S'interroger sur " l'intelligence du mal " plutôt que sur " la banalité du mal "

La dérive politique interpelle sur les crimes internationaux qui paraissent bien plus s'expliquer par " l'intelligence du mal" que par " la banalité du mal". L'expression d'Hannah Arendt a l'inconvénient de réduire la réflexion aux exécutants du drame et la généraliser à tous tout évitant de s'interroger sur la responsabilité de ceux qui l'ont pensé et justifié en amont pour le rendre possible.

L'actualité politique se caractérise par une régression démocratique dont l'actualité littéraire témoigne de l'inquiétude qu'elle génère et porte à s'interroger sur ceux qui inspirent et conduisent cette "dérive suicidaire".

Régression dans le discours qui banalise la stigmatisation et la discrimination au point d'en faire des programmes politiques qui ne sont pas conformes au droit constitutionnel, puisque celui-ci impose aux associations politiques de veiller et de défendre les droits de l'Homme. Les institutions laissent un parti politique se présenter en promouvant le rejet de l'altérité alors que le Conseil d 'Etat a consacré, sur l'action du ministère de l'intérieur, le respect de la dignité humaine comme norme fondamentale de l'ordre public (que ce même ministère ne respecte pas comme l'établissent ses condamnations pour son comportement à Lyon puis à Calais).

Régression dans les actes depuis des années, à commencer par les pouvoirs exécutif et législatif qui méprisent la hiérarchie des normes, l'ordre constitutionnel et les engagements internationaux en portant atteinte aux libertés publiques - intangibles selon l'observation générale du comité des Nations Unies - et en adoptant des textes contraires au droit social international contraignant prohibant la régression sociale.

La politique d'austérité dictée par des considérations comptables fait grief aux droits fondamentaux ; alors qu'un argument économique, étranger au champ du droit, est insusceptible de justifier une régression des droits de l'Homme, prohibée du fait de leur intangibilité et de l'obligation positive des Etats à en garantir l'efficacité (cf. Les observations générales ... RTDH)

Le but d'une société est de garantir le bien être général (welfare state dans le préambule de la constitution US, notion du buen vivir). Au contraire de cela, les travailleurs souffrent, l'environnement est méprisé comme la santé.

La régression sociale engendre l'augmentation des inégalités et atomise le lien social, la confiance de l'opinion et son adhésion aux formes démocratiques des institutions. L'Etat, institution centrale, en supprimant les droits sociaux, détourne l'opinion de lui et, ce faisant, favorise le vote contestataire ou l'abstention.

La priorité politique portée à la dette publique - dont les scandales et les chiffres établissent la mauvaise foi politique - provoque l'inertie et l'amplification du repli identitaire, la montée des nationalismes (et leur instrumentalisation) comme en témoignent le Brexit et les résultats électoraux ou les crises en Allemagne, Autriche, Hongrie, France, Belgique, Pologne, République Tchèque, Italie, Grèce, Espagne, Pays-Bas, etc.

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La crise allemande actuelle n'est que le dernier avatar d'une politique irresponsable contre laquelle l'OIT met en garde depuis plusieurs années :

Les critiques de l'OIT sont confirmées par l'OCDE, le FMI et la Commission européenne :

 

La régression sociale s'accompagne d'un recul des droits civils et politiques permettant la répression de la contestation des victimes de la précarisation et de la paupérisation.

La concomitance de ces deux régression des droits fondamentaux ne paraît donc pas fortuite et elle interpelle sur une mise en oeuvre réfléchie, une "intelligence du mal", paraissant bien plus être la cause du drame politique que Hannah Arendt résume par la "banalité du mal" et dont il faut se défaire en considération des erreurs qu'il favorise actuellement.

Le concept de "banalité du mal" est mauvais dans le sens où, d'une part, il généralise et étend indistinctement la responsabilité à tous tout en, d'autre part, simplifiant  l'explication d'un phénomène politique - que fut le nazisme et qu'est l'extrême-droite - permettant ainsi d'exonérer ceux qui l'ont favorisé et justifié : économiquement, juridiquement, scientifiquement.

Il y a une erreur de méthode à culpabiliser un peuple (voire tous les peuples) sans tenir compte des disparités de niveaux d'études et d'enseignement dans la recherche des responsables de la violence qui l'ont libérée et rendue possible en amont, par calculs ou opportunismes.

Le totalitarisme est moins une "banalité du mal", qui n'est qu'une conséquence, que celle d'une "intelligence du mal", sa véritable cause. La dictature est moins le résultat d'un mouvement de foule que celui de dirigeants et d'institutions.

L'erreur simplificatrice de la "banalité du mal" apparaît dans le fait qu'Hannah Arendt n'a pas condamné le nazisme de Heidegger. La dénazification a particulièrement épargné le monde industriel et économique, les bénéficiaires des réformes actuelles au mépris des droits sociaux et de ceux qui tentent de les défendre. D'où l'inquiétude de beaucoup : Bis repetitas ?

Les questions que posent les similitudes du présent avec le passé sont légitimes et ne peuvent pas être écartées d'un revers de la main.

Le déni de ces interrogations est une forme de révisionnisme qui s'invite dans les enceintes judiciaires avec les procès-bâillon, avatar de tentative d'escroquerie au jugement, par lesquels la fortune ou le pouvoir projettent d'étouffer la vérité. La multiplication de textes entravant la révélation des faits litigieux procèdent d'une même logique à réduire l'opposition au silence.

L'obsession de l'optimisation du capital - au mépris de la justice sociale - a favorisé l'accession au pouvoir du totalitarisme (Cf. par ex. le rôle de Hjalmar Schacht).  Les "nationaux-conservateurs"' ont lâché une meute de chiens fous pour faire régner l'ordre qui leur était profitable avec la prétention de pouvoir manipuler les criminels. Le concept simplificateur d'Hannah Arendt exonère ainsi les élites et les dispensent d'assumer les conséquences prévisibles de leurs choix. Peuvent-ils avoir une excuse s'ils adhèrent aux idées qui affirment l'incompatibilité du capital et de la démocratie ?

Cette question se pose d'autant quand l'article d'Hubert Huertas interpelle sur l'indécence des commémorations d'un pouvoir récupérant les souffrances des victimes du mépris passé pour légitimer une autorité qui reproduit les erreurs et en appelle à l'obéissance des foules qu'il méprise.

Le silence sur le parcours et les ambitions de ceux qui ont promu et justifié cela dans les allées du pouvoir favorise la mystification. Le "mal" - qu'Harendt a réduit à la "banalité" et généralisé à tous s'est imposé par calcul économique, à ménager les vrais responsables qui en ont tiré profits et se sont refaits une virginité en se présentant comme le recours pour la reconstruction, les "investisseurs".

L'actualité alerte donc sur l'escroquerie politique à faire prévaloir la forme sur le fond, les apparences sur la conscience, la violence sur l'intelligence parce que " l'intelligence du mal " n'a pas été dénoncée avec la même rigueur que celle qui s'est appliquée aux exécutants des crimes, malgré la démonstration de leurs liens.

La violence sociale que font régner les "investisseurs" est manifeste. Un discours et une action politiques atomisant le lien social interpellent donc sur " l'intelligence du mal " ou l'intelligence mise au service du "mal", qui est de la perversité.

Le débat public dans une démocratie n'a d'intérêt que s'il démasque cette perversité et la prévient efficacement. Accepter les artifices de la communication sans les dénoncer renvoie également au passé : " Un journalisme vil et veule " (Le Monde diplomatique)

 Indications bibliographiques :

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