22 mars 68: Nanterre allume la mèche

N°25 dans la série "1968" qui comportera au moins 68 articles sur l'année...Le 22 mars 68 est créé le mouvement du même nom à Nanterre. Il défend les revendications étudiantes comme celles de la jeunesse qui rue contre l'ordre bourgeois. Prochain article: "25 Mars 68 à Honfleur: "Je n'avais pas vu ça depuis 36 !"

 22 mars 2018- Photos Nanterre de Gérard-Aimé / Gamma-Rapho

La création du mouvement du 22 mars à l’Université de Nanterre est l’occasion de décrire le mouvement étudiant dans ses développements jusqu’à la veille de Mai et Juin 68. C’est délibérément que ce sujet n’est abordé de front que comme le N°25 de la série « 1968 ». Répétons le encore une fois, pour tordre de cou à des années d’affabulation sur Mai et Juin 68. Ce n’est pas une révolte étudiante, mais le moment de l’explosion, jusqu'à la plus importante grève générale de l'histoire de France, de contradictions politiques et sociales accumulée dans la décennie. Le mouvement étudiant n’est qu’un détonateur. Nous verrons comment en Mai très précisément. 

Le 20 mars 68, une manifestation de 300 personnes organisée par le Comité Vietnam national (CVN) met à mal les vitrines d’une agence American Express place de l’Opéra à Paris. Quelques jours avant, des militants s'attaquent aux façades de la compagnie aérienne TWA, rue Scribe, et de la Bank of America, place Vendôme. 

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 Ce ne sont que des gestes de violence symbolique, sans aucune comparaison avec les crimes de guerre perpétrés tous les jours au Vietnam depuis plusieurs années. De plus, les centaines de manifestations dans le monde entier contre la guerre du Vietnam sont souvent violemment réprimées. La solidarité avec le peuple vietnamien est aussi l’objet d’affrontement avec les fascistes. Dès la rentrée universitaire de 1967, le hall de Nanterre est déjà barré d'une inscription à l'adresse de l'extrême-droite concentrée à la fac de droit et à Assas à Paris: Fascistes échappés de Dien-Bien-Phu, vous n'échapperez pas à Nanterre ! Au lieu de prendre des coups, il est temps d’en donner.

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Le régime croit lui que le moment est venu d’intimider et paralyser le CVN dont les comités se développent, y compris dans les lycées. Il fait arrêter six militants jugés à divers titres responsables de l’action, dont Xavier Langlade, étudiant à Nanterre, et comme par hasard responsable du service d'ordre de la Jeunesse communiste révolutionnaire et Nicolas Boulte, ancien secrétaire général de la Jeunesse étudiante chrétienne et secrétaire du CVN. Autrement dit, un gros coup de bambou propre à satisfaire l’Ambassade US…

Le 22 mars à Nanterre, des militants peignent des slogans, pour la première fois, dans l’intérieur de l’Université, s’emparent de l’émetteur de l’université, et appellent une AG. A 15 heures, l’AG assemblée générale de l’Université de Nanterre réunit plus de 600 étudiants et exige la libération des militants en garde à vue. Elle décide d’occuper le huitième étage de la tour universitaire, siège du conseil de la faculté. À 21 heures, 150 étudiants occupent la salle du conseil des professeurs. La majorité sont liés à la JCR, aux anarchistes ou au PSU. 

 

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Voici le "Manifeste des 142" adopté à l’issue de l’occupation de la salle du Conseil dans la tour administrative de la faculté de Nanterre:

« À la suite d’une manifestation organisée par le comité Vietnam naitonal, pour la victoire du peuple vietnamien contre l’impérialisme américain, DES MILITANTS DE CETTE ORGANISATION ONT ÉTÉ ARRÊTÉS DANS LA RUE OU À LEURS DOMICILE PAR LA POLICE.

Le prétexte invoqué était les attentats qui eurent lieu contre certains édifices américains à Paris.

Le problème de la répression policière contre toute forme d’action politique se repose à nouveau.

Après :

• Les flics en civil à Nanterre et à Nantes

• Les listes noires

• La trentaine d’ouvriers et d’étudiants emprisonnés à Caen, et dont certains sont encore en prison

• Les perquisitions et arrestations continuelles contre les étudiants de Nantes qui mirent à sac le rectorat... ... 

Le gouvernement a franchit un nouveau pas. Ce n’est pas aux manifestations que l’on prend les militants, mais chez eux. Pour nous ces phénomènes ne sont pas un hasard. Ils correspondent à une offensive du capitalisme en mal de modernisation et de rationalisation.  Pour réaliser ce but, la classe dominante doit exercer une répression a tous les niveaux.

• La remise en cause du droit d’association pour les travailleurs

• L’intégration de la sécurité sociale

• Automation et cybernétisation de notre société

• Une introduction des techniques psychosociologiques dans les entreprises pour aplanir les conflits de classe (on prépare certains d’entre nous à ce métier) Le capitalisme ne peut plus finasser.

NOUS DEVONS ROMPRE AVEC DES TECHNIQUES DE CONTESTATION QUI NE PEUVENT PLUS RIEN
Le socialiste Wilson impose à l’Angleterre ce que De Gaulle nous impose.
L’heure n’est plus aux défilés pacifiques comme celui organisé par le SNESUP jeudi prochain sur des objectifs qui ne remettent rien en cause dans notre société. Pour nous l’important est de pouvoir discuter de ces problèmes à l’université et d’y développer notre action.

NOUS VOUS APPELONS À TRANSFORMER LA JOURNÉE DU VENDREDI 29 EN UN VASTE DÉBAT SUR

• Le capitalisme en 68 et les luttes ouvrières

• Université et Université critique

• La lutte anti impérialiste

• Les pays de l’est et les luttes ouvrières et étudiantes dans ces pays. 

POUR CELA NOUS OCCUPERONS TOUTE LA JOURNÉE LE BÂTIMENT "C" POUR DISCUTER DE CES PROBLÈMES PAR PETITS GROUPES DANS DIFFÉRENTES SALLES.
À chaque étape de la répression nous riposterons d’une manière de plus en plus radicale et nous préparerons dès maintenant une manifestation devant la préfecture des Hauts de Seine. »

L'occupation se termine dans la nuit, lorsque les étudiants apprennent la libération des militants arrêtés le 20 mars. Le 28 mars, pour bloquer l’initiative annoncée pour le lendemain, le doyen Grappin suspend tous les cours pour deux jours. Mais il ne peut empêcher la tenue par 500 étudiants d’une « journée pelouses », le 29 mars, avec des débats à l’extérieur des bâtiments. La semaine suivante, une nouvelle journée est organisée le 2 avril avec un animateur du mouvement étudiant allemand, et de l’Université critique à Berlin, Rudi Dutschke. 1 200 étudiants scandent alors le mot d’ordre des étudiants allemands; « Che Che Guevara, Ho Ho Ho Chi Minh ». Le mouvement étudiant allemand fera l’objet d’un article le 11 Avril. Ce même jour le recteur de l’Académie de Paris interdit à la Sorbonne un meeting où devait parler ainsi que des représentants du mouvement des étudiants italiens ( voir article ici) et espagnols.

Le mouvement du 22 mars a alors un soutien massif. Daniel Bensaid, un des fondateurs du mouvement et membre de la direction de la JCR, le décrit ainsi: « Ce mouvement est né d’une accumulation d’expériences tout au long de l’année 1967-1968 : grève étudiante en 1967, lutte pour la mixité des dortoirs, mobilisations sur le campus de Nanterre, fort soutien aux grèves ouvrières dans les usines nouvelles en province, guerre du Vietnam, fort esprit anticolonialiste dans l’après-guerre d’Algérie, solidarité avec les luttes antibureaucratiques notamment en Pologne…Le mouvement du 22 mars est un peu la synthèse de toutes ces petites expériences militantes, lors de l’arrestation d’un étudiant de Nanterre dans une manif contre la guerre du Vietnam. Il ne s’agissait pas d’un mouvement corporatiste étudiant, mais d’un mouvement social et politique. » (Retour sur la radicalisation de 1968)

 Le mouvement est lancé en dehors de toute structure syndicale ou politique. Jean-Pierre Duteuil, un des leaders du mouvement nanterrois explique: « Cette grève n’est importante ni pour ses motifs ni pour ses résultats, mais par le décloisonnement qu’elle opère entre les étudiants, par l’esprit d’initiative qu’elle fait souffler sur la faculté, et par toutes les revendications de nature nouvelle qui viennent se greffer aux slogans corporatistes. C’est à partir de cette grève que le monde politique de Nanterre va commencer à se structurer de manière différente… et que le sentiment d’appartenance à la communauté nanterroise qui existait de manière latente prend corps et s’élargit. »

Daniel Cohn-Bendit dit de son côté: « En fait, j’émerge à ce moment-là comme l’un des porte-parole du mouvement. Cela participe à la création d’un nouveau climat à Nanterre qui nous donne une crédibilité parce que l’on a su créer ensemble le lien entre révolutionnaires et étudiants… On a donné envie aux gens de se mettre en mouvement. » Les cours reprennent après huit jours de grève totale et une négociation au ministère.

Le mouvement étudiant n’est pas née à Nanterre ni en mars 1968

Mais le développement du mouvement étudiant, à Nanterre comme dans d’autres villes universitaires, ne date pas du 22 mars. C’est l’aboutissement d’années de mobilisations sur bien des sujets. Le Manifeste des 142 cité plus haut appelle à une journée de débats le 29 mars sur les principaux sujets:

• Le capitalisme en 68 et les luttes ouvrières

• La lutte anti impérialiste

• Les pays de l’est et les luttes ouvrières et étudiantes dans ces pays

• Université et Université critique.

Chacun des trois premiers sujets a déjà fait l’objet d’articles dans la présente série « 1968 ». D’autres articles de cette série complèteront de tableau sur chacun d’entre eux. Le quatrième sujet a déjà fait l’objet d’articles concernant l’ Italie, la Tunisie et le Sénégal et seulement de mentions concernant la France.

Mais rappelons d’abord ce qui n’était pas mis au programme du Manifeste et pourtant a marqué le plus la presse du moment: le refus de la morale bourgeoise, autoritaire et hypocrite. Deux article de la série en ont déjà traité rapidement à propos des changements dans la jeunesse au cours des années 60 :

Depuis son fameux "automne rouge" de 1965, ponctué de trois mois de meetings, exclusions et affrontements avec la police, Antony, la plus grande résidence universitaire française, n'applique plus le règlement officiel qui interdit aux garçons l’accès aux résidences des filles. Depuis 1967, dans plusieurs campus, les garçons ont envahi les pavillons des filles pour marquer leur décision d'abolir le règlement. A Nanterre, ils le font en mars 1968. Dans quelques villes, dont Nantes, Nice, et Montpellier, les autorités ont cru fait appel à la police. L'académie de Nancy fait appel aux gardiens de la paix et CRS qui laissent une vingtaine de garçons et filles inanimés. En vain souvent…

De guerre lasse, le 22 février 68, Alain Peyrefitte, ministre de l’Education nationale présente les grandes lignes d'un nouveau règlement. Une « hypocrisie" dénonce l’UNEF, car le nouveau règlement autorise les garçons majeurs à recevoir des filles dans leur chambre jusqu’à 23 heures, mais la réciproque n'est pas admise. Et ce que veulent les étudiants est bien plus que la « liberté de circulation ».

Le paternalisme commence donc à voler en éclat avant Mai 68. Même dans les lycées (voir article cité précédemment). Concernant Nanterre en 1967 voici un extrait du témoignage de Jean-Jacques Dufayet, étudiant dans cette université, à lire intégralement, ne serai-ce que pour le plaisir de son humour:

 « Dany le Rouge s’est fait remarquer la première fois en apostrophant le ministre François Missoffe, venu inaugurer la piscine de la fac. C’est un de ces jours où je n’avais pas décollé du plumard, mais l’histoire est devenue célèbre sur le campus : au ministre, qui venait d’écrire un Livre Blanc sur la Jeunesse, Cohn-Bendit déclara que son bouquin était un tissu d’inepties, qu’il ne parlait « même pas des problèmes sexuels des jeunes ». Ce à quoi le ministre des Sports retorqua, non sans humour, que ceux qui avaient de tels problèmes pourraient désormais plonger dans la piscine pour se rafraîchir les idées.

Et là, une petite parenthèse s’impose. Je ne sais pas ce qu’on pourra dire plus tard de notre génération, mais il est un fait que le zizi nous préoccupe beaucoup. A Nanterre, en particulier, c’est un sujet sensible. Je n’y étais pas encore l’année dernière, pour cause de bac à passer. Dany en revanche faisait partie de ceux qui y essuyaient les plâtres. Dans ce no man’s land gai comme… Nanterre, la cité universitaire était le seul point de vie, aussi végétative soit-elle. Petit problème : comme dans toutes les cités universitaires du pays, il y a le bâtiment des garçons, et celui des filles. Avec un règlement qui les veut strictement étanches. »

Concernant  l’altercation entre Daniel Cohn-Bendit et le ministre, voici le Rapport des Renseignements généraux qui démontre que Daniel Cohn-Bendit, comme pas mal d’étudiants de Nanterre et d’ailleurs, avait lu "La Révolution sexuelle" de Wilhelm Reich traduit depuis peu.

«Hier [le 8 janvier 1968], de 17h20 à 17h40, M. Missoffe, ministre de la Jeunesse et des Sports, a visité le nouveau centre sportif de la faculté, 2, rue de Rouen, à Nanterre. Le ministre a posé des questions techniques à l’architecte, notamment sur les installations de chauffage et la ventilation ainsi que sur le système de purification de l’eau. À la sortie de M. Missoffe, une cinquantaine d’étudiants qui l’attendaient ont poussé des cris hostiles. Le ministre a voulu engager le dialogue. Un étudiant d’origine allemande, M. Marc Daniel Kohn-Bendit (sic) a alors pris la parole pour lui demander de discuter du problème sexuel. Le ministre a cru qu’il s’agissait d’une plaisanterie. Toutefois, l’étudiant a insisté et a déclaré que “la construction d’un centre sportif était une méthode hitlérienne, destinée à entraîner la jeunesse vers le sport, pour la détourner des problèmes réels, alors qu’il faut avant tout assurer l’équilibre sexuel de l’étudiant”.»

C’est l’occasion de rappeler que pour une petite partie de la jeunesse, dès avant mai,  la révolution sexuelle est non seulement indispensable à la liberté de chacun, mais une composante de la révolution à mener contre le système bourgeois.  

Je conseille de voir ce reportage. Les 50 premières minutes concernent le mouvement étudiant et les 10 premières le mouvement du 22 Mars, y compris interview de Daniel Cohn-Bendit.

De la misère en milieu étudiant

A Strasbourg, début 1967, le bureau de l’UNEF passe sous l’influence des membres de l’Internationale Situationniste, qui mettent au vote de la première AG la dissolution de l’UNEF à Strasbourg. Puis ils distribuent des milliers d’exemplaires d’une brochure de 28 pages, De la misère en milieu étudiant, anonyme bien que certains l’attribuent à Guy Debord ou Mustapha Khayati. Elle sera encore plus lue en 1968 que le Manifeste du Parti Communiste, et le Petit Livre Rouge, sans parler de la Bible…Elle est distribuée aux étudiants, enseignants et employés lors de la cérémonie de rentrée universitaire en 1967.

L’hostilité bruyante de quelques dirigeants de l’UNEF, du maire de Strasbourg, autres notables et plumitifs assurent sa promotion nationale. En quelques mois, 300 000 exemplaires seront imprimés. Le texte est traduit en six langues à l'été 1967.

Le titre complet, bien plus long, signe son actualité: « De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier. »  Le brûlot commence par cette phrase : « Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l’étudiant en France est, après le policier et le prêtre, l’être le plus universellement méprisé. » La version originale est  ici. En voici des extraits. 

Le texte critique le livre de Bourdieu et Passeron, Les Héritiers, Les étudiants et la culture, paru en 1964, et déjà très lu par les étudiants progressistes:

« Les sociologues Bourderon et Passedieu (sic), dans leur enquête "Les Héritiers: les étudiants et la culture" restent désarmés devant les quelques vérités partielles qu'ils ont fini par prouver. Et, malgré toute leur volonté bonne, ils retombent dans la morale des professeurs, l'inévitable éthique kantienne d'une démocratisation réelle par une rationalisation réelle du système d'enseignement c'est-à-dire de l'enseignement du système. »

Le texte fait le diagnostic suivant:

« Esclave stoïcien, l'étudiant se croit d'autant plus libre que toutes les chaînes de l'autorité le lient. Comme sa nouvelle famille, l'Université, il se prend pour l'être social le plus "autonome" alors qu'il relève directement et conjointement des deux systèmes les plus puissants de l'autorité sociale: la famille et l'Etat. Il est leur enfant rangé et reconnaissant. Suivant la même logique de l'enfant soumis, il participe à toutes les valeurs et mystifications du système, et les concentre en lui. Ce qui était illusions imposées aux employés devient idéologie intériorisée et véhiculée par la masse des futurs petits cadres. »

Et annonce la crise à venir:

« L'étudiant ne se rend même pas compte que l'histoire altère aussi son dérisoire monde "fermé". La fameuse "Crise de l'Université", détail d'une crise plus générale du capitalisme moderne, reste l'objet d'un dialogue de sourds entre différents spécialistes. Elle traduit tout simplement les difficultés d'un ajustement tardif de ce secteur spécial de la production à une transformation d'ensemble de l'appareil productif. Les résidus de la vieille idéologie de l'Université libérale bourgeoise se banalisent au moment où sa base sociale disparaît. L'Université a pu se prendre pour une puissance autonome à l'époque du capitalisme de libre-échange et de son Etat libéral, qui lui laissait une certaine liberté marginale. Elle dépendait, en fait, étroitement des besoins de ce type de société : donner à la minorité privilégiée, qui faisait des études, la culture générale adéquate, avant qu'elle ne rejoigne les rangs de la classe dirigeante dont elle était à peine sortie. » 

Il dénonce la misère de la vie étudiante: 

“Dans une "société d'abondance", le statut actuel de l'étudiant est l'extrême pauvreté. Originaires à plus de 80 % des couches dont le revenu est supérieur à celui d'un ouvrier, 90% d'entre eux disposent d'un revenu inférieur à celui du plus simple salarié La misère de l'étudiant reste en deçà de la misère de la société du spectacle, de la nouvelle misère du nouveau prolétariat” 

Mais aussi la vie de misère des étudiants:

« Incapable de passions réelles, il fait ses délices des polémiques sans passion entre les vedettes de l'intelligence , sur de faux problèmes dont la fonction est de masquer les vrais : Althusser - Garaudy - Sartre - Barthes - Picard - Lefebvre - Levi Strauss - Halliday - Chatelet - Antoine. Humanisme - Existentialisme - Structuralisme - Scientisme - Nouveau Criticisme - Dialecto-naturalisme Cybernétisme - Planétisme - Métaphilosophisme. Dans son application, il se croit. d'avant-garde parce qu'il a vu le dernier Godard, acheté le dernier livre argumentiste, participé au dernier happening de Lapassade, ce con. Cet ignorant prend pour des nouveautés "révolutionnaires", garanties par label, les plus pâles ersatz d'anciennes recherches effectivement importantes en leur temps, édulcorées à l'intention du marché. La question est de toujours préserver son standing culturel. L'étudiant est fier d'acheter, comme tout le monde, les rééditions en livre de poche d'une série de textes importants et difficiles que la "culture de masse" répand à une cadence accélérée. Seulement, il ne sait pas lire. Il se contente de les consommer du regard. »

Au moment où sort De la misère en milieu étudiant, le philosophe Raoul Vaneigem écrit son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations publié en 1967. Plus long, l’ouvrage appelle aussi à mettre à bas l’ordre dominant, mais appelle aussi à “Vivre sans temps mort, jouir sans entrave”, hédonisme repris dans les slogans et affiches de mai 68. Le 11 mai 1968, le drapeau rouge flotte sur l’Université de Strasbourg. Environ 6 000 étudiants et 150 enseignants proclame son autonomie. Le 12 juin 1968, elle sera évacuée par la police.

A Nanterre, au moins deux membres du groupe "Les Enragés" font partie de l'Internationale situationniste et participent à la création du Mouvement du 22 mars. Un d’entre eux, René Riesel, fait partie des huit étudiants sont convoqués début en conseil de discipline par le doyen de Nanterre.

Les contradictions propres de l’enseignement supérieur

 

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L’Université connaît dans les années 60 une massification importante alors même que se raréfient certains débouchés. Elle souffre aussi de ses archaïsmes pédagogiques, notamment le mandarinat. A la rentrée 1967, le gouvernement lance le Plan Fouchet  visant à renforcer  la sélection à l’entrée à l’université. Le 9 novembre, l’Unef met dans la rue 5 000 étudiants qui s’affrontent aux gardes mobiles. Dès lors, les débrayages d’amphi et occupations de bureaux se suivent. A Nanterre, près de 10 000 étudiants sont en grève une semaine, et élaborent des cahiers revendicatifs. La majorité des étudiants remettent en cause les modalités plus que le principe de la réforme Fouchet, critiquant les travaux pratiques surchargés, le manque de bibliothèques, le problème des équivalences entre l'ancien et le nouveau régime, et s’inquiétant sur les débouchés. Mais pour une minorité, il s’agit aussi de refuser cette réforme d'asservissement de l'Université aux besoins immédiats de l’industrie. Le 29 janvier, le doyen appelle la police.  Elle est reçue et chassée à coups de chaises, bancs, ou pierres.

Un article de Robi Morder, alors militant des Comités d’Action Lycéens en 1968, fait une bonne synthèse des contradictions qui minent alors l’institution universitaire (Rouge, hebdomadaire de la JCR, du 20 mars 2008). Voici de larges extraits:

 « Pour faire face à l’augmentation des effectifs étudiants – qui passent de 215 000 en 1960-1961 à 500 000 en mai 1968, soit une croissance annuelle de 40 000 étudiants –, la construction d’annexes des facultés parisiennes est décidée. Afin de désengorger la Sorbonne, Nanterre est choisie, l’armée ayant cédé 35 hectares de terrain à l’Éducation nationale, à côté du bidonville. En 1964, les premiers bâtiments sont ouverts aux étudiants. Ils sont 1 200 en septembre, 2000 en fin d’année universitaire. À la rentrée 1967-1968, on compte 10 000 étudiants.

Cette faculté est représentative des contradictions des universités : problèmes matériels – locaux trop exigus pour des étudiants plus nombreux –, déséquilibres sociaux – le nombre d’enfants d’ouvriers à l’université, bien qu’augmentant, reste faible (10 %) –, inquiétude sur l’avenir – on commence à reparler du chômage, et notamment du chômage des jeunes. La réforme Fouchet, du nom du ministre qui l’élabore et qui passe de l’Éducation à l’Intérieur, devant entrer en vigueur à la rentrée 1968, le désordre et l’incertitude règnent quant à la transition entre ancien et nouveau système (problème des « équivalences »). Et l’on sait qu’au Conseil des ministres, avec l’appui du général-président De Gaulle, la sélection à l’entrée des universités est mise à l’ordre du jour.

 

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Ce terreau fertile nourrit une remontée générale des luttes étudiantes, tranchant avec une certaine apathie. Le 6 novembre 1967, jour de la « rentrée solennelle » de l’université à la Sorbonne, un imposant défilé étudiant s’organise boulevard Saint-Michel et s’affronte – déjà – aux policiers. À Caen, en janvier 1968, de nombreux étudiants participent avec les ouvriers – notamment les jeunes – de la Saviem aux manifestations et aux affrontements avec les CRS et les gardes mobiles (…) 

Néanmoins, Nanterre offre des spécificités qui préfigurent un autre visage du mouvement étudiant. Véritable ghetto, coincé entre bidonville, terrain vague, chantiers et ligne de chemin de fer, la faculté n’est pas (comme à la Sorbonne ou au Panthéon) dans la ville. Ni cafés, ni cinémas aux alentours. Les seuls lieux de sociabilité, de regroupement, de résistance (voire de survie) sont la cafétéria et le local de l’Unef. Alors qu’ailleurs, l’Unef est en crise, à Nanterre, il y a 600 adhérents sur 2 000 étudiants en 1965, 1 200 adhérents à la rentrée 1966… mais plus que 600 sur 10 000 en 1968.

Nanterre est une fac jeune… Jeunes enseignants, assistants, exclus (comme les étudiants) des assemblées de faculté où ne siègent que les professeurs et les mandarins… Militants éloignés des débats parisiens, ils tissent – malgré les désaccords et les concurrences – les mailles d’un véritable « esprit nanterrois ». Au printemps 1968, environ 250 à 300 militants actifs – membres ou non de l’Unef ou des groupes politiques – se retrouvent dans les actions. Si l’UEC, Voix ouvrière (VO, ancêtre de Lutte ouvrière), les ESU, le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF, maoïste) et les « pro-situs » (du courant dit «situationniste ») comptent chacun quelques militants, l’UJCML, le Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (Cler, trotskyste, courant Lambert), la JCR, qui « tient » la présidence de l’Association générale des étudiants de Nanterre-Unef (Agen-Unef) et l’Association des résidents de la cité universitaire de Nanterre (Arcun), et les libertaires de la Liaison des étudiants anarchistes (LEA) peuvent respectivement compter sur 30 à 40 personnes. JCR et étudiants anarchistes se trouvent engagés, ensemble, dans l’inédit Mouvement du 22 Mars (…)

En novembre 1967, contre le plan Fouchet et, plus concrètement, pour des équivalences entre l’ancienne et la nouvelle licence, contre la réduction du nombre de travaux pratiques, pour la représentation étudiante au sein des assemblées de faculté, une semaine de grève extrêmement massive – 20 % d’étudiants en cours et une assemblée générale de 2 500 personnes – apparaît comme le prélude à des formes d’organisation et de démocratie directe tranchant avec les pratiques antérieures traditionnelles (les étudiants font grève, le syndicat décide). Ainsi, sont élus des délégués d’amphis, de travaux dirigés et le comité de grève rassemble pour moitié des syndiqués, pour moitié des non-syndiqués (…)

À la réouverture de la faculté, la tenue d’une grande assemblée générale prouve que les militants ne sont pas une « minorité » isolée. À Toulouse se crée le Mouvement du 25 avril et, à la Sorbonne, le Mouvement d’action universitaire, structures hybrides, à l’image du 22 Mars. Les vacances de Pâques ne calment pas « l’agitation », ce qui provoque de nouveau la fermeture de Nanterre, fin avril, et le meeting de protestation du 3 mai 1968 à la Sorbonne, investie par les CRS qui y arrêtent les étudiants présents. Ce qui amène la riposte dans la rue… Mais, là, nous entrons dans le joli mois de mai. »

Et quatre jours avant le 22 mars, soit le 18,  comme au cours de l’année 1967, les étudiants se sont déjà mobilisés dans tout le pays contre la sélection du Plan Fouchet. Voici un extrait de l’Express du 18 mars 1968, à la veille donc du 22 mars:

« En rangs serrés, casqués, matraques à la main, les C.R.S. attendaient, jeudi dernier, les 5000 étudiants parisiens décidés à faire entendre leurs revendications au ministre de l'Education nationale. Après avoir vainement attendu le ministre à la nouvelle faculté des Sciences de Paris, qu'il devait inaugurer ce jour-là, les étudiants se dirigèrent rue de Grenelle. En effet, prévenu de la manifestation qui l'accueillerait, M. Alain Peyrefitte avait préféré se retrancher dans son bureau. Au même moment, dans de nombreuses villes de France, d'autres étudiants manifestaient, répondant au mot d'ordre national lancé par la F.R.U.F. (Fédération des résidences universitaires de France) et l'U.N.E.F. (Union nationale des étudiants de France). "Non au nouveau règlement Peyrefitte!", "A bas le plan Fouchet!", "A bas la répression policière!", tels sont les mots d'ordre qui ont retenti devant les rectorats.  

A Nantes, les étudiants ont parcouru la ville en brandissant le drapeau rouge.  A Bordeaux, ils se sont assis devant le rectorat, bloquant la circulation pendant deux heures; l'un d'entre eux a été arrêté. Les étudiants ne chahutent plus. En France, ils manifestent. Ailleurs, ils se soulèvent. » 

Compléments d’information:  

Bibliographie:

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Le même jour…

  • Grâce présidentielle pour 32 détenus activistes de l’OASs
  • En Tchécoslovaquie, Novotny démissionne de son poste de président de la République

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50 ans plus tard…

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Articles déjà publiés dans la série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18.   8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20.   A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"
  21. 15 Mars 68: Université en grève et répression sauvage en Tunisie
  22. 16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam
  23. 18 Mars 68: début du Mai sénégalais
  24.   20 mars 68: Karameh, une victoire de la Palestine

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