Hebdo du Club #80: De la «violence légitime» au sentiment d'impunité

À travers leur prise de parole, les autorités gouvernementales tendent à justifier la criminalisation des mouvements sociaux et la banalisation des interventions policières brutales. En brandissant une « violence légitime » érigée en système, elles délivrent un sentiment d’impunité au cœur des préoccupations du Club cette semaine.

Le 5 janvier, Cédric Chouviat mourait suite à un placage ventral lors d’une simple intervention routière, preuve de plus, s’il en est, que l’usage excessif de la force dans la répression des mouvements sociaux dérive vers une violence d'intervention plus globale. Si ce climat insidieux ne découle pas forcément d'ordres précis, il trouvait déjà ses sources dans les répressions effectuées en banlieue depuis de nombreuses années.

Le contexte : les revendications sociales ne sont pas écoutées, les prérogatives des corps intermédiaires sont minimisés et seuls les débordements semblent pouvoir faire sortir les autorités du dialogue de sourds dans lequel il s'est engagé. Les déclarations officielles successives ont minimisé une forme de répression sociale en vertu de la doctrine de la «proportionnalité», censée expliquer les violences policières au regard des violences des manifestants, et ont tendu à conforter l’impunité des forces de l'ordre. 

En ce sens, la parole publique des représentants qui tend à minimiser, excuser, voire à légitimer cette violence donne aux policiers un blanc-seing qui les autorise à s'affranchir de certaines limites. Les mobilisations sociales ont, en quelque sorte, été criminalisées par principe et les forces de l’ordre semblent désormais envisager les manifestants comme de possibles délinquants et se sentent alors incarner une défense légitime de la république en danger. Les récentes déclarations d'Emmanuel Macron sur « les discours politiques extraordinairement coupables » et « l'État de dictature » prolongent cet espace sémantique et mental qui met à nouveau au cœur des préoccupations du Club cette semaine les questions de «violence légitime».


« Celles et ceux qui portent cette violence, celles et ceux qui, avec cynisme quelquefois, l'encouragent, celles et ceux qui taisent tout reproche qu'il faut avoir oublient une chose très simple : nous sommes une démocratie. »
  Emmanuel Macron

 © Marc Evelyne Dumont © Marc Evelyne Dumont
C’est tout d’abord Éric Fassin, professeur à l'université Paris-8, pour qui - dans un remarquable et nécessaire billet transversal interroge le rapport de l’État à la violence au prisme des différentes déclarations de ces différents représentants - la violence aveugle. Il analyse pourquoi on invoque autant Max Weber, pour qui l’État revendique « le monopole de la violence légitime » comme si cette définition sociologique suffisait à légitimer n’importe quelle violence, à condition qu’elle émane de l’État: « Il s’agit pourtant d’une politique délibérée, qui couvre a priori les exactions des forces de l’ordre en refusant de les nommer. » Pour le chercheur, les violences policières sont donc de fait des violences gouvernementales : « Les forces de l’ordre ne sont que le bras armé d’un régime qui confond police et politique. » Et de rappeler qu'au moment de supprimer les « régimes spéciaux », les policiers ont été les premiers exemptés de la réforme afin de ne pas ouvrir ce front d'opposition. Il conclue symboliquement « Il paraît que les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre. Au royaume des aveugles, la lucidité est plutôt du côté des éborgnés.»

Eric Fassin insiste également sur un point fondamental. Pour le président, la définition de la démocratie se réduit à un seul élément : l’élection. « Une démocratie, c’est un système politique où l'on choisit nos dirigeants.» À l’inverse, « Une dictature, c’est un régime où on ne change pas les dirigeants, jamais. »

Cet élément de l’élection à valeur de carte blanche, comme facteur de légitimation perpétuelle d'une politique à mener tout le long du mandat traverse également le billet d’Yvan Najiels Le bonapartisme macronien (ou quelle est la situation?).

 © Christian Creseveur © Christian Creseveur
Usant d'une analogie récurrente - dans le Club - entre la figure d'Emmanuel Macron et celle de Louis-Napoléon Bonaparte, le contributeur analyse que, si la République française n'est certes pas une dictature elle illustre parfaitement un tournant politique des « démocraties » capitalistes vers un autoritarisme croissant et une  « démocratie parlementaire » godillot. Pour lui, l'idée d'un plein pouvoir donné pour 5 ans est profondément antidémocratique :« La Vème élit un président qui n'a aucun compte à rendre mais cette conception même de la fonction bafoue les droits élémentaires du peuple. »

 

Cette dimension de l'élection comme « chèque en blanc » est également présente chez Marc Evelyne Dumont dans un billet habilement titré, La bande de Möbius des mots présidentiels. La bande de Mobius est cette bande qui s’entoure sur elle-même et qui par un effet spéculaire se retourne sur elle-même. C'est sous cet angle que l'agrégé d'histoire analyse les dernières déclarations d'Emmanuel Macron : « Quoique l’on pense du Président, cet homme ne s’exprime jamais au hasard. Son intelligence est aigüe, affutée ; sa culture réelle et plus que solide. Lui dénier cela serait une erreur profonde [...] il reste que la bande de Möbius de ces mots, dans ce cas très particulier, se retournent contre celui qui les prononce.»

 © Fred Sochard © Fred Sochard
Dans un cadre de « peau de chagrin démocratique, la violence tient la Une.» Il relève que le président n' a jamais condamné les violences des éborgnements, il n’évoque en rien la responsabilité de ce pouvoir dans la montée des tensions par l’absence de tout dialogue . Pour l'ancien producteur de Radio France, il est temps de revenir aux fondamentaux, exprimés par Dom Helder Camara en son temps et très fréquemment cité dans le Club : « Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

 
Petrus Borel, professeur de français en lycée, effectue également un travail d’analyse linguistique, mais cette fois du coté des medias en interrogeant la sempiternelle question « absurde et illégitime » : « Est-ce que vous condamnez la violence? » qui revient régulièrement sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio. Il relève que le verbe « condamner » appartient à la catégorie des « performatifs explicites », là où on pourrait plus justement utiliser « désapprouver ou critiquer ». Cette façon de procéder met l' « interlocuteur dans une situation où il est amené à produire un acte de langage explicite. » Or, poursuit-il  « la violence émane toujours d'un contexte particulier qu'il est nécessaire d'analyser pour pouvoir la comprendre. » Ce qu'il s'agit de condamner ici serait donc plutôt l'interrogation du journaliste : « C'est généralement la violence du dominé, celle qui s'exprime en réaction face à celle subie de la part des dominants sur laquelle les journalistes n'ont généralement que peu de questions à poser puisqu'elle est perçue comme légitime et généralement invisibilisée par les médias eux-mêmes. »

 © Laura Genz © Laura Genz
Cette analyse trouve un écho particulier dans les déclarations de Robert Badinter « Rien n'excuse ce degré de violence. (…) La représentation d'une tête au bout d'une pique, qui n'est rien d'autre que la continuité de la guillotine, est à mes yeux absolument et totalement condamnable... Ce n'est pas admissible, je le dis du fond du cœur. Aucune cause ne justifie cela. ». Déclaration que réfute Vingtras via les mêmes tenants que Petrus Borel: « Comme si la violence de cette figuration symbolique était l'expression de la vilenie populaire alors qu'elle n'était que la conséquence de la violence originelle, celle d'un pouvoir exécutif totalement fermé à toute discussion, intransigeant et décidé à imposer son point de vue. » Pour Lucas Alves Murillo, les mots de Badinter sont forts et ne peuvent souffrir d'aucune suspicion. Toutefois pour l'étudiant en science-politique, le débat n'est pas tant la légitimité de la violence, mais celui de sa compréhension : « Tout peut sembler justifiable, l'enjeu est de savoir si tout peut se comprendre. Ignorer les causes de la violence, c'est manquer de légitimité dans la condamnation, manquer d'une telle légitimité c'est devenir inaudible, devenir inaudible c'est marquer une possible fracture entre institutions et les citoyens.»

Toujours sur ces questions du traitement médiatique des violences, B. Girard re-publie opportunément un ancien billet consacré au thème où il s’étonne de « l’étonnante complaisance » des medias. Pour l'historien, les violences policières ne sont pas une chose nouvelle. Pour lui, si ces dernières semaines, ce thème a fait l’objet d’une attention particulière, on ne trouve nulle place d'une telle émotion dans « les enquêtes d’opinion montrant toutes un attachement massif de la population aux forces de l’ordre.»

 
« Chaque fois qu’une faute sera constatée, elle sera sanctionnée, mais elle doit être sanctionnée par un juge. Pas par l’opinion publique, pas par des vidéos dont on ne voit qu’une petite partie. Mais je voudrais quand même dire que les violences ne sont pas le fait des policiers ou des gendarmes. » Christophe Castaner

 © Baptiste Dupin © Baptiste Dupin
GTK et le Collectif Lutte labo publient simultanément deux interviews vidéos d' Arié Alimi, avocat engagé à la Ligue des droits de l'Homme qui défend depuis de nombreuses années celles et ceux qui sont victimes de violences policières. Pour lui, la question des faits de violence ne sont pas une nouveauté et ne sont que la continuité d'une stratégie de maintien de l'ordre expérimenté depuis longtemps en banlieue et dont Adama Traoré ou Lamine Dieng ont été victimes. Il pointe que « La présence des videos change tout. Et aussi le fait qu’aujourd’hui, ces violences touchent tout le monde, même les blancs. » Il souligne un phénomène nouveau d’identification sociologique puisque ce qu’on ne voyait pas auparavant, ce sont les victimes, originaires des quartiers populaires. Ces quartiers furent un lieu d’expérimentation des armes et des techniques, notamment d'immobilisation, que l’on voit aujourd’hui, dans les centres villes. En soulignant à quel point la présence des caméras est fondamentale dans la prise de conscience des violences policières, l'avocat corrobore une autre réalité : les mouvements sociaux sont désormais suivis par des gens d’images aux statuts diverses, ceux que Macron désigne avec un certain mépris comme les « simili-journalistiques » dans ses vœux à la presse

Cette présence plus importante des caméras dans l’espace public, si elles permettent de mettre au jour les violences policières n’en sont-elles pas la cause s'amuse très ironiquement C’est Nabum ?, ces fonctionnaires, usés, en effectif restreint, peu formés ne seraient-ils pas la recherche de leur quart d'heure de gloire Warholien ? : « Ces fonctionnaires qui jadis étaient gardiens de la paix sont devenus au fil des époques garants du maintien de l’ordre. Terrible et noble mission qu’ils doivent accomplir non seulement avec un salaire de misère mais dans un total anonymat. Ils ont perçu que les manifestations leur donnaient la possibilité de briller un peu en société, de se faire valoir auprès de leurs voisins et de leurs amis.» Mais comme l'évoque Leo Mira, si pour Castaner, les fautes policières ne doivent pas être jugées « par l’opinion publique », ni par les images, les jugements des policiers se font attendre tandis que les manifestants sont jugés par centaines en comparution immédiate : «Il aura fallu plus d’un an de violences policières, et leur cortège de mutilations et de décès, pour que le pouvoir, jusqu’à ce jour dans le déni, reconnaisse hypocritement ces agissements inqualifiables.»

 © Alain Goutal © Alain Goutal

En effet, le ministre de l’intérieur a annoncé dimanche le retrait d’une grenade de désencerclement explosive utilisée par les forces de l’ordre en France, et régulièrement accusée de provoquer de graves blessures parmi les manifestants. Pourtant, les tentatives d’interdire la GLI-F4 devant le conseil d’État avaient été jusqu’ici repoussées par le ministère, celui-ci ayant annoncé son intention d’écouler ses stocks, en dépit des blessés graves. Delphine 1988, aspirante au travail, dans une remarquable vidéo didactique, qui n'est pas sans rappeler l'esprit de L'île au fleur de Jorge Furtado, dénonce une belle opération d'enfumage : « N'allez pas croire que le ministre va désarmer ces policier, non la GLI_F4, va être remplacée par une autre la GM2L » dont la composition interroge et dont les risques de lésions auditives et cutanées demeurent. La même abonnée dans une autre vidéo petit guide à l'usage d'un débutant rappelle qu’un des premiers actes du gouvernement fut une commande de matériel anti-émeute et dresse un inventaire des armes et outils de la répression.

 Romain Simon, souligne de son coté que « La vie de flic est difficile en France, comme la plupart des services publics la police et la gendarmerie sont aussi en souffrance. Les ordres donnés et la course aux chiffres sont régulièrement dénoncés comme par des agents des corps concernés.» Puis l'étudiant poursuit «le seul pardon ne suffira pas à l’apaisement.» des mesures techniques doivent être de toute urgence adoptées. «Ces armes de guerre ne sont pas destinées à maintenir l’ordre, tous les pays Européens l’ont d’ailleurs interdit à la police pour des missions similaires.»


« des gens extrêmement radicalisés dans la violence, dans des actions anti-démocratiques. Il y a des ennemis de la République »
Jean-Michel Blanquer

 © François Gonod © François Gonod
Alors que se déroulent les épreuves du contrôle continu du nouveau E3C, les dysfonctionnements se multiplient et que de très nombreux enseignants comme lycéens sont mobilisés comme en témoignent les nombreuses lettre ouverte aux ministre publié sur le site. La hiérarchie de l’Éducation nationale minimise dans un déni provocateur. Dans la même veine que les propos du préfet Lallement parlant de « camp », le Ministre de l'éducation nationale sait trouver les mots pour polariser. Et la jeunesse semble particulièrement ciblée par des dispositifs policiers dont les établissements sont parfois les premiers commanditaires. Ainsi Hadj Bahri relate la forte répression qu'a connu le mouvement étudiant ces derniers temps à l'Université Lyon 2 à laquelle apparentait Anas qui s'immolât devant un bâtiment du CROUS le 8 novembre. Pour lui, le premier point essentiel est le recours systématique aux forces de « l’ordre » pour briser toute initiative étudiante. Le recours à la police se systématise et se normalise dangereusement depuis plusieurs années : « D’ailleurs, la présidence ne s’est pas arrêtée dans sa voie vers le quadrillage sécuritaire de l’Université puisqu’elle a embauché une sécurité privée – dont on peut penser qu’elle est mieux payée et, surtout, sans retard, contrairement aux vacataires – chargée de contrôler et d’intimider les étudiant.e.s.» De leur coté, Des élèves du lycée Hélène-Boucher ont été victimes de violences policières, coups de matraques et des jets de gaz lacrymogène, alors qu'ils se mobilisaient contre la réforme des retraites et du bac. Un collectif de parents demande un véritable dialogue de la part de l'administration et la fin de toute intervention policière.  Cette intervention avait été approuvée par la direction « quitte à mettre les élèves participants au mouvement social, ou de simples observateurs présents non violents, en danger dans leur propre intégrité physique. »

Dans une lettre ouverte, le collectif du lycée Bonaparte, partage leur indignation car le déni dans lequel s'enferme leur ministre alors que de nombreuses oppositions s'élèvent : « "La violence entraîne une réaction", disiez-vous récemment, Monsieur le Ministre, aussi ne devriez-vous pas être surpris que les gens finissent par craquer. »
 


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Dans un billet peu facile d'accès de prime abord,  Scolop3ndra, réalisé un premier billet plein d'humour et de bonnes pratiques sur l'art de la rhétorique et du débat en démocratie.

Matben, qui se définit comme lecteur, s'avère aussi redoutable scripteur d'une fable sur l'évolution des mentalités dans nos laboratoires où, doucement, la nouvelle loi de programmation de la recherche arrive.

Dans un texte complet, précis et circonstancié, Lauluca, témoigne de la transposition des logiques d’activité du marché privé dans un service social polyvalent.

Olived, masterante en étude de genres, livre une analyse à l'intersection de plusieurs rapports de domination que subissent les travailleuses des métiers du nettoyage. 

Pour son 1er billet, Manon Aubry, députée européenne - France Insoumise, revient sur le vote au parlement Européen qui démontre les incohérences fondamentales d’un Green Deal marketing, qui affiche des objectifs ambitieux mais refuse de se donner les moyens de les atteindre.

Nasser Negrouche, journaliste, tente de lever l'omerta sur les résultats accablants d'une étude sur la discrimination à l’embauche que subissent les candidats d’origine maghrébine.


Et ne manquez pas demain, l'épisode 2 de la gazette de la modération.

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