Effet Weber

C'est après un long développement sur l'activité communautaire que Max Weber1 écrit ceci :

Le progrès que l'on constate dans la différenciation et la rationalisation sociales signifie donc, sinon toujours, du moins normalement quand on considère le résultat, que dans l'ensemble, les individus s'éloignent de façon croissante de la base rationnelle des techniques et des règlements rationnels qui les concernent pratiquement et que dans l'ensemble, cette base leur est d'ordinaire plus cachée que le sens des procédés magiques ne l'est au « sauvage ».
La rationalisation de l'activité communautaire n'a donc nullement pour conséquence une universalisation de la connaissance relative aux conditions et aux relations de cette activité, mais le plus souvent elle aboutit à l'effet opposé. Le « sauvage » en sait infiniment plus des conditions économiques et sociales de sa propre existence que le « civilisé » au sens courant du terme, des siennes. (...)2 .

Max Weber considérait qu'à son époque, le début du XXe siècle, en raison des progrès de la science et de la bureaucratie, l'homme civilisé connaissait très peu de choses du monde qui l'entourait. Nous, nous avons l'impression qu'autrefois, avec un peu de curiosité, il était facile d'en savoir un peu plus qu'aujourd'hui. Il n'y a pas si longtemps, lorsqu'un enfant se promenait, il pouvait rencontrer des adultes au travail, et dans certains cas explorer de petites ou de toutes petites entreprises. Cette époque est révolue !
L'essor de l'éducation nouvelle est contemporaine de Max Weber. L'un des projets de ce type d'éducation n'était pas de préparer les élèves à une vie future, mais bien de les faire vivre au présent dans un environnement suffisamment riche et proche de la société extérieure à l'école, pour combattre cette ignorance liée à l'essor du capitalisme et de la bureaucratie.
Que reste-t-il de nos jours de ce projet qui allait jusqu'à proposer l'établissement lui-même comme objet d'expérimentation3 et d'apprentissage ?
L'éducation nationale dans l'enseignement « général » en est toujours à prodiguer une espèce de culture livresque, littéraire, culturelle, qui n'a que peu de choses à voir avec notre univers technicisé.
Le rôle actif que joue l'école d'aujourd'hui dans l'oubli du fonctionnement de notre société et de nos rapports avec l'environnement est à proprement parler stupéfiant. Et cela est d'autant plus stupéfiant que l'on prétend de plus en plus souvent consulter les citoyens ordinaires à propos de sujets de plus en plus spécialisés et ardus. À première vue, nous devrions nous féliciter du développement de ces méthodes démocratiques. Mais à quoi servent ces méthodes, si elles ne s'accompagnent pas de réflexions préalables, d'échanges d'arguments basés sur des informations « solides » et une expertise certaine ? À faire assumer aux citoyens des responsabilités qui ne leur incombent pas ?
Ce qui est problématique donc, c'est l'opacité de la société actuelle. L'un des remèdes consiste à lutter contre l'ignorance. L'école ne serait-elle pas bien placée pour participer à cette lutte ? S'appliquer à faire de l'école un sanctuaire, ce qui doit être chose fort difficile, va sans l'ombre d'un doute à l'encontre de ce but.
C'est une source d'étonnement que de voir des partisans de l'école dite traditionnelle souhaiter une fermeture étanche vis-à-vis de l'extérieur, sans se soucier de cette circulation qui existe entre le dedans et le dehors.
Même si l'essentiel de la transmission des savoirs devait se passer entre les quatre murs d'une classe, il y aurait quand même des chaises, des tables, des stylos, du papier, un tableau bref des objets issus d'un processus de production. Et je me garde bien de parler des calculatrices ou des téléphones portables.
Le bon enseignant devrait-il faire oublier tout questionnement sur l'origine de ces objets ? Comment pourrait-il atteindre cet objectif si par hasard ou par erreur il utilisait un vidéoprojecteur ? Et que se passerait-il, comme c'est souvent le cas, si ce vidéoprojecteur tombait en panne ?
Pour que l'école fonctionne selon les vœux de certains anti-pédagogues4 et néanmoins enseignants, elle devrait être doublement sanctuarisée ! Il faudrait construire un mur d'enceinte pour la séparer d'un extérieur contaminant. Comme cela ne suffirait pas, il faudrait trouver un agencement intérieur qui empêchent d'apercevoir tout ce qui concourt à la bonne marche de l'établissement mais qui ne relève pas d'un programme d'enseignement. Difficulté supplémentaire, il faudrait rendre invisible le personnel de service !
On peut aimer ou ne pas aimer la technique mais on ne peut faire autrement que de constater qu'elle existe et qu'elle se développe. Les plus ardents critiques de la technique l'utilisent souvent d'une manière plus ou moins éhontée parce qu'aveugle. Je suis absolument convaincu de ceci : tout enseignant, aussi féru d'humanités soit-il, serait content d'être secouru par une équipe du SAMU s'il était victime d'un grave accident de la route et s'il estimait qu'il avait quelque chance de s'en sortir5 .
Il est nécessaire de préparer les jeunes à la vie telle qu'elle est et éventuellement de leur faire apprécier les progrès techniques lorsque nous considérons qu'il y a progrès ou tout simplement lorsque nous utilisons des appareils issus de cette technique.
À partir du moment où l'on considère que l'école doit être un espace démocratique, et que tout le monde doit participer à sa gestion et aux prises de décision, cet espace devient particulièrement perméable. Il existe des frontières entre l'intérieur de l'école et l'extérieur de l'école, mais le temps passé à l'école n'est pas tout le temps de la vie, comme nous l'avons tous remarqué. Cela implique que les frontières soient floues, et qu'il vaut mieux faire avec que de s'obstiner à construire des murs, réels ou imaginaires.
D'une certaine façon, c'est notre ignorance qu'il s'agit de vaincre. Que cherchons-nous à savoir ? Quelle sorte de savoirs cherchons-nous à acquérir ? Car il y a une différence entre pouvoir réciter un cours, faire preuve de brio lors d'une interrogation, et concourir au bon fonctionnement d'une société !
À la veille ou au lendemain d'élections, tout le monde peut constater que l'ignorance est très bien partagée entre tous les citoyens. Qui a une idée relativement complète de ce que sont les « institutions françaises » ? de ce qu'est un régime démocratique ? Au passage, rappelons que bien des établissements, bien des usines, bien des entreprises qui existent en régime « démocratique » n'ont rien de démocratique ! Cela il faudrait l'expliquer.
J'affirme que cette gestion de l'établissement par nous-mêmes a une dimension éminemment... instructive. L'essence du projet consiste à se confronter ensemble aux conditions de possibilité de toutes les activités.
La façon dont nous utilisons tel ou tel ordinateur, la façon dont nous partageons le travail, la façon dont nous nous entraidons est extrêmement importante. De plus il faut savoir quelles valeurs nous véhiculons, nous les responsables de cette entreprise. Autorisons-nous cet adjectif : communautaires. Il s'agit au fond de retrouver la dynamique d'un village6 , idéalisé et modernisé sans doute, mais village quand même.
Prenons le cas du budget. Dès le début de l'année, nous nous efforçons de savoir de quelle somme nous disposons et cette somme est rendue publique. Chacun est amené à connaître les dépenses « incontournables » et chacun peut faire des demandes de budget.
Il convient ensuite de voir si toutes les dépenses sont possibles, et si toutes les dépenses sont acceptables. Il ne s'agit pas d'un vain exercice, d'une simulation. Il s'agit de nos conditions réelles de fonctionnement. Lorsqu'il faut opérer des coupes, les critères se dégagent en partie lors de négociations plus ou moins difficiles.
Les procédures d'adoption du budget doivent être claires, le calendrier fixé à l'avance, et la possibilité de discuter, d'argumenter étendue à tout l'établissement. Jusqu'à présent, ces demandes ne sont pas camouflées derrière de mystérieux numéros de compte.
Le budget final est exposé en assemblée générale, revu en groupe de base et voté7 .
Ce n'est pas tout. La connaissance d'une société ne se borne pas plus à la connaissance d'un recueil de lois et de réglements, s'ils existent qu'à la connaissance de bons auteurs.
En suivant le chemin qui mène à l'adoption d'un budget nous pouvons voir comment se conjuguent trois domaines sur lesquels Anthony Giddens8 met l'accent : celui des significations, celui de la domination, et celui du législatif.
Commençons par envisager des gens qui tentent de communiquer. Ils ne sont pas tout à fait d'accord sur le sens des mots et il faut qu'ils acceptent d'accorder leurs définitions. Il y a donc des dictionnaires personnels qui accompagnent chaque individu, liés à leur expérience et à leurs diverses appartenances. Nous apprenons à construire des ordres du jour, à hiérarchiser les points à aborder, et plus important, à nous mettre d'accord et... nous apprenons que tout ne peut être dit !
Au début de l'expérience la question s'est posée de ce qu'on appelait l'implicite ou l'explicite. C'est devenu l'enjeu d'une lutte, et cela a même abouti à la diffusion d'un tract intitulé : « Non à l'implicite ! ». Il est vrai que dans l'univers scolaire, l'on est en droit de s'attendre à une certaine « transparence ». Certainement, mais dans quels domaines ? Et comment s'y prendre pour l'obtenir ?
Ce point demanderait de plus amples développements, puisque nous savons que le détour par l'universel, dans ce cas « l'implicite » sert certainement à masquer un élément précis que je ne connais pas.
« On ne nous dit pas tout ! » pour citer une humoriste à la mode.
Nous apprenons qu'il y a des limites à l'exhaustivité et à l'explication, au risque de transformer chaque prise de parole en un texte gigantesque. Nous apprenons que le tact est un élément important de la vie en commun et qu'il peut y avoir de la censure. Enfin, tout n'est pas traduisible en mots, contrairement à ce que certains lettrés voudraient nous faire croire.
Ensuite il y a la question de la contribution et de la rétribution et cela relève du champ de la domination, du pouvoir. Il est facile de faire remarquer, au hasard, que c'est en dernier ressort la réunion d'équipe qui produira un budget en équilibre, soumis ensuite au vote de l'ensemble des membres de la collectivité : l'équipe enseignante a un pouvoir très important.
Enfin se pose la question du législatif : d'où viennent les règles ? Qui les établit ? Et sont-elles appliquées ? Nous savons tous que la question du règlement, donc des règles, traverse voire obsède toute l'éducation nationale et que ces règles ne concernent pratiquement que le maintien de l'ordre.
Il est devenu courant de distinguer l'organisation formelle et l'organisation informelle, l'organigramme et le sociogramme, sans forcément en saisir toutes les implications : en particulier cela amène quelquefois à confondre une organisation clandestine, dangereuse, avec une organisation qui déborde le cadre de l'organisation formelle, signe de vitalité.
C'est pourquoi, comme Giddens (et Goffman) nous reconnaissons deux types de règles dans cet établissement,. Il y a les règles qui sont écrites mais qui sont de fait superficielles. Elles sont appliquées quelquefois, pas toujours, et elles peuvent donner lieu à des sanctions lourdes, comme une exclusion. Il y a d'autres sortes de règles, repérables dans ce lycée et que l'on pourrait qualifier de profondes : l'utilisation du tutoiement, le fait d'appeler chacun par son prénom... Le matin en arrivant il faut dire bonjour un peu à tout le monde, etc. Il y a une manière de se parler que l'on ne trouve nulle part ailleurs... dans l'éducation nationale. Cette manière de concevoir le législatif continue à faire débat, évidemment.
Ce lieu pousse à réfléchir, à proposer, à agir, et à avoir des discours sur les pratiques. Ces discours ne correspondent pas toujours aux pratiques. Bien entendu, comme ailleurs, on peut faire l'hypothèse du mensonge ou de la vantardise, mais on est surtout amené à faire ce constat : il est difficile de convertir des pratiques en discours !
Nous avons formé des artistes, nous formons des éducateurs, mais il semblerait, paradoxalement, que la formation dispensée soit plutôt orientée vers l'administration ou tout au moins vers l'animation. Il serait intéressant de savoir combien de nos anciens élèves sont devenus régisseurs par exemple.
J'ai tenté de donner un aperçu de notre lutte contre l'effet Weber, lutte qui est basée sur la construction collective du lycée autogéré. Cette construction qui a lieu tous les jours n'est pas une fin en soi. Il faut aussi s'intéresser à l'acquisition des connaissances en tant que telle.

 

à suivre :  (7)

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1. Cité par René Lourau dans « Le pédagogue entre l’enseignement et l’analyse », postface à L’illusion pédagogique, L’épi, 2ème éd., Paris, 1973.
2. Max Weber, Essais sur la théorie de la science, Agora, Presses Pocket, Plon, Paris, 1992, p. 363
3. Les anglos saxons parlaient de self government !
4. Bien évidemment, nous essayons d’adopter un point de vue radicalement opposé, en faisant l’hypothèse que de fréquenter un établissement dans tous ses aspects forme à la vie actuelle.
5. C’est entre autres pour cette raison que je ne me gêne pas pour faire référence à mes expériences de patients plus ou moins hypocondriaque.
6. Si des visiteurs s’attendent à retrouver l’école qu’ils ont connue, ils risquent d’être déçus. Cependant, s’ils n’ont pas d’idées préconçues, ils retrouveront ce qu’ils peuvent rencontrer dehors, dans le milieu associatif, entre autres... Nous avons pu le constater souvent, en particulier lors des rencontres du réseau « repas », réseau d’échange de pratiques alternatives et solidaires.
7. Il y a bien longtemps, par crainte des manipulations, le vote en Assemblée générale et à main levé a été abandonné.
8. Anthony Giddens, La constitution de la société, Paris, PUF, 1987

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