L’Effet Mühlmann (8) sixième effet.

L’effet Mühlmann

C’est à partir de la lecture du livre de W. Mühlmann, Messianismes révolutionnaires du Tiers Monde[1] que René Lourau énonce ce qu’il nomme Effet Mühlmann :

L’effet Mühlmann, habituellement décrit en termes de « récupération » ou « d’intégration », désigne le processus par lequel des forces sociales ou marginales, ou minoritaires, ou anomiques (ou les trois à la fois) prennent forme, sont reconnues par l’ensemble du système des formes sociales déjà là. L’institué accepte l’instituant lorsqu’il peut l’intégrer, c’est-à-dire le rendre équivalent aux formes déjà existantes[2].

S’institutionnaliser, c’est acquérir une forme matérielle, c’est faire retour vers ce qui était nié par les forces instituantes du groupe ou du mouvement, c’est emprunter aux formes et aux normes instituées afin d’exister comme institution. Mais ce retour, cet emprunt n’est pas forcément régression et trahison du projet : il s’agit d’une reprise de l’institué en tant qu’il a été nié par l’instituant, et d’une négation de l’instituant en tant qu’il a été lui-même nié par l’institué (...)[3]

L’institutionnalisation d’un mouvement social (religieux, politique, esthétique, etc.) est fonction de l’échec de la prophétie “qui donnait son contenu et sa force au mouvement (...)”ou : le simulacre de réalisation du projet initial accompagne forcément l’échec de ce projet[4].

À travers ces cours extraits centrés sur le devenir des mouvements instituants, René Lourau nous donne des éléments pour comprendre ce qu’il entend par institutionnalisation. Par contre il est nécessaire de revenir sur les concepts d’instituant et d’institué, ce qui n’est pas évident, comme celui de prophétie, qui quitte le domaine limité des religions. Quant à l’échec, si tout le monde sait bien de quoi il s’agit, convenons que l’échec est une notion souvent relative, et que pour l’apprécier, il faut se référer à des normes et des valeurs.

Ces trois textes résument très brièvement les histoires d’une foule de mouvements, dont font partie les mouvements messianiques. En caricaturant quelque peu, je dirai que la première version est neutre, que la deuxième est porteuse d’espoir, et que la troisième est... désespérante. Ensemble, elles mettent en lumière les hésitations de René Lourau à propos du devenir d’un projet qui prendrait le risque de s’installer dans la durée. Puisque dans la visée de l’éducation il y a une envie, un désir de transformation, de transformer les autres et peut être soi-même, il est nécessaire de tenir compte de l’histoire, du changement, donc de la temporalité. Or si cela n’est que rarement fait, malgré l’insistance d’un certain nombre de théoriciens, c’est qu’il est difficile de rendre compte du mouvement, il s’agit d’un défaut du langage et j’ajouterai : d’un refus de la dialectique[5] d’une part, du vivant d’autre part.

 

Revenons d’abord sur la première proposition : « l’institué accepte l’instituant lorsqu’il peut l’intégrer, c’est-à-dire le rendre équivalent aux formes déjà existantes ». Elle se présente comme ayant un caractère universel, comme une loi de la sociologie et de l’histoire. Remarquons que le contenu ne mentionne pas un éventuel échec. Il n’y figure aucun jugement de valeur sur « l’ensemble du système des formes sociales déjà là », et il n’est pas  précisé en quoi consiste l’équivalence qu’il mentionne. Remarquons de plus que celui qui énonce ce type de phrase se place en position d’expert (acte illocutoire).

La deuxième proposition laisse une ouverture, un espoir pour les bâtisseurs de contre-institutions, institutions elles-mêmes. Sans trop solliciter le texte, l’institué apparaît comme ce qui est déjà là, et éventuellement comme aide à la réalisation du projet. D’autres auteurs ont donné d’autres versions de l’énoncé numéro deux. En voici un exemple :

Le despotisme se donne des airs de démocratie. Qui est dupe ? Seules changent les formes de la subordination du travail au capital.

Bien sûr ; mais cette question du changement des formes, de la transformation du mode de domination capitaliste, c’est aussi la question politique des formes de changement. Car cette transformation du système peut aussi bien le consolider qu’ouvrir la possibilité de son renversement[6].

Ce que nous dit la troisième proposition, c’est qu’au cours de l’institutionnalisation « le simulacre de réalisation du projet initial accompagne forcément l’échec de ce projet ». Elle énonce une loi d’un autre type. Elle nous dit que le projet ne peut avoir aucune réalité concrète, et que ceux qui y participent risquent de sombrer dans l’illusion, celle de croire à tort qu’ils mettent en pratique leurs « belles idées » de départ. Et s’ils ne se font que peu ou pas d’illusion, d’autres peuvent être mystifiés.

Cela peut suffire pour arrêter net tout désir de se lancer dans l’aventure. Le pouvoir de la parole est d’une efficacité redoutable, il a la capacité d’entraîner la paralysie. J’ajouterai que lorsque la parole ne suffit pas directement pour arrêter une entreprise, elle a encore le pouvoir d’autoriser les opposants à dresser quelques obstacles, au nom du respect dû aux lois, fussent-elles lois de l’histoire (ou de la sociologie). Bref, tout cela pour pointer l’aspect « performatif » d’une proposition qui intime l’ordre de ne pas emprunter un tel chemin.

L’effet Mühlmann dans sa version « dure » (troisième version) apparaît comme une loi de l’histoire qui condamne toute tentative de changement. En annonçant la vanité de l’entreprise, il agit comme une prophétie, celle de l’échec de la prophétie.

En résumé, l’annonce de l’échec de la prophétie, prophétie elle-même[7] pourrait avoir pour effet l’arrêt immédiat de toute tentative, au nom du refus d’une récupération irrémédiable, d’un renforcement de l’institué toujours vainqueur. Cette annonce risque de faire l’impasse sur l’apparition de formes nouvelles, ou tout au moins sur la recombinaison de formes anciennes, et emprunter elle aussi à la pensée héritée.

 

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[1] Wilhelm E. Mühlmann, Messianismes révolutionnaires du tiers monde, Paris, Gallimard, 1968.

[2] René Lourau, « Analyse institutionnelle et question politique », dans Analyse institutionnelle et socianalyse, l’homme et la société, Anthropos, Paris, Nos 29-30, Juillet-décembre 1973, p. 25.

[3] René Lourau, «L’analyse institutionnelle», dans : G. LAPASSADE et René LOURAU Clefs pour la sociologie, Seghers, Paris, 1974, p. 181

[4] René Lourau, L’Etat inconscient, Minuit, Paris, 1978, p. 66.

[5] Voir les réflexions d’Émile Durkheim sur la dialectique et la rhétorique dans l’évolution pédagogique en France, PUF, Paris, 1969 (1ère édition : 1938)

[6]Dominique Pignon et Jean Querzola, “Dictature et démocratie dans la production ”, Critique de la division du travail, Paris, Seuil, 1973, p. 105 et 106.

[7]Voir Karl Popper, Misère de l’historicisme, Agora, Presses Pocket, Plon, Paris, 1988.

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