Hebdo du Club #75: contre la stratégie de la désunion, la solidarité intergénérationnelle

Par le passage d'un système par répartition à un fonctionnement par points, la réforme des retraites dissout le fonds de solidarité entre les âges, selon une logique d’individualisation. Contre la tactique de la désunion, la solidarité intergénérationnelle fait bouclier. Elle repolitise l'enjeu des retraites réduit à sa gestion technocratique, et dessine un autre modèle de société.

« Youpi ! Je suis né en 1972. Je ne suis plus concerné. J’arrête la grève de suite ! »

Après les annonces d’Edouard Philippe le mercredi 11 décembre sur le projet de réforme des retraites, ce texte de Robert Amade intitulé « Sommes-nous la génération la plus égoïste de l’histoire? », brandissant l’ironie en ressource ultime et la malice comme rempart, est habité par une indignation sourde. Le système de retraites par répartition, rappelle le contributeur, a été inventé « dans un pays en ruines » au sortir de la seconde guerre mondiale. « Et on accepterait que nos enfants et les générations d’après n’en profitent pas ?»

« La liste est longue, trop longue, de tout ce dont nous bénéficions largement et que nous laissons petit à petit dégrader ou disparaître et dont la génération suivante ne pourra pas bénéficier ». Plus qu'une énième régression sociale, ce texte exhibe une déchirure, comme une blessure irréparable, en ode à la fraternité intergénérationnelle: la « clause du grand-père », en déconsidérant le contrat établi entre générations, en individualisant le modèle de retraites (par un système de point aléatoire), érode le tissu social, dissout le fonds de solidarité entre les âges, rompt un pacte qui, tacitement, permettait de faire société.

Tactique de la désunion

La stratégie de la désunion, les commentateurs y ont vu clair : le projet vise à « nous désolidariser », résume l’une d’entre elles. Un autre ajoute : « les citadins contre les ruraux, […] ceux qui ne sont rien contre les premiers de cordée, les nés avant 1975 et les après, les retraités contre les actifs, les régimes spéciaux contre le général, ceux qui font la grève contre ceux qui ne la font pas »…. « Née en 66, les annonces d'hier ne m'ont pas dissuadée de poursuivre la grève », déclare Valeriane dans le fil de commentaires de Robert Amade. 

Photo Baptiste Dupin Photo Baptiste Dupin

Des témoignages de complicité et d’épaulement entre les âges constellent le Club. Ici, dans une lettre « à ma fille, à mes petits-enfants et à tous les autres », là dans un billet des personnels de la cité scolaire Honoré de Balzac dont le titre défie l’ordre normal de l’écoulement temporel « Nous sommes tous nés en 1975 », affirmant un « principe de solidarité indéfectible entre générations ». Cette date de la discorde, 1975, se retrouve dans l’appel des enseignants des Écoles Nationales Supérieures d’Architecture et de Paysage en soutien au mouvement social, « né·e·s avant et après 1975 », précisent-ils, contre un gouvernement qui « joue la destruction » des liens générationnels. Ailleurs, c’est Mamar, l’un des personnages des récits de grève de Sylvain Pattieu, qui raconte : « Moi je suis né en 1976, la clause du grand-père s’applique à moi, pour nous les conducteurs de la SNCF c’est jusqu’en 1985, mais je reste en grève, parce que je ne me bats pas pour moi, je me bats pour les retraites de tout le monde ».

Fil de solidarité, de sororité aussi

Enfin, dans l’alcôve d’une famille, d'une génération à l'autre, une contributrice relate dans un texte au ton confidentiel la part intime de la lutte : ce que signifie être une mère dans un monde qui fabrique une telle réforme néolibérale, mais aussi enseignante. Quatre personnages se dessinent: la narratrice, sa fille de dix mois, sa mère et sa grand-mère, toutes reliées par une même bataille: « Quatre générations de femmes, donc, liées par ce fil de solidarité, de sororité aussi, qui se noue autour d’un modèle de société né après-guerre […], fil qui toutes nous tient debout, et contre lequel ils s’acharnent, dont ils rongent fibres après fibre, quand ils ne tentent pas de l’arracher d’un coup de dents »

Dans les portfolios de Georges à Clermont, très jeunes et plus âgés cohabitent: "tous ensemble, jeunes, actifs, retraités" © Georges à Clermot Dans les portfolios de Georges à Clermont, très jeunes et plus âgés cohabitent: "tous ensemble, jeunes, actifs, retraités" © Georges à Clermot

Cette réforme « sacrifie les générations futures », ajoute l’ugict-CGT, soulignant le risque de spirale irrépressible de la démolition de ce liant social,  préparant le terrain à « une mise en pièces » de tout le système de protection sociale : « pourquoi les salariés de demain accepteraient de payer les retraites de leurs aînés, s'ils n'ont pas la certitude d'être correctement couverts plus tard ? Dès lors, plus rien n'empêchera la mise en concurrence d'une Sécurité sociale qui n'aurait plus de raison d'être obligatoire avec des assurances ».

« Nos mamies valent plus que leurs profits! »

Que promet-on à nos jeunesses ? Comment traite-t-on collectivement les êtres vieillissants? Les questions soulevées outrepassent l’enjeu du simple attachement filial. Tous ces écrits le révèlent, rappelant la teneur politique de la question de retraites, par-delà la gestion technocratique opérée par un gouvernement qui la réduit à des logiques comptables et monétaires. Ce que relate avec clarté « Retraites: recréer du lien plutôt que compter ses points », le billet des Économistes atterrés : « la cristallisation prévisible de la question du partage intergénérationnel autour de la seule valeur du point, un indicateur quasi-monétaire, ne peut que renforcer les logiques comptables ; une apparence technique serait ainsi donnée à un enjeu pourtant profondément politique. »

"Nos mamies valent plus que leurs profits!" © Georges à Clermont "Nos mamies valent plus que leurs profits!" © Georges à Clermont

Un monde que nous sommes en train de construire ensemble, sans vous

La retraite par points, et sa « logique d’individualisation et de pseudo-capitalisation, destructrice des solidarités » s’assure par ailleurs un bel avenir, à défaut d’embellir celui des jeunes. Elle reconduit le système qui la fait naître, confortant « la stabilité politique du capitalisme », écrit Sébastien Villemot dans le billet précité. Contre le système par points, qui défavorise les défavorisés, précarise les précarisés, l’économiste Benoit Borrits propose quant à lui des pistes pour un autre modèle et place la cohésion intergénérationnelle en son cœur, évoquant un « pacte social entre les générations » — or tout pacte social implique de penser un « moi commun », à la manière de Rousseau : un corps politique dont la connexion repose sur des liens tacites.

Nous exigeons un autre monde

Sans pour autant absorber la diversité et la complexité du corps social, le mouvement social lui-même témoigne d’un appétit d'union. Au point d’en remercier le Président de la République, du côté du collectif Climat social « grâce à vous les choses ont changé. Aujourd'hui, nous ne voulons plus le retrait d’une seule loi, nous exigeons un autre monde! Un monde solidaire, émancipateur et démocratique. Un monde que nous sommes en train de construire ensemble, sans vous. Cheminots, personnels hospitaliers, gilets jaunes, aide-soignant·e·s, enseignant·e·s, artistes, retraité·e·s, futur·e·s retraité·e·s, étudiant·e·s, ancien·ne·s étudiant·e·s, zadistes, agriculteur·rice·s, nous exigeons un monde juste, digne, respirable et solidaire. »

« Vos grèves là... Ça ne serait pas arrivé de mon temps. »

« L'autre jour, lors d’un coup de téléphone anodin, ma grande-tante m'a dit : "Vous les jeunes, vous râlez en permanence. Quand j'étais jeune, on se taisait et on respectait le gouvernement. Vos grèves là... Ça ne serait pas arrivé de mon temps. » Exploration s’il en est des relations intergénérationnelles, le récit d’Emojifeu d'une conversation avec une grand-tante oublieuse des combats passés met en lumière, face à face, la déférence à l’autorité de sa parente et la fougue politique de l’autrice — et de sa jeunesse au passage. Mais à quel « temps » la grand-tante fait-elle référence ? « Parlait-elle de 1936, quand elle avait une dizaine d'années, au moment des grandes grèves suite à l'élection du Front Populaire qui nous ont permis d’obtenir, entre autre, les congés payés, la hausse des salaires et la semaine de travail de 40h ? ». 1936, 1940, 1953, 1968… Épopée temporelle jusqu’à 2019, moyennant une longue anaphore de dates égrenées en guise de preuve, la contributrice retrace ces phases de mouvements ouvriers et de grèves générales, inversant transitoirement les rôles —donnant des leçons d’histoire à une aînée (« Pour une jeunette, vous avez bonne mémoire », s’en amuse un commentateur). 

Un portfolio d'Edmey, à Lille Un portfolio d'Edmey, à Lille

Ok boomer

Certes, dans le cas du modèle des retraites par répartition, le modèle social assurait un fonds principiel de solidarité transgénérationnelle. Il n’en existe pas moins des cassures entre les âges lorsqu’on se place sur le terrain d’autres luttes. C’est ce que révèle l’expression « Ok boomer », tic utilisé par les jeunes générations notamment sur les réseaux sociaux. Tenter d’expliquer « Ok boomer », formule entourée d’une nébuleuse d’implicite générationnel, c’est — en soi — prendre le risque d’avoir l’air ringard. C’est comme raconter une blague. Pourtant, Guillaume Lohest s’en tire admirablement dans son texte intitulé « Ok Boomer» ou la déchirure d'une insoutenable vision du monde ». Popularisée par Chloe Swarbrick, une députée néo-zélandaise de 25 ans qui avait utilisée la formule pour imposer silence à un député plus âgé qui tentait de minimiser ses propos sur le bouleversement climatique, l’expression signifie peu ou prou « "cause toujours, c’est facile de penser ce que tu penses quand on appartient à cette génération" » (la génération marquée par « la croissance, l’explosion de la production et la consommation »), comme tente de le traduire le contributeur.

Heureusement, il est des références qui traversent les générations © Photo Edwy Plenel Heureusement, il est des références qui traversent les générations © Photo Edwy Plenel

Sa brièveté dénote une urgence d’ordre tautologique: nous n’avons pas de temps à perdre à expliquer l’urgence. Elle signifie aussi une incompréhension insoluble, une fissure parfois irréparable entre différentes générations, les baby-boomers reconduisant parfois les paradigmes de leur génération sans les interroger et sans prendre la mesure des enjeux auxquels font face les générations X et Y. De quoi établir une petite typologie des « boomers » : le « climatosceptique caricatural », le « libéral responsable » et le « parfait consommateur durable », s'amuse Guillaume Lohest.

Guerre de lucidité

Pour autant, « est-ce de l’âgisme » (discrimination visant l’âge d’une personne), demande l’auteur comme pour devancer les critiques (critiques… de boomers) ? « Bien sûr que non, répond G. Lohest. “Ok boomer” n’a rien à voir avec le fait que les personnes aient cinquante, soixante ou septante ans en soi. L’expression renvoie à la vision du monde majoritaire au sein d'une cohorte démographique », sans dire pour autant qu'il s'agisse d'un groupe monolithique. À charge pour eux de s’en défaire, ce que nombreux d’entre eux font spontanément. En somme, l’expression, qui ne vise en rien à stigmatiser une catégorie d’âge, « dit, en creux, une fracture générationnelle douloureuse et polémique, chargée d’émotions contradictoires, qui mérite d'être décrite si l’on souhaite cesser de s’illusionner sur l’avenir et sur les changements à opérer ». Une « guerre de lucidité », résume Guillaume Lohest.

« Il y a de l’espoir ; je l’ai vu. Mais il ne vient pas des gouvernements ou des grosses entreprises. Il vient du peuple »

L’alliage particulier de lucidité et d’espoir, de pessimisme et d’engagement qui caractérise une partie de la jeunesse s’incarne dans la figure de Greta Thunberg, souvent ramenée à son âge, et dont le dernier discours a été rapporté par le collectif de jeunes militants Désobéissance écolo Paris. « Aujourd’hui nous sommes désespérément en recherche d’un quelconque signe d’espoir. Mais je vous le dis : il y a de l’espoir ; je l’ai vu. Mais il ne vient pas des gouvernements ou des grosses entreprises. Il vient des gens, du peuple ». Souvent décriée par certains « boomers » (dont quelques-uns cités dans le billet de Guillaume Lohest), la jeune militante désarçonne, pour une raison qui apparait dans un texte de Robi Morder, politologue et spécialiste des mouvements étudiants, citant Richard Deshayes, (Manifeste du Front de libération des jeunes): « Ces jeunes « rappellent qu’ils ne sont pas "contre les vieux, mais contre ce qui les a fait vieillir !"»

« L’acrimonie à l’encontre de Greta Thunberg est le symbole d’un mépris vis-à-vis des jeunes qui ne demandent pas à être encensés, simplement à être écoutés, à avoir – ni plus, ni moins – voix au chapitre, à égalité », résume Robi Morder, à propos de ce qu’il appelle « la pensée sénescente ». Robi Morder dont tous les textes permettent de saisir le rôle des jeunesses dans les mouvements sociaux, mais aussi des formes de déconsidération dont ils sont l’objet. « Que cette leçon de force de caractère, d’empathie et de lucidité vienne d’une « enfant­ » renvoie à leur mesquinerie morveuse et à leurs pugilats de cour de récréation tous ces grands immatures qui règnent par la petitesse et le caprice », avait résumé Bertrand Rouzies avec emphase dans « Greta Thunberg: une leçon de présence et d’attention au monde ».

« Que reste-t-il à nos enfants pour rêver, espérer, imaginer »

Les Misérables, de Ladj Ly Les Misérables, de Ladj Ly
« Enfant seul, que nul ne calcule » (…) « au fond tous la même souffrance ». En citant Oxmo puccino et d’autres artistes de rap, Benjamine Weill, après avoir vu le film de Ladj Ly, Les Misérables, qui montre une journée de violence policière dans la cité de Montfermeil, rappelle qu’une jeunesse est particulièrement malmenée et dédaignée: celle des quartiers populaires. Le schème générationnel ne doit pas occulter les inégalités de classe qui traversent les âges: grandir dans les quartiers populaires réduit les perspectives et expose à la violence d’État.

Ces jeunes, « cherchant désespérément à rester enfants dans un monde où les adultes n’assurent plus leur fonction protectrice, quels qu’ils soient », sont, bien plus que d’autres, confrontés au conditionnement et au pessimisme : « que reste-t-il à nos enfants pour rêver, espérer, imaginer, grandir ? S’il ne leur est possible que misère et souffrance, comment leur permettre d’envisager la vie positivement ? ». Un texte qui fait écho aux mobilisations de mères des quartiers populaires, dont la dernière marche a eu lieu le 8 décembre dernier, chroniquée par un beau portfolio de Baptiste Dupin, et précédée par un appel aux féministes à rejoindre la mobilisation et par un texte de soutien des gilets jaunes de Rungis.

Portfolioi de Baptiste Dupin, "Dimanche 8 Décembre: Marche des mamans pour la justice et la dignité à Paris" Portfolioi de Baptiste Dupin, "Dimanche 8 Décembre: Marche des mamans pour la justice et la dignité à Paris"

La part politique des mères

Mères des enfants humiliés et mis à genoux par la police pendant plusieurs heures il y a un an, elles se sont organisées et rassemblées. Mais constat: la « marginalité de la cause » handicape le mouvement, écrivent-elles dans leur bilan. Car « notre principal adversaire est bien la résignation. Les principaux concernés, accablés par des décennies de mise au ban de la société, ne sont pas ceux qui se mobilisent le plus spontanément.» Si de nombreux commentaires sous l’article de Jade Lindgaard réprouvaient le terme « mamans » comme infantilisant, ces mères invitent précisément à voir autrement la part inédite de leur lutte: en politisant le rôle de la « maman », elles l’extirpent de son assignation à l’enceinte domestique et à l’alcôve du lien filial pour affirmer leur rôle de protection sur la place publique. « Mamans déter contre Castaner !»

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Bienvenue aux nouveaux contributeurs :

Hugo Jamard, dans son premier billet, a livré une réflexion critique sur la notion d'effondrement, et une conclusion pleine de bon sens : «il est bien temps de se (re)demander comment on va faire, malgré ce qui nous arrive et malgré nos disparités, pour résister, et rester vivant, ensemble, le plus longtemps possible».

Bienvenue également à Anaïs Henneguelle, économiste à l'Université de Rennes 2 et avec son formidable et pédagogique «guide d'autodéfense» sur la réforme des retraites, qui combat les idées reçues et les éléments de langage du gouvernement, très bien reçu par nos commentateurs et utile pour les repas des fêtes à venir. 

Et découvrez ici la proposition solidaire de Meta suite aux billets de la section CGT de Mediapart et celui des Community managers en grève

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