Hebdo #87: le contrôle du corps des femmes ou l’ère du sexisme «républicain»

« Crop top » ou hijab, mini-jupe ou jupe trop longue : ces dernières semaines, les arguties vestimentaires et la question des centimètres de peau trop visibles ou trop dissimulés polarisent un mécanisme sexiste millénaire : le contrôle du corps des femmes. Le corset n’est pas révolu; désormais, il est « républicain ». Dans le Club, contributrices et contributeurs accompagnent la rébellion et détricotent les discours de l’oppression sexiste. 

« J'ai reçu cet après-midi un appel de la vie scolaire me prévenant d'un incident lié à la tenue vestimentaire de ma fille, Juliette, scolarisée en classe de 4B. J'ai d'abord pensé avec effroi qu'elle s'était peut-être renversée le pot d'encre de Chine sur son jean préféré ». C’est avec cette goguenardise toute politique qu’Estelle Alquier, à Tyrosse, dans les Landes, rendue responsable d’un méfait vestimentaire, a écrit à l’administration du collège de sa fille puis dans le Club de Mediapart. « La température extérieure dépassant 37° à 14h, poursuivait-elle, j'ai imaginé sans trop y croire que Juliette avait enlevé le jean qui lui est insidieusement imposé depuis son entrée en 6ème, tous les vêtements "mi-cuisse" étant interdits. Aux filles seulement. »

Le crime ? « un jean taille haute à trois centimètres au-dessus du nombril (j'ai mesuré) et un petit haut à bretelle adorable rose pastel non décolleté. » Avec bretelles de soutien-gorge apparentes, car le diable se niche dans les détails. Ce texte brillant révèle par quels mécanismes les corps des collégiennes, encore si jeunes, sont le point de mire des automatismes sexistes et du regard que les adultes posent sur elles. La mère de Juliette, en effectuant une description quasi balzacienne de l’accoutrement de sa fille, en nous informant au centimètre près sur la quantité de peau perceptible, révèle la méticulosité bureaucratique et absurde avec laquelle l’institution scolaire contrôle le corps des adolescentes. Mais aussi, la façon dont celles-ci doivent assimiler dès le collège une métrique de l’indécence (on parle ici de shorts par temps de canicule, de débardeurs ou de T-shirts courts), qui les renvoie à une représentation instrumentale de leur corps — « comme si entrer dans l'adolescence et voir son corps se transformer n'étaient pas suffisamment complexe », ajoute Estelle.

"Mesures de bon sens", par Fred Sochard "Mesures de bon sens", par Fred Sochard

Avec une pluie de questions, à la manière d’une séance de maïeutique vestimentaire en treize points, la contributrice pointe les illogismes des règlements d’écoles qui visent presque uniquement le comportement des filles : « En quoi le genou d'une fille est-il plus indécent à montrer que celui d'un garçon ? Pourquoi la vue des coudes d'une jeune fille est-elle plus acceptable que celle de leurs épaules? » Et « d'après vous, une jeune fille en pantalon et chemisier à col claudine peut-elle être plus indécente qu'une autre portant un short et un tee-shirt à bretelles ? » « Attention, ceci est une question piège », ajoute Estelle. Pourquoi un piège ? Parce que si vous trouvez qu’une collégienne (entre 11 et 14 ans) est indécente ou obscène, qu’elle soit en col claudine ou en T-shirt à bretelles, c’est probablement votre regard qui l’est. 

« ce lycéen qui disait que j’étais dévergondée alors que lui s’amusait à toucher les seins des filles »

« Les enfants ne sont pas des femmes en devenir. Il n’y a rien à projeter sur leurs corps et sur leurs esprits : ce sont des enfants. », écrivait une contributrice anonyme quelques semaines avant la sédition des collégiennes, dans un billet de témoignage et d’analyse d’une grande précision (« Les draps sales du patriarcat ») qui expose le dispositif de culpabilisation des femmes lors des agressions qu’elles subissent. « J’étais trop ivre, j’avais une robe, je ne faisais pas mon âge, je n’avais qu’à ne pas boire d’alcool, j’avais souri au mauvais moment », ce retournement du tort auquel nous participons, par conditionnement et acclimatation progressifs : « les violences que j’ai subies années après années, je les ai ainsi tolérées, acceptées, amoindries, adoucies, édulcorées, niées, excusées, et j’ai, de cette manière, participé à mon niveau à leur banalisation. Je les ai gardées au chaud par culpabilité ».

« Gardées au chaud », ces blessures se transforment aujourd’hui en ripostes dans les textes puissants de nos contributrices, comme celui de Punchlinette sur la façon dont le patriarcat « organise et valorise notre vulnérabilité sexuelle », à qui le récent film Mignonnes de Maïmouna Doucouré  a inspiré introspections et réflexions autour de son enfance. Elle s’y souvient notamment de ce garçon « qui s’amusait à enlacer les filles de force au collège, dont le comportement est vu, dans l’imaginaire collectif, y compris dans celui de mon entourage scolaire à l’époque, comme sans gravité, comme quelque chose de mignon […] ou encore ce lycéen qui disait que j’étais dévergondée alors que lui s’amusait à toucher les seins des filles, dont les miens ».

Dans la rue, quand « "salope" remplace "bonjour" »

Remonter le fil des années, c’est pister rétrospectivement, étape par étape, le façonnement insidieux d’une répartition genrée des rôles, mais aussi pour notre blogueuse, une injustice : « J’ai grandi avec la peur du viol, très tôt intériorisée […] alors qu’en face, les garçons grandissent avec l’envie, la curiosité, voire le droit, de regarder et toucher le corps féminin, comme comportement socialement valorisé, ou du moins minimisé, banalisé ».

Si cela ne veut pas dire que les garçons eux-mêmes ne sont pas soumis à des stéréotypes de genre néfastes dans la construction d’eux-mêmes, c’est là une injustice qui se traduit chaque jour dans la sphère publique, lieu d’intranquillité où le corps des femmes est, sur une base régulière, rabaissé à l’état d’objet disponible, où la liberté d’exister est fort iniquement répartie, et où « "salope" remplace "bonjour" », comme le résume avec efficacité une autre contributrice, Lucie Milcent, dans un texte fameux sur le harcèlement de rue. C’est aussi ce que relate Florence Moreno, féministe d’une tout autre génération, dans le délicieux documentaire « Féminisme: elles se lèvent, qu’ils se cassent! » à retrouver sur le blog du journal Mouais. « Vous, vous ne savez peut-être pas, vous les homme, mais chaque femme dans la rue s’expose à être traitée, en gros, de pute. C’est agaçant de constater que nous ne sommes que notre corps, que notre sexe, et que cela sert à nous salir. Moi j’espère un monde où la sexualité sera un domaine de liberté, dans la réciprocité des désirs ».  

Un exemple de traitement inégalitaire entre lycéenne et lycéen dans le billet de Colombe Friant Un exemple de traitement inégalitaire entre lycéenne et lycéen dans le billet de Colombe Friant

Les collégiennes rebelles du lundi 14 septembre, dont l’action est racontée par Colombe Friant dans son billet « #lundi14septembre: les jeunes filles disent "stop" au sexisme à l’école », ne sont pas simplement des gamines férues de mode qui tiennent égoïstement à leur « crop top ». Elles refusent que leurs corps soient inspectés et policés, mais surtout leur sexualisation et l’assignation du « sens » donné à leurs vêtements (le fait qu’un débardeur ait une intention sexuelle).

La chroniqueuse égrène les remarques reçues au lycée par les ados: « Ta tenue déconcentre les garçons », « c’est vulgaire », « ce n’est pas une tenue pour étudier ». Récalcitrantes au monde inégalitaire des adultes, elles obligent leurs administrations à une conversion du regard. Et par-delà, elles invitent l’ensemble de la société à cet exercice, dont l’école n’est qu’un microcosme où pullulent déjà des normes stigmatisantes (elles doivent trouver place quelque part dans la fameuse « zone de ‘bon sens’ entre la pute et la sainte », énonce Manon Boltansky), des injonctions contradictoires qui passent notamment par l’habillement, et une surveillance différenciée des corps entre filles et garçons. Un « rappel à l'ordre patriarcal des choses », écrit la philosophe Camille Froidevaux-Metterie dans Libération. Elles invitent à une mutation du regard parce qu’elles obligent à inverser la responsabilité, en plaçant l’institution face à son sexisme procédurier sous couvert de « protéger » les filles — alors que les institutions pourraient commencer par agir par exemple contre le cybersexisme, qu’une tribune de juin dernier mettait en lumière, avec l’explosion de la pornodivulgation (ou revenge porn) et le « slut-shaming de masse » faisant du corps des filles « une source d’exploitation et de divertissement à leur insu » pouvant mener jusqu’au suicide.  

« Intégrisme républicain »

Au lieu d’essentialiser les garçons en faisant d’eux des bêtes incapables de réfréner leurs pulsions et des filles des « provocatrices » rendues coupables des agressions ou remarques qu’elles subissent, l’école doit « sensibiliser aux questions de sexisme et de genre », enjoint Jean-Pierre Véran, inspecteur d’académie (« Tenue correcte» en établissement scolaire: une vraie question éducative »), ainsi que le proposent la plupart de nos contributions sur le sujet.

Les règlements, s’ils sont évidemment utiles à ajuster la vie en communauté, pour être compris et partagés, doivent faire l’objet d’un débat collectif régulier. La sensibilisation au sexisme et le débat autour des stéréotypes de genre sont autant d’outils de formation de l’esprit critique qui pourraient, selon Benjamin H., permettre à « l’élève masculin de ne plus voir sa camarade comme un objet mais comme un alter ego. » En contrôlant si tôt le corps des jeunes filles, l'institution entérine ainsi la domination masculine. Une école émancipatrice, au contraire, détricoterait les préjugés et serait « une école d’où l’élève ressortirait plus critique sur le monde, en étant déterminé à le changer », contrairement à l’ « intégrisme républicain » qui fige les représentations et les individus dans leurs rôles. 

Billet de Dominique Botte, "Nos corps ne sont pas des jouets politiques", manifestation à Mons en Belgique, 20 juillet 2020 Billet de Dominique Botte, "Nos corps ne sont pas des jouets politiques", manifestation à Mons en Belgique, 20 juillet 2020

Dans son billet « Une façon républicaine de s'habiller» dit Blanquer. Sait-il de quoi il parle? », l’historien de l’éducation Claude Lelièvre a pour sa part cherché les traces d’un quelconque sens historique à la désormais fameuse expression « tenue républicaine », cette formule tout à la fois nébuleuse et foncièrement ridicule prononcée par Jean-Michel Blanquer. Conclusion : il n’y en a pas, ça n’a aucun sens. Adjectif multi-usages et convertible, « républicain » permet de réprouver à la fois les mini-jupes et les jupes « trop longues » vues comme des signes religieux (Faïza Zerouala rappelle dans son parti-pris le cas de Sirine, exclue de son collège en 2013).  

En riposte à la tentative de censure du petit livre de Pauline Harmange « Moi les hommes, je les déteste», Moana Genevey a publié une longue anaphore combative, « La France déteste les femmes ». Elle y catalogue imperturbablement les formes de sujétion imposées aux femmes françaises. « La France les déteste tant qu'elle les verbalise à la plage, que ses seins soient découverts ou que ses cheveux soient voilés. Elle les déteste tant qu'elle lui bloque l'entrée des musées, pour un hijab ou pour un décolleté » ; Les femmes voilées, « elle les empêche de s'instruire. Elle les empêche d'accompagner les sorties scolaires de leurs enfants. […] Elle les empêche de parler. » Si « la France » n’est certes pas subsumable en une entité homogène, il faut bien reconnaître que ces temps-ci, ses institutions nationales, en particulier (l’Assemblée Nationale, l’institution scolaire ou encore un musée national, et tout simplement notre gouvernement en nommant à l’Intérieur un homme accusé de viol) se sont montrées inhospitalières pour les femmes. 

Racisme fardé d’universalisme

« Tu t’épanouis dans une activité qui te passionne et te permet de te réaliser. Il peut s’agir d’un engagement syndical ou de la diffusion de conseils pour préparer des repas équilibrés avec un petit budget. Rien de bien original pour la femme moderne que tu es. » Ce « tu », Morad Dahmani l’adresse au lecteur, qu’il invite à se « transmuer en femme voilée » vaquant à ses occupations syndicales ou culinaires, dans une tentative de dé-polariser le débat en jouant sur une hypothétique interchangeabilité des conditions (illusoire, si l’on en jure par les commentaires qui ont accueilli son texte). En tentant de subvertir les stéréotypes négatifs dont elles sont l’objet, le blogueur insiste sur les provisions de bravoure que doivent faire ces femmes pour apparaître publiquement ; elles sont « des femmes fortes et courageuses qui méritent notre respect et notre admiration ». L’une, Imane Boun, fut assimilée à une terroriste par une journaliste du Figaro, Judith Waintraub, alors qu'elle présentait des astuces de cuisine, l’autre suscita le rejet violent d’une députée LREM à l'Assemblée Nationale (lire ici le billet de Chérif Lounès sur le sujet, et ici l’article de Lucie Delaporte sur la « rentrée brune dans les médias »). 

Dans sa BD du 14 septembre, Remedium revient sur l'histoire de Fatima, qui avait accompagné son enfant lors d'une sortie scolaire à l'Assemblée Nationale en 2019 Dans sa BD du 14 septembre, Remedium revient sur l'histoire de Fatima, qui avait accompagné son enfant lors d'une sortie scolaire à l'Assemblée Nationale en 2019

Pour Jadran Svrdlin, il y a là une opération de diversion purement stratégique. « Tout ceci n'a rien à voir avec des convictions, ni les valeurs mises en avant de façon hypocrite et cynique par cette députée. Il ne s'agit que d'une diversion en vue des échéances électorales. » Pourtant, l’imprégnation du racisme fardé d’ « universalisme » républicain est bien réel, et pour Maryam Pougetoux (et certainement, à travers elle, de nombreuses femmes musulmanes), cette violence ne peut être réduite à une anodine distraction. Celui-ci permet aussi au « féminisme » gouvernemental d’être un féminisme du tri sélectif, qui écrème entre femmes respectables (Marlène Schiappa a apporté un soutien aux collégiennes révoltées) et femmes « séparatistes ». Cela porte un nom : le fémonatinalisme, brillamment expliqué par Kaoutar Harchi dans la revue Ballast

La construction de l’ennemi passe aussi par le corps des femmes

Dépossédées d’une part entière de leur existence (les conseils culinaires ou le syndicalisme), criminalisées et ramenées au silence par une société qui croit pouvoir penser à leur place, les femmes qui portent le hijab sont « des corps désignés comme ennemis de l’intérieur, dont les moindres faits et gestes devraient être surveillés, analysés, scrutés ». C’est ce qu’analyse l’association Lallab dans un texte important publié en mars dernier, déplorant la « lourde charge mentale et émotionnelle du quotidien » due à la foule d’oppressions que subissent les femmes musulmanes. Un épuisement qui finit par « atténuer nos existences », énoncent-t-elles, obligeant à vivre d’une plus petite vie. Cette tribune qui date de quelques mois ne saurait mieux raconter la place assignée aux femmes musulmane, cumulardes de l’oppression, et les implications concrètes du contrôle de ce corps « indiscipliné », coupable de « non-intégration au corps national », tel que le résume une tribune de 2016 intitulée « Pour en finir avec le contrôle politique du corps des femmes ». « Assez de renvoyer les femmes à leur seule dimension biologique ou esthétique. En mini-jupe, ou portant le foulard, la libération et l’émancipation appartiennent aux femmes dans leur pluralité et leur diversité », concluait déjà le texte. 

"Petite cuisine" par Fred Sochard "Petite cuisine" par Fred Sochard

« Nous sommes cette génération engagée [...] qui n’a plus peur, qui ne recule devant rien ». En juillet dernier, nous publiions une tribune signée par plus de 20 000 jeunes citoyennes et citoyens âgé·e·s de 13 à 25 ans, qui exigeaient la démission de Gérald Darmanin. Le ministre de l’Intérieur est certes toujours à sa place, mais force est de constater que la prise de conscience du régime inégal des corps est de plus en plus précoce. De quoi rendre optimiste une féministe en fin de carrière, Florence Moreno (ici, à 9:00) : « Il y a tellement de jeunes féministes, je vais bientôt pouvoir me reposer »

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Bienvenue aux nouveaux contributeurs et contributrices : 

  • Bienvenue à Marie-Anne Paveau, Professeure en sciences du langage, qui a proposé une analyse passionnante de la rhétorique présidentielle des « amish » et de la référence biaisée aux Lumières pour soutenir la notion d’innovation technologique. 
  • Bienvenue à L'Internationale progressiste dont le premier texte écrit par David Adler annonce un sommet dans l'optique de former « un front commun de travailleur·euse·s et de peuples qui peuvent reprendre le monde de ce minuscule ensemble d'oligarques et de despotes ». 
  • Et à l'Observatoire des violences industrielles lancé par la plateforme "Notre maison brûle" dont l'objectif est d'organiser une autodéfense populaire face aux risques industriels, un an après la catastrophe de Lubrizol. 
  • Enfin, bienvenue à Florielvm, porte-parole du parti pirate, et à son billet sur un dévoiement injuste du code électoral, la prime majoritaire. 

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