L’Effet Mühlmann (11) sixième effet.

L’Effet Mühlmann (11) sixième effet (suite).

Alors, pourquoi s’intéresser à l’effet Mühlmann ? Parmi les multiples raisons, outre le besoin de théorie inhérent à la personne humaine, attardons-nous sur les trois suivantes.

La première raison est liée à la longévité du lycée autogéré de Paris. Après plus de trente années d’existence, cette « expérience » devrait permettre de savoir si cet « effet Mühlmann » a une quelconque validité.

Certes la volonté d’être toujours « différent », de travailler « autrement » est toujours affirmée et pour ses membres, le lycée autogéré ne peut pas être identique à un autre lycée. Mais il ne suffit pas de le répéter. Nous sommes amenés à confronter les principes de départ qui constituent la prophétie originelle avec ce que nous savons de cet établissement.

Ces principes étaient-ils compatibles entre eux ? Ne valait-il pas mieux en abandonner quelques-uns en cours de route ? Le fait que le lycée subsiste encore ne signifie-t-il pas qu’il est pour le moins équivalent à d’autres institutions (établissement), que la prophétie a échoué, ou qu’en une sorte de double jeu, on l’aurait laissé entendre au commanditaire ? Cette dernière solution signifierait que nous n’avons pas renoncé aux pratiques, mais que nous aurions adopté le discours « ordinaire ».

Nous nous efforçons d’agir en conformité avec nos paroles, de ne pas nous laisser aliéner par nos représentations. La lutte contre l’échec de la prophétie, ne peut se satisfaire d’un déni des réalités, comme ces mouvements qui annoncent la fin du monde[1]...

Nous nous méfions de ces principes qui ne correspondent à aucune pratique, ou pire, qui dénaturent toutes les significations. La communication et la santé mentale, dépendent d’une certaine stabilité des significations. Nos élèves nous ont donné quantité d’exemples, tirés de leur scolarité antérieure, de participation à diverses instances qui n’étaient que parodies. Nous avons connu des consultations d’enseignants qui n’étaient suivies d’aucune transformation, des instructions officielles jamais appliquées. Le terme de simulacre est bien celui qui convient pour décrire certaines instances dévolues à la participation. Comme les significations sont liées à des pratiques, cela peut conduire, entre autre, au rejet de toute forme de démocratie.

Je rappelle que dans le projet initial figure une tentative d’autogestion. Cela signifie que le lycée autogéré n’a pas de chef d’établissement. Il n’est pas difficile d’imaginer les pressions que nous avons subies pour que nous acceptions au moins un proviseur adjoint. C’est que l’octroi d’un statut semble subordonné à l’acceptation d’un chef. Et il ne fait aucun doute que l’existence d’un statut simplifierait bien des démarches. L’absence des chefs d’établissement nous a considérablement compliqué l’existence et nous a amené à des discussions sans fin, alors que des voix s’élevaient aussi bien de l’intérieur[2] que de l’extérieur pour que nous acceptions un chef.

C’est vrai qu’un chef peut accepter de jouer le jeu avec nous ! Mais il y a cette fameuse dimension symbolique à laquelle nous sommes attachés, et le simple bon sens qui nous dit qu’après un chef vient un autre chef ! À ma connaissance, c’est encore l’équipe qui assume la responsabilité de l’expérience.

 

Il existe depuis le début un principe de non-obligation de présence des élèves, transformé au fil du temps en principe de libre fréquentation, principe qui est très difficilement admis dans l’éducation nationale. En effet l’absentéisme des élèves n’est pratiquement pas puni. Il est vrai que ce principe mine la tentative d’associer les élèves à la gestion de l’établissement, contribuant à l’aspect fou de l’entreprise. Par contre il favorise vraisemblablement deux principes auxquels nous tenons beaucoup :

- celui de la libre parole,

- une personne, une voix !

Ces principes et bien d’autres encore devraient concourir à créer un authentique régime démocratique.

Il nous faut donc travailler et nous battre au jour le jour sur notre terrain, ne serait-ce que pour continuer à exister. Il faut tenir compte de l’environnement, et il faut arriver à voir au-delà ce qui peut garantir notre survie aussi bien qu’être fatal : les institutions et... l’état !

Pour se rendre acceptable, assimilable, en se reniant le moins possible, autrement dit en demandant aussi un effort d’accommodation de la part de l’extérieur, une vigilance de tous les instants s’impose.

C’est ainsi que nous sommes amenés à considérer l’effet Mühlmann comme une mise en garde, une sorte de pessimisme méthodologique, tout en refusant l’historicisme qu’il dissimule à grand peine.

Une deuxième raison est qu’il convient de s’attarder sur les usages de certains énoncés et sur les effets qu’ils peuvent produire. Je pense à des usages et à des effets dans un groupe qui se lance dans une entreprise avec des normes et des valeurs différentes de celles couramment admises dans un milieu donné, dans notre cas, l’éducation nationale. Cela nous permet d’approfondir ce qui se passe dans une situation de communication, et de revenir sur les effets cités précédemment, effet Pygmalion (effet d’attente), effet Hawthorne, effet Saint-Matthieu, et sur la manière dont opèrent certaines prophéties.

à suivre :  (12)

Navigation entre les pages :

(1) - (2)(3)(4)(5)(6)(7)(8)(9)(10)(11)(12)(13)(14)(15)(16)

 


[1]Voir Léon Festinger et alii, L’échec d’une prophétie, P.U.F., Paris. C’est à ce propos que ces auteurs ont élaboré la théorie de la dissonance cognitive.

[2] Nous connaissons tous la fable de La Fontaine : « Les Grenouilles qui demandent un roi ».

       Marc Fumaroli signale un texte de la Bible (Premier Livre de Samuel, 8, 1-19) où l’on découvre les sages d’Israël réclamant un roi à Samuel, pour être « comme toutes les nations ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.