28 mars 68: à Rio l’assassinat d’un étudiant déclenche un mouvement de masse

N°27 de ma série "1968", qui en comportera plus de 68 sur l'année. Les étudiants brésiliens se battent pour la démocratisation de l'Université, et depuis 1964 contre le régime des généraux. fascistes. L'assassinat de l'un d'entre eux, le 28 mars 68, est un tournant dans leur mouvement. Prochain article: "4 Avril 68: Martin Luther King est assassiné".

28 mars 2018

Le lendemain du 28 mars 68, le Jornal do Brasil titre:  « Un assassinat pousse les étudiants à la grève nationale ». Les brésiliens y lisent ceci: 

« La mort de l’étudiant Edson Luís de Lima Souto, d’une balle dans la poitrine, hier à 18 h 30, au cours d’un affrontement qui opposa la PM [police militaire] aux étudiants du restaurant Calabouço, a déclenché un mouvement de grève générale au sein de plusieurs facultés de Rio, un mouvement qui devrait s’étendre au reste du pays. […] Ces événements agitèrent la session nocturne à la Chambre des députés […]. Le Congrès national et l’Assemblée législative de Guanabara ont décrété un deuil […]. Tous les établissements d’enseignement de l’État resteront clos aujourd’hui en signe de recueillement à la suite du décès […] conformément à la décision du [gouverneur] Negrão de Lima […]. Pour l’heure, deux versions des faits s’affrontent […]. 1) [Quelques étudiants] prenaient leur repas tranquillement, pendant que d’autres assistaient à un cours, lorsqu’un escadron de la PM, dirigé par un lieutenant du nom d’Alcindo ou Costa, envahit le restaurant et commença à s’en prendre violemment aux étudiants […]. 2) Les étudiants auraient été arrêtés par la PM au cours d’une manifestation contre les retards dans l’avancée des travaux de rénovation du restaurant? »

Le 28 mars, les étudiants, organisés dans l’Union nationale des étudiants (UNE) décident de marcher jusqu’à l’Assemblée législative, un acte solennel assurant la présence de la presse. La police agresse les étudiants dans le restaurant universitaire. Les étudiants décident d’entamer immédiatement la marche vers l’Assemblée, mais avec le corps en sang du camarade assassiné. 

La dictature étale une fois de plus son visage. Depuis le coup d’Etat militaire de 1964, la UNE fonctionne clandestinement, et demande la démocratisation de l’enseignement et la restauration des libertés. Le 28 mars est le début d’une grande révolte étudiante. Sur l’histoire de l’Université et du mouvement étudiant, avant et après le coup d’Etat, on peut lire le document 1968 au Brésil.

Des milliers de personnes participent à l’enterrement à Rio de Janeiro. Des manifestations dans tout le Brésil inaugurent une vague de protestations. Le 1er avril, alors 4e anniversaire de la dictature, elles se soldent par au moins un mort, 60 blessés et 200 arrestations. La semaine suivante, la dictature tente en vain d’empêcher la messe anniversaire du septième jour dans la principale église de Rio, la Candelária. Dans ce reportage en français de 2 mn on peut voir l’insurrection étudiante déclenchée par l’assassinat du 28 mars 1968.

Puis les étudiants multiplient les actes de défiance: grèves, occupations ou manifestations. Le 20 juin, ils occupent la salle et obligent les professeurs du Conseil universitaire de l’université de Rio à discuter des problèmes de l’Université dans le pays. La police y arrête plusieurs centaines. Dans les jours qui suivent, la police se déchaine et les étudiants se défendent avec ce qu’ils trouvent, y compris cocktail molotov et des barricades sur l’avenue Rio Branco. Le 21 juin, dit « vendredi sanglant », plusieurs y laissent la vie, plus de 1 000 personnes sont arrêtées, mais un soldat est tué et 10 véhicules de police partent en flammes. Pour empêcher que la population puisse leur rendre hommage, comme elle l’avait fait à Edson Luis, la police vole les corps et les fait disparaitre.

Une marche est convoquée pour le 26 juin par les étudiants, des professeurs, des artistes, des secteurs populaires et religieux. Le lendemain, le Correio da manhã titre: « La marche du peuple réunit 100 000 personnes » et il explique:

 « Plus de 6 heures durant, plus de 100 000 cariocas ont protesté contre le gouvernement, soutenant ainsi le mouvement des étudiants qui, comme prévu, se déroula sans incidents ; des dizaines de discours d’universitaires, d’ouvriers, de professeurs et de prêtres se sont succédé […]. Le ministère de la Sécurité a informé que personne ne fut emprisonné, mais le Dops arrêta 5 étudiants pris en train de distribuer des tracts. »

Le mouvement étudiant face à la dictature militaire (sur la musique et voix de Chico Buarque)

Movimento Estudantil Na Ditadura Militar © Adailto mendes

La commission dite des Cent mille tente en vain de négocier la libération des étudiants emprisonnés, la fin de la répression policière et de la censure. La répression s’intensifie. Les étudiants préparent clandestinement le 30e Congrès de l’UNE. Ils sont divisés entre deux orientations. La première défendue par José Dirceu, est qualifiée de “lutte revendicative”. La seconde, de Luís Travassos et Jean Marc van der Weid, est qualifiée de “lutte politique”. Le Congrès, ouvert le 11 octobre à Ibiúna dans l’État de São Paulo, est dissout par la police le lendemain. Elle y arrête plus de 1000 étudiants originaires de tout le Brésil. Le 13 décembre, le gouvernement prend prétexte du Congrès de l’UNE pour déclarer l’Etat d’exception connu comme l’Acte institutionnel n° 5 (AI-5).

La seule option valable semble alors à beaucoup la lutte armée jusqu’au socialisme, que préparent déjà l’Action libératrice nationale (ALN) et l’Avant-garde populaire révolutionnaire (VPR). On peut lire le tableau de la nouvelle gauche communiste née alors au Brésil.

Dans les semaines qui suivent l’explosion à Rio, un général, se référant aux « instigateurs subversifs » de la révolte étudiante, déclare: « Il s’agit de communistes, de communistes vraiment dangereux, comme ceux qui agissent à Berlin, à Rome, à Varsovie ».

Ces « subversifs » à Berlin mériteront un article le 11 Avril, date anniversaire de l’attentat contre Rudi Dutschke. La « subversion » à Rome à fait l’objet dans cette série d’un article le 1 Mars. Celle de Varsovie a fait l’objet d’un article le 8 mars. La subversion a alors déjà bien commencé aussi en France, comme le montre la série des articles publiés dans cette série...

Filmographie

Barra 68 - Sem perder a ternura, de Vladimir Carvalho (2001)

Le même jour…

France: Le doyen de la faculté des lettres de Nanterre suspend les cours pour quatre jours.

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50 ans plus tard

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Articles déjà publiés dans ma série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18. 8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20. A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"
  21. 15 Mars 68: Université en grève et répression sauvage en Tunisie
  22. 16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam
  23. 18 Mars 68: début du Mai sénégalais
  24. 20 mars 68: Karameh, une victoire de la Palestine 
  25. 22 mars 68: Nanterre allume la mèche
  26. 25 Mars 68 à Honfleur: "Je n'avais pas vu ça depuis 36 !"

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