unité nationale 

"Pétition : autoroutes, pour une renationalisation", à propos d'une autre forme de patrimoine confisqué 

"Danser l'exode", où s'entremêlent la danse et la question de l'exil  

"Vers un blocage du Bac?" , un billet dont le titre est assez explicite

"Bloquons la République des pollueurs !", une action de désobéissance civile à suivre demain sur Mediapart 

"Et sous nos yeux ébahis Julian Assange a été arrêté" , sur l'effet de sidération provoquées par les images de l'arrestation de Julian Assange. 

"Lettre ouverte à Messieurs Macron et Castaner" , une alerte concernant l'usage du LBD par Laurent Thines, neurochirurgien

"Julian Assange: l’ingérence impérialiste inouïe des États-Unis"

"A Besançon, un enfant arrêté" 

 

  

 

 

 

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