L’Effet Mühlmann (15) sixième effet.

L’Effet Mühlmann (15) sixième effet (suite).

 

Au fil du temps le lycée a pris forme. Il s’est doté d’une organisation formelle. Il est comparable par certains aspects à une machinerie, machinerie qui est assez facile à décrire à un instant donné. L’idée directrice est la suivante : nous construisons des dispositifs. Il est important de savoir comment ces dispositifs sont utilisés par des individus ou des groupes. D’après ce que j’ai compris, Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Félix Guattari[1] appelleraient dispositifs à la fois la partie complétement descriptible, perceptible, et la façon dont ils sont utilisés, certains diraient détournés.

J’insiste sur la distinction qui s’opère entre les motifs et les buts de ceux qui créent des dispositifs, comme la commission justice, l’activité avec les handicapés, la grille d’emploi du temps... et la façon dont ces dispositifs, de par leur clarté, leur consistance, leur dureté, peuvent être interprétés. Dans ces dispositifs les intentions de ceux qui les ont institués subsistent presqu’à coup sûr, mais ce n’est pas le cas des modes d’emploi.

 

Revenons sur cette instance que nous appelons le groupe de base[2] et dont j’ai parlé plus haut. Il s’agit d’un espace-temps, une salle et 1h 30 environ, consacré à l’examen collectif de ce qui se passe dans l’établissement lycée autogéré de Paris.

Dans le groupe de bases, la parole devrait être libre, et ce devrait être un moment sinon enthousiasmant, disons agréable. Le groupe de base n’est pas forcément passionnant en soi, mais il y a plusieurs façons de conduire une réunion, et de se conduire pendant une réunion.

Il y a bien des stratégies mises en œuvre pour que le groupe de base soit particulièrement ennuyeux. Certaines sont involontaires, inconscientes sans doute, d’autres sont assumées voire revendiquées. Cette remarque vise indistinctement élèves et profs.

Le groupe de base schématiquement fonctionne la manière suivante.

L’un des délégués à la réunion générale de gestion lit le compte-rendu de cette réunion appelée en abrégé r.g.g.

Un compte-rendu donne des informations, des conseils, des ordres. Il peut contenir des reproches. Et très souvent il demande un avis, avec un vote à la clé.

Il faut ajouter à cela que, comme son nom l’indique, les impressions, les suggestions, les propositions, les coups de gueule devraient pouvoir remonter du groupe de base jusqu’à la réunion générale de gestion, c’est-à-dire être entendus par l’ensemble de la collectivité.

Les difficultés sont importantes, et peuvent être recensées voire ordonnées.

Je me contenterai de quelques-unes, liées à des définitions différentes de la situation. Par exemple, moi qui m’exprime actuellement, je pense que le groupe de base est un élément essentiel d’un lycée qui se dit autogéré. Il permet l’apprentissage de la vie en commun, avec la prise de conscience des implications matérielles. Il permet d’approcher comment sont tissés ensemble le monde des idées, les inconscients divers et variés, les routines, les capacités d’invention, et la trame qui est déjà là.

Je sais bien que d’autre y verront un moment inutile, une perte de temps dans un cursus orienté vers le baccalauréat par exemple. Il n’y a pas d’option groupe de base au bac, et personne ne demande, n’impose, à ceux qui travaillent bien à l’école, de participer à la gestion ou au gouvernement de leur établissement.

D’autres reconnaîtront ce qu’ils ont vu à la télévision : par exemple des débats politiques. Donc pour eux cela n’aura pas trop de sens concret, puisque les débats politiques n’ont pas de sens.

D’autres y verront l’occasion de jouer avec leurs camarades, et de biaiser les débats, car comme ils disent, il ne faut jamais se prendre trop au sérieux.

Et trop souvent, avec l’air le plus consciencieux du monde, il y a quelqu’un pour dire : « On vote ! ». La délibération, la réflexion, la recherche d’arguments, perte de temps que tout cela ! Cela nous renvoie à la question délicate de la prise de parole. Et il faudrait peut-être une fois pour toutes remarquer que presque toutes les décisions se prennent d’une manière « informelle », dans le flot continu de la vie.

Une partie de ce qui arrive est lié à nos représentations, difficiles à distinguer de ce que d’autres appellent imaginaire social, et qui dépendent de l’enseignement et de la propagande.

Dans notre pays la démocratie est identifiée au rituel du vote, avec des élections qui sont espacées dans le temps. Cependant elle devrait être identifiée à un certain nombre de valeurs et parmi elles, l’autorisation de délibérer lorsque le besoin s’en fait sentir. Cela nous permet de comprendre le rôle du dispositif. Le bulletin de vote et l’isoloir, qui ont une utilité pratique ont aussi une dimension fortement symbolique. Nous sommes souvent interpellés par cet aspect problématique de la vie en société : une procédure formelle, nécessaire sans aucun doute, qui risque de dénaturer complétement la visée, si la dimension symbolique est oubliée. Dans ce cas le vote est là pour rappeler que nous sommes en démocratie, et qu’en dehors des élections, nous avons encore le pouvoir.

Donc chaque instance est dotée d’un caractère symbolique, pas nécessairement fonctionnel, même si ses dimensions fonctionnelles sont présentes.

 

Une fois que l’on a parlé des modalités de prise de décision plus ou moins brièvement, que l’on a abordé ce qui relève de l’équipement en matériel divers et variés, que l’on a parlé des diverses formes de réunions et de rencontres, avons-nous abordé la question de l’instituant ?

Est-il possible dans un univers aussi bureaucratisé en apparence de susciter ou d’aider et d’encourager des projets que ce soient des projets de pièces de théâtre de voyages de fresques etc. ? À mon avis la réponse est : tout cela est possible, faisable, encouragé, mais à la condition qu’il y ait suffisamment de gens pour s’occuper de tâches pas toujours matérielles mais toujours incontournables, qui relèvent habituellement de l’intendance et du secrétariat. On a trop souvent réduit l’autogestion au balayage et au bavardage en groupe de base !

à suivre :  (16)

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[1] J’ajouterais, puisque j’ai du mal à me rallier à un nom, que l’on peut trouver chez John Dewey et plus proche de nous, chez Simondon, des idées semblables. Ce que je comprends de Bruno Latour m’y fait penser...

[2] Je renvoie au projet d’établissement pour les définitions convenables de cette instance.

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