Sabrina Kassa
Journaliste à Mediapart

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L'Hebdo du Club

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Billet de blog 14 avr. 2022

Hebdo #122 post-premier tour : et maintenant qu’est-ce qu’on fait ?

L’heure est à la réflexion. Parmi les électrices et électeurs de gauche qui s’expriment dans le Club, certains savent déjà qu’ils s’abstiendront le 24 avril, alors que d’autres, le cœur en vrac, iront voter E. Macron pour empêcher l’extrême droite de prendre le pouvoir. Quant aux plus vaillants, conscients que l’élection ne règlera rien, ils et elles se projettent déjà dans le jour d’après : celui de la lutte contre la fascisation et le néolibéralisme mortifère et surtout pour l'édification d’un monde meilleur.

Sabrina Kassa
Journaliste
Journaliste à Mediapart

Dégoût, rage, amertume, tristesse, colère, peur… c’est dans ces émotions saumâtres que ce premier tour a plongé nombre d’entre nous. Nous qui avions envie de voir la gauche se redresser, nous qui ne voulions pas avoir à arbitrer « le face à face pathétique de Thatcher et Maurras ».

Pour l’historien François Cusset, c’est l’objet même du désir qui est mort. Il nous est passé sous le nez. Et s’est retourné en nous faisant un doigt d’honneur ! Le désir ? « Il n’y en aura plus aucun, plus jamais peut-être, mais à coup sûr pas ce dimanche 24 avril – gueule de bois, démissions de la libido, démopause (comme il existe ménopauses et andropauses), panne des sens, congélation de tout désir possible ».

Macron, Le Pen, même combat ?

Le second tour qui oppose le candidat néolibéral à la candidate de la préférence nationale place les électeurs de gauche en position d’arbitrer entre deux propositions intolérables, qui plus est, deux projets inefficaces pour gérer la seule véritable urgence : le dérèglement climatique. « Dramatique jeu de la roulette russe qui nous fera nous tirer une balle dans le pied pour désigner (...) l’une des deux andouilles qui aura la charge de représenter une nation fracturée, découragée, humiliée par ce vote absurde. » Le vote utile pour faire “barrage” ? Nabum n’y croit pas une seconde ; le pire étant désormais certain quelque soit l’issue de l’élection. 

Parmi ceux qui ne veulent (peuvent) plus jouer les Castors, certains considèrent qu’il n’y a pas de différence de nature, mais seulement de degré, entre les deux candidats. Les deux jouant dans la même cour, en se légitimant l’un l’autre. 

Voter Macron, dit Leucha, ne servira qu'à « gorger la retenue d'eau empoisonnée dans laquelle baignent les idées autoritaires et xénophobes de l'extrême droite. Et lorsque le barrage brisera, la puissance décuplée de ce courant sera d'autant plus dangereuse. 5 ans après le dernier “barrage républicain”, le score de l'extrême droite a enflé de 10 points : alors qu'il était de 21% en 2017, il s'élève aujourd'hui après 5 ans de mandat Macron à 31%. »

Pire qu'un piteux barrage, E. Macron serait plutôt un pont vers la fascisation. Dans Les morts (bientôt) vous saluent, Joseph Siraudeau est convaincu que la ligne rouge de l’extrême droite a été franchie depuis belles lurettes. « Chers amis, chères amies, j’aimerais savoir le tracée de votre cartographie politique. La ligne rouge, n’est-ce pas le quotidien calaisien, la place de la République évacuée sans humanité, le calvaire de la frontière italienne, les corps déchiquetés, les terres dévastées – pardon de ne pas tout citer ».

Actant que “la lutte” telle qu’elle se faisait jusqu’ici n'a plus aucune efficacité, il appelle à s'abstenir le 24 avril et à laisser advenir un autre monde, construit sur de nouvelles bases. « Orchestrons la fuite, saccageons le saccage. Il persiste de la joie, là-bas. L’époque se meurt et nous avec. Mais bientôt… »

Puisque tout est foutu

Avec d’autres mots, mais en regardant dans la même direction, le chercheur à l'Université de Cambridge Olivier Tonneau signe l'arrêt de mort des partis politiques qui désormais « ne représentent plus personne ». Il s’explique : « une page s’est tournée : celle de l’espoir en la révolution citoyenne, pacifique et légale. Avec lui, c’est toute l’armature de la politique institutionnelle qui s’effondre : les partis politiques, l’esprit partisan, le parlementarisme sont désuets quand le temps de la vie politique est inexorablement débordé par le temps de la crise climatique ».

Puisque tout est foutu et qu'il est impossible de changer nos institutions de l’intérieur, « seule reste la révolution, entendue cette fois comme mouvement d’un peuple qui prend le pouvoir, mouvement qui, sans être violent par essence, ne se pose aucune limite dans l’invention des moyens de parvenir à ses fins ». Par où commencer ? Comment procéder ? Olivier Tonneau a la franchise et l’humilité de reconnaître qu’il n'en sait rien. Et invite les professionnels de la révolution à se mettre au diapason des jeunes, qui ont d'ailleurs déjà commencé à agir dans les facultés (lire ici dans le Journal et là dans le Club). « Je place tous mes espoirs dans cette génération écologiste, anticapitaliste, antiraciste. Il leur faudra rien moins que réinventer la politique. Le désastre (d’hier soir) impose silence aux anciens qui aiment tant faire la leçon à la jeunesse. (…) Les cinq prochaines années ne peuvent pas, en effet, se dérouler comme les précédentes : la terre elle-même ne le permettrait pas ».

Le pouvoir de l'abstention

Quand certains s'abstiendront pour ne pas valider un deuxième mandat d'E. Macron, d'autres pensent que l'abstention massive aurait le pouvoir de faire entendre le mécontentement des gens de gauche. LucColrat, adepte du vote blanc, espère même que « dimanche 24 avril, le gagnant soit annoncé dès 19h00 : une abstention record, au-delà de 50%. Celle-ci empêchera le candidat élu de s’abriter derrière une quelconque légitimité électorale pour lancer ses futures réformes et ignorer les manifestations ».

« Le front républicain » que le président lui même a enterré, laisse également de marbre Wael Mejrissi pour qui le sens du vote ne peut se résumer à un choix entre la peste ou le choléra. « Se résoudre à choisir entre deux prétendant dont chacun sait qu’ils seront l’un comme l’autre nocifs pour la France n’est plus un choix mais une contrainte et voter sous la contrainte ne peut ne doit pas être une conception normale de l’exercice démocratique »

Les Castors dégoûtés mais résolus

Sitôt le score du premier tour connu, Caroline De Haas, la militante féministe publie une analyse limpide des enjeux du second tour : « Cette situation n’est pas de notre responsabilité, qu’on ait voté pour Mélenchon ou pour une autre candidature de gauche. Je le sais bien. C’est la responsabilité avant tout du président actuel et de son gouvernement qui ont tout fait pour que le second tour arrive ». Et pourtant, déplore-t-elle : « on va nous demander de la régler ».

Pour que la décision soit moins douloureuse, la militante aurait bien quelques idées à suggérer à Emmanuel Macron - annoncer qu’il renonce à ses propositions les plus à droite comme la retraite à 65 ans, la réforme du RSA ou son projet pour l’école - mais elle n'est pas dupe, elle sait bien qu’il ne bougera pas. « C’est rude, c’est injuste. Cela me met en colère. Mais ma peur est plus grande que ma colère ». Aussi, elle ira voter pour lui, sans se raconter d’histoires.

Prenant acte du piège dans lequel le président sortant a ferré les gens de gauche, Vincent Chiaruttini assume, lui aussi, d’être un courageux Castor, prêt avec « dégoût » à faire la sale besogne « pour faire barrage à une fasciste. »

Les conditions, « les contreparties sérieuses » sur la retraite, le climat, les effectifs dans la fonction publique qu’un Dominique Glaymann voudrait mettre dans la balance pour accorder son vote peuvent-elles vraiment peser dans le jeu politique actuel ? Les promesses politiques à la veille d'un vote, comme le baratin d’un dragueur éméché en fin de soirée, n’engagent-elles pas seulement ceux qui y croient...

Nous allons choisir notre ennemi !

Il est un fait que la politique ne peut se faire sans « la chair de nos rêves » comme le dit si bien Cusset, ni les plis de nos angoisses. Sans nos identifications aussi ! Alors que la plupart des abstentionnistes examinent avec minutie l'ampleur de leur détestation de Macron, font de l'arithmétique politique (tous politistes ?) se rappellent et pensent à celles et ceux qui ont souffert pendant ce quinquennat, les Castors font plutôt l'effort d'imaginer ce que sera la vie (l'enfer !) de ceux qui seront la cible et l'exutoire d'une présidence d'extrême droite, à savoir les Arabes, les Noirs, les Tsiganes, etc. Bref, tous ceux qui ne pourront pas s'enorgueillir d'être des Gaulois de souche, qui se feront jeter à la rue, harceler par les flics, cracher dessus non pas parce qu'ils font, mais parce qu'ils sont, et à qui on exigera (encore plus que maintenant !) de se faire discret, de la fermer et de ne pas faire d'ombre à ceux qui seront considérés comme les seuls Français légitimes.

Parce que le fascisme massacre des gens, parce que le fascisme tue l'avenir, après quelques jours de réflexion, Théo Roumier, syndicaliste pour l’autogestion généralisée, s'est décidé à voter Macron le 24 avril. 

« Il ne s’agit pas d’opposer celles et ceux qui vont aller voter à celles et ceux qui ne le pourront viscéralement pas. Tout le quinquennat écoulé nous dit pourquoi. Mais il faut quand même redire que Le Pen c’est la pire ennemie, tout court. Celle qui doit absolument être battue. Pour ma part c’est accepter de faire en sorte que son score soit le plus bas possible, parce que chaque point de pourcentage en plus c’est de la confiance supplémentaire pour les nervis fascistes qui multiplient déjà les violences et les agressions racistes et islamophobes comme contre les militant·es du mouvement social (le site Rapport de force les recense). En utilisant le seul moyen pratique à portée de main tout de suite, un bout de papier, pas plus que ça. Le jour d’après il faudra tout reprendre pour résister, lutter et reconstruire « en bas à gauche ». Même dès maintenant en fait. »

Même si la rage étreint nos corps et nos esprits, Albin Wagener nous invite à nous méfier de ces émotions qui pourraient nous pousser à (laisser) faire « un choix irréversible ce dimanche 24 avril ».

Et très calmement, explique le sens d'un vote Macron pour les gens de gauche qui ne veulent pas, malgré tout, cracher sur l'avenir. « Ce dimanche 24 avril, je n’irai pas élire un Président. J’irai choisir l’ennemi que je combattrai pour les 5 prochaines années, afin de structurer des luttes qui nous rendront plus solides pour les échéances électorales à venir. Je n’oublie rien. Je suis triste, amer et en colère, bien sûr. Je comprends que l’on soit tenté par un autre vote que celui d’Emmanuel Macron, si difficile à glisser dans l’urne, pour tant de raisons plus que légitimes. Je ne le ferai ni avec bonheur, ni avec sentiment du devoir accompli, et je m’en voudrai chaque jour qui passera. Mais jamais je ne pourrai supporter d’avoir contribué indirectement à l’installation d’un régime fasciste, qui ciblera mes frères, mes amies, les luttes en lesquelles je crois, les mouvements dans lesquels je m’engage. Et qui donnera une toute autre ampleur aux violences policières, au racisme systémique, aux discriminations abjectes et à la toxicité médiatique. Ne nous leurrons pas : nous n’allons pas élire un président, mais choisir l’ennemi contre lequel nous allons nous battre pour les cinq prochaines années ».

Depuis dimanche soir de nombreux billets traitent du sens du vote pour les électeurs de gauche. Voilà quelques liens non cités dans cet Hebdo :

Présidentielles 2022, le naufrage, le péril et la digue, de Georges-André

L'Hydre à deux têtes du second tour, de Yves Guillerault

Macron 2022. Voter ou non ? Pour l’adversaire ou pour l’ennemi ? de Stéphane Léger

C'est reparti pour un tour, de Zazaz

Vote barrage ou abstention ? de Mougrouff

Il faut démanteler l'extrême droite de Kevin Vacher

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