L’Effet Mühlmann (16) sixième effet.

L’Effet Mühlmann (16) sixième effet, suite et fin.

Encore une fois nous retrouvons le délicat problème de la division du travail et de la distinction entre activités intéressantes et activités inintéressantes. Tout cela pour dire qu’il est très tentant d’adopter une organisation de plus en plus « rationnelle », qui permettrait d’être beaucoup plus efficace et rentable. Alors, il apparaît que l’engagement et le dévouement ne suffisent pas, et qu’il faut faire appel à des gens… compétents.

Comment faire comprendre que nous veillons à ne pas succomber entièrement à cette tentation ?

En fait il y a une part d’institutionnalisation nécessaire, souhaitable même. Sinon il y a beaucoup de choses intéressantes que nous ne pourrions absolument pas faire.

De plus, cette expérience a un coût, et la fatigue des uns et des autres en fait partie. La lassitude est une contrainte très importante, et c’est une raison pour laquelle il est nécessaire de parler du temps et de sa « gestion ». La mise en place de procédures fixes, la « routinisation » ou la rationalisation, comme on voudra, ont certainement à voir avec ce besoin de tenir bon.

On ne peut écarter d’un revers de main la question des protocoles, des procédures éprouvées. Nous ne pouvons ni ne cherchons, à tout prix, à échapper au programme, à la routine, au rituel.

 

Quand même, il serait grave qu’au fil des années une espèce d’enchaînement de scènes déjà écrites se soit installé avec sa succession de groupes de bases, d’assemblées générales, de réunions de profs (qui sont souvent oubliés dans les descriptions qu’on fait de cette expérience) assemblées qui sont là pour signifier que nous sommes bien autogérés voire anarchistes.

Le lycée autogéré pourrait être perfectionné et devenir une mécanique bien réglée. Nous savons que c’est le rêve de bien des inspecteurs, de bien des bureaucrates, en particulier de ceux qui rêvent de la reproductibilité de l’expérience : que l’on propose une solution clefs en main ! Dans ce sens-là, c’est certain, le lycée autogéré aurait échoué.

 

Commentons une dernière fois cet effet Mühlmann.

En admettant que la prophétie puisse être simplement signifiée, la diversité des déterminations particulières, sans oublier les capacités qu’ont les êtres humains d’inventer et d’agir, fait que lorsqu’on a annoncé l’échec de la prophétie, — ce qui du reste ne doit pas être trop difficile à prévoir, on est loin d’avoir tout dit.

À l’échelle humaine, on sait qui sera vainqueur dans cette lutte contre ou avec le destin : la mort est au bout du chemin (et c’est même ce qui ferait la valeur de toute chose en ce bas monde). L’essentiel, c’est de participer ?

En attendant, il faut bien vivre, au risque de s’institutionnaliser soi-même. Risque préférable à celui de l’auto-dissolution finale. Et destin tellement général, tellement universel, qu’il laisse la place à beaucoup de variantes.

Et si l’on néglige le temps que met cet échec pour devenir évident, on risque de trouver là un alibi commode pour conserver le statu quo.

Si l’on oublie d’expliquer, de déplier ce qu’il y a derrière comme ensembles de procédures, de pratiques articulées, sans doute situées et datées, on risque de tomber dans l’essentialisme le plus creux.

Plus intéressant, si on s’intéresse à l’histoire de cet échec, de cette institutionnalisation, peut-on comprendre ce qui se passe et en tirer autre chose qu’une jouissance intellectuelle ? S’autoriser à agir, à lutter contre ?

 

Ce destin lui-même, qu’il soit le lot d’un individu, d’un groupe... d’un État, peut-il être combattu grâce à la connaissance de lois ou d’effets divers. Mettre en échec cette prophétie, lutter contre l’irréparable, en construisant des dispositifs pour l’analyse fait partie de la prophétie du LAP.

Ce projet a sans doute des aspects illusoires, thérapeutiques voire anesthésiants : avoir toujours du temps devant soi, des possibilités non actualisées... Cependant l’espoir fait vivre !

Le LAP donc accepte voire revendique de se situer dans une perspective réformiste ! Et l’institutionnalisation apparaît comme un processus nécessaire, accepté comme tel. Ce n’est pas un stade terminal.

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