L’Effet Mühlmann (12) sixième effet.

L’Effet Mühlmann (12) sixième effet (suite).

Tout le monde a présent à l’esprit comment se nouent des alliances électorales non seulement entre partis différents, mais encore à l’intérieur d’un même parti, ce qu’on appelle la recherche de l’unité ! Je suppose que cette unité demande à chacun un gros effort ! Se rassembler, passer du temps ensemble pour construire un nouvel espace (de liberté ?) n’est possible qu’à travers la communication dont une bonne partie s’effectue grâce au langage. En particulier, il faut s’accorder sur les valeurs.

Voici ce qu’en dit un philosophe canadien qui s’appelle Claude Paquette :

« Les valeurs animent[1], nomment, agitent, inspirent, contrôlent, troublent, perturbent, mobilisent, excluent, expliquent, forment et transforment. Au nom des valeurs, il est possible de s’indigner, de disqualifier, de discréditer, de rejeter, de se retirer, de se camoufler, d’imposer et de manipuler... Les valeurs expliquent aussi les contradictions, les paradoxes, les incohérences, les mensonges et les tromperies. Au nom des valeurs, la personne peut devenir aveugle à elle-même et aux autres, elle peut même faire la guerre pour en défendre quelques-unes... Les valeurs sont à la fois ouverture et fermeture, richesse et misère, lucidité et aveuglement, cohérence et incohérence. »

Claude Paquette distingue les valeurs d’appartenance, de références et de préférence.  Il y a donc les valeurs du groupe ou des groupes auquel j’appartiens effectivement, il y a les valeurs du groupe ou des groupes auquel je compte bien accéder, et il y a les valeurs que je vais mettre en avant pour arriver à mes fins ! Ces distinctions ont pour mérite de faire entrer dans le champ de la conscience écrite, qu’elle soit sociologique, psychologique ou philosophique ce qu’on pourrait appeler la duplicité ou plus pudiquement la tactique ! Et chemin faisant nous rappelons la multiplicité des références, des préférences et des appartenances de ceux qui s’invitent dans un projet commun.

La troisième raison est l’importance qu’il y a, pour tous ceux qui participent à ce projet, ou à un projet du même type, à examiner soigneusement les concepts, d’instituant, d’institué et d’institutionnalisation et plus encore la réalité changeante que ces concepts devraient nous permettre d’appréhender. Cet effet oblige à penser le devenir d’un mouvement au cours du temps, et sa connaissance interroge en particulier cette entreprise particulière. Comment s’inscrit-elle dans l’histoire, dans l’état de la société à un moment donné, plus précisément dans ce mode de production capitaliste ? Et plus généralement, est-ce qu’il y a des possibilités, des opportunités, des autorisations de créer du nouveau, de favoriser un changement de cette société ? Est-ce que des groupes humains peuvent exercer un pouvoir au niveau local ? Et qu’en est-il de l’articulation entre ce niveau local et un niveau global ?

Il y a toujours articulation entre ce qui relève de la société des institutions en général et de l’interaction entre les individus. Nous sommes toujours dans un processus d’autoproduction de la société et, en même temps que les acteurs se conforment à des normes, à du déjà là, ils contribuent à les reproduire, et éventuellement à produire du nouveau.

 

Autrement dit il y a un niveau que l’on pourrait qualifier de structurel ou d’institutionnel à proprement parler, le moment de l’universalité. Et il y a aussi le niveau de la pratique, de l’interaction entre les personnes. Il me semble que la notion de dualité du structurel que l’on trouve chez Anthony Giddens[2] rejoint la dialectique de l’instituant et de l’institué. Et l’exemple du langage montre que l’institution, le déjà-là, est à la fois contraignant, et habilitant. La langue est souvent associée à un territoire particulier, mais sans solliciter trop la théorie nous pouvons dire que la langue, la langue française par exemple est une institution. Je rappelle la distinction langage ― langue ― parole. L’homme, être humain, est un animal doué de langage. Lorsqu’un être humain parle, il fait vivre lui-même cette langue française et il peut éventuellement la faire évoluer. Au fond, nous pourrions dire que lorsqu’un être humain parle il est instituant, même s’il ne crée pas à proprement parler de nouveaux mots ni de nouvelles manières d’assembler les mots, c’est-à-dire une nouvelle syntaxe.

 

Dans un de ses ouvrages relativement récent, René Lourau reconnaît noir sur blanc ce rôle habilitant de l’institution. Il prend l’exemple de la loi Veil sur la régulation des naissances et l’avortement en France :

L’institutionnalisation[3] de pratiques corporelles jusque-là soumises à la sphère privée et à la clandestinité par une vieille loi drastique, rend possible et souhaitable - mais non obligatoire - l’usage de moyens anticonceptionnels et, dans certaines conditions, l’opération de l’avortement.

Et plus loin :

Notons que se manifeste ici la différence radicale entre lois et institutions. Alors que ceux qui feignent de combattre le caractère contraignant imaginaire de la loi Veil invoquent, eux, l’obligation et la contrainte sacrée d’une loi de préservation de la vie, la loi Veil, elle, crée une institution, c’est-à-dire un champ des possibles, un libre choix qui n’existait pas avant sa promulgation.

Beaucoup sont trop jeunes pour se souvenir en particulier de manifeste qui a fini par s’appeler le manifeste des « 349 salopes » et du combat de certaines femmes pour cette même cause. Il est évident que tout le monde n’était pas d’accord à l’époque, que beaucoup d’autres femmes étaient contre. Par ailleurs il ne suffit pas qu’une loi existe pour qu’elle soit appliquée. Pensez aux commandos anti-IVG. Voilà un exemple qui je l’espère montre que ce qui est institué n’est pas mauvais a priori, et que le maintien d’une loi créatrice de libertés est le résultat de luttes continuelles, même si ces luttes ne sont pas visibles.

Sur la question de l’avortement je me permets d’ajouter que lorsque j’étais jeune il était fréquent que des filles de bonne famille soient emmenées dans d’autres pays pour y avorter dans de bonnes conditions. Il n’est pas certain que toutes ces jeunes femmes étaient consentantes. Par contre j’affirme que quelques-unes étaient poussées par des parents à la pointe du combat contre l’avortement : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! ».

Dans un même ordre d’idée mais dans un tout autre domaine, le salariat, institution à l’origine détestable, d’après certains, s’est tellement améliorée au fil des luttes que nous sommes nombreux maintenant à déplorer son éventuelle abolition.

à suivre :  (13)

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[1] Claude Paquette, Des idées d’avenir pour un monde qui vacille, Éditions Québec, Amérique, 1991.

[2] Anthony Giddens, La constitution de la société, Quadrige, Puf, Paris, juin 1985, pp. 71 à 80.

[3] René Lourau, La Clé des Champs, Une introduction à l’analyse institutionnelle, Anthropos, Paris, 1997, p. 73.

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