Hebdo du Club #64: comment hacker un deuil national

À rebours du recueillement patriotique et de l'homogénéité médiatique, nos abonnés ont façonné leur propre hiérarchie de l'information : Christine Renon et catastrophe de Rouen plutôt que Jacques Chirac. Avec leurs contre-hommages et leurs hommages à rebrousse-poil, intransigeants ou détournés, ils ont dévoyé le deuil national avec brio, dans une rébellion des mémoires.

C’était d’abord une odeur âpre et un nuage gigantesque. « Il est 11 h 35 », écrivait alors Max Angel, le premier rouennais à prendre la plume. « les traces de la fumée s’estompent et se confondent avec le gris des nuages de la nouvelle perturbation qui s’approche. Ciel de lavis, menaçant et incertain ». De la fumée, des effluves… et un nuage, dispersé par le vent et bientôt remplacé par des phénomènes météorologiques normaux. C’est le caractère impalpable de la catastrophe qui frappe d’abord ; et dans quelques médias, un effet de sidération, une « vision infernale, magnifique, fascinante », décrit notre abonné. Mais dans cette même matinée du 26 septembre, Jacques Chirac était mort. 

Face à l’uniformité hypnotique des hommages et à la fabrication d’un consensus mémoriel autour de la figure de Jacques Chirac, les abonnés ont fait le choix du dissensus, bien conscients que la mémoire se fabrique aussi dans le présent. Refus de la flagornerie post-mortem, contre-hommages et hommages à rebrousse-poil, discordants, ironiques, détournés : les contributeurs ont fabriqué leur propre ordonnancement de l’information et organisé une rébellion des mémoires. À commencer par des critiques de l’homogénéité médiatique du recueillement national et des anecdotes lisses sur l'ancien président, occultant l’affaire Lubrizol : une explosion potentiellement toxique d'une usine classée Seveso en plein Rouen. 

Solennité, torpeur et silence

Le billet de Lucy Embark, Rouennaise (« Face à Chirac, Lubrizol à Rouen passe à la trappe dans la presse nationale »), qui a suivi de peu celui de Max Angel, a constitué la première brèche dans le panorama monolithique chiraquien : « Les médias se sont rués sur cette actualité en oubliant qu'à Rouen, les habitants et surtout les 200 pompiers mobilisés faisaient face à une explosion à l'usine Lubrizol », note-t-elle, soulignant la portée pas seulement symbolique mais aussi quantitative de ces choix médiatiques : « il ne faut pas oublier que 80 % des Français s'informent grâce aux JT et 52 % grâce aux chaînes d'info en continu, selon un rapport de Médiamétrie datant de 2016 ». Pour contrebalancer et rassembler des informations en complément du travail de terrain et d’enquête réalisés par Mediapart, un appel à témoignages a été lancé lundi, par ma collègue Sabrina Kassa. Merci d'y avoir répondu.

"Les news" © Fred Sochard "Les news" © Fred Sochard

La solennité ankylosante du deuil national a d’abord eu son effet de torpeur sur les Rouennais eux-mêmes, raconte Kouassi C. Anderson, nouveau contributeur, dans un témoignage: « Calfeutré dans mon appartement, j'ai passé la journée à voguer sur les différentes sources d'information, tant et si bien que la disparition de notre ancien président a éclipsé les considérations inquiétantes qui s'imposaient à moi ». Mais dans la ville, quelque chose avait changé : une odeur indescriptible, des rues dépeuplées, une intranquillité perceptible malgré les masques et les écharpes des rares passants. Et pendant ce temps, un « silence assourdissant », écrit Marugil (« Macron, l’avenue Kléber et Lubrizol »), mettant en regard l’aphasie des autorités avec la volubilité d’un Macron, le 1er décembre 2018, allant à l’encontre des commerçants de l’avenue Kléber dont les vitrines avaient été brisées par des gilets jaunes. 

Vies inégales

A rebours d’une certaine litanie médiatique — un mécanisme de mimétisme que Bourdieu appelait «circulation circulaire de l'information», les contributeurs ont aussi façonné leur propre hiérarchie des émotions et des recueillements. « Pas de vagues », a écrit Pascale Fourier après la mort de Christine Renon, suicidée dans l’atrium de son école le 21 septembre, à Pantin (lire ici l'article de Faïza Zerouala). Cette expression de SOS était née dans les rangs de professeurs harassés, et orphelins du soutien de leur institution. Un peu comme des vagues, d’autres billets sous forme de révérence se sont amoncelés dans la lignée de P. Fourier, à commencer par celui de Laurence de Cock, qui rendait compte des visages hébétés des enfants encore abasourdis par la nouvelle, des yeux rougis des collègues, lors de l’hommage du 26 septembre (« on se chuchote entre nous ce que l’on sait d’elle »). Elle interroge aussi le pouvoir froid et puissant de cette étrange autorité, « l’institution », à l’origine de tous ces « petits riens » envahissants, écrivait Christine Renon dans sa lettre d’adieu signée « directrice épuisée », qui, par submersion, lui ont coûté la vie. 

« Car il est certain que ceux qui ont le pouvoir de salir et d’éteindre le soleil ne s’arrêteront pas en chemin. Ils sévissent bien au-delà des écoles et attaquent tout ce qui subsiste encore d’esprit public. Ringardiser les métiers non soumis а la quête de rentabilité est leur sport favori. » Ce sport, ce sont les causes d’ordre structurel qui ont mené à l’acte de la directrice, également souligné par Paul Devin, inspecteur de l'Education nationale et syndicaliste, dans « Ne pas se contenter d'une expression de tristesse et de compassion… », où il dresse le tableau de la « vision technocratique d’un management obsédé par la mesure et le contrôle », expliquant un naufrage irréductible à une fragilité personnelle. S’y ajoutent les discours qui dévaluent le mérite des enseignants, que l’on peut retrouver dans un billet de Miuchkine du 27 septembre, « Les professeurs et leurs privilèges: retour sur une rentrée d’intox », explication partielle de « la détérioration silencieuse de leurs conditions de travail ».   

Toute la patrie doit lui être reconnaissante

« On ne commémore pas la mémoire d'un délinquant dans les écoles », a résumé Patchanka, professeur, dans un texte intransigeant et apprécié des lecteurs, dévoyant l’hommage national de l’intérieur : « Lundi à 15 heures, nous aurons une minute de silence pour notre collègue directrice d'école de Pantin, Christine Renon, honnête citoyenne dévouée ». Hackeurs d’hommage national, les contributeurs ont omis ou malmené le devoir de patriotisme, parfois avec implacabilité : « Votre hiérarchie a eu pour seule réponse d'ordonner de ne pas diffuser ses lettres et de les remettre а la police, cette police qui gaze, mutile et éborgne sous les ordres abjects de votre gouvernement scélérat.» 

« Toute la patrie doit lui être reconnaissante. Les drapeaux en berne des écoles aux mairies en passant par tous les édifices publics. Son visage et ses actes diffusés sur toutes les chaînes de télé. Que les quotidiens fassent leur unes sur une personne exceptionnel. […] Que, par-delà sa mort, perdure sont travail. » Pastiche de panégyrique pour ex-président de la Ve République, la « Cour d’honneur » de Mouloud Akkouche s’accapare l’emphase de circonstance et dupe son lecteur tout au long de sept paragraphes joueurs et ironiques, jusqu’à cette chute : « Je ne sais pas si ce sera assez d'honneur pour son travail. Un travail de fond. L’oeuvre d'une directrice d'école morte au front ». Christine Renon, face à la mort en grande pompe d’un ex-président, n’a pas eu la politesse de dépérir en silence. 

C’est donc titre du billet de Laurence de Cock, « silence, on meurt », remède provisoire à la peine d’une profession (le texte a eu un large public) qui a finalement le mieux résumé un sentiment partagé ces jours-ci). Tapageuse et fastueuse, la disparition du président Chirac a suscité peu d’émoi. Court-circuitant le devoir de décence, les contributeurs ont refusé « l’adulation posthume », et dégainé leur brio littéraire. Morceau de bravoure stylistique n°1, la prétérition, ce procédé rhétorique contradictoire par lequel on dénie évoquer quelque chose tout en l’évoquant (en l’occurrence « Nous ne commenterons pas la mort de Jacques Chirac »), avec le communiqué du NPA publié par Jean-Marc B : « nous ne parlerons pas du massacre de la grotte d’Ouvéa, en mai 1988, au cours duquel 19 indépendantistes kanaks furent tués lors d’un sanglant assaut ordonné par Jacques Chirac »… Et tout y est: les essais nucléaires en 1995, les affaires (emplois fictifs), le bruit et l'odeur, la belle Françafrique, la mort de Malik Oussekine. Avec cette remarque : « "Ce n’est pas le moment de faire de la politique, il faut respecter le temps du deuil", disent-ils toutefois, comme si cette déferlante pro-Chirac n’était pas elle-même très politique ».

Morceau de bravoure n°2 : un brillant exercice de réécriture de l’histoire, au conditionnel passé, avec « L'autre «discours du Vel d'Hiv» que Jacques Chirac a manqué », imaginé par Abbas Aroua, endossant la fonction de plume de président mort, métier inédit s’il en est. Beau discours, palliant passagèrement, par un soupçon d’histoire-fiction, les manquements du président sur les crimes coloniaux en Algérie. « Oui, la folie criminelle du colonialisme a été l'œuvre de Français, pensée et exécutée par l'État français », aurait-il pu dire... 

Difficile jugement dernier

Enfin, toujours dans un entrelacs d’histoire et de mémoire, deux abonnés ont remarqué que la passion liturgique pour un ex-chef d’Etat contrariait la loi du 9 décembre 1905 dont l'article 2 dispose que « La République ne reconnaît [...] aucun culte. » Etrange déférence d’ordre cultuel « dans un pays où le moindre bruissement de voile suscite des réactions passionnées », a noté Luc Bentz, secondé par Erwan Lehoux, professeur de Sciences économiques et sociales, qui avec son texte « Une minute de silence pour Jacques Chirac dans les écoles. Vous avez dit laïcité? » interroge le cocktail mal dosé d’éducation à la citoyenneté et d’idolâtrie semi-laïque. 

On peut enfin ajouter d’autres épitaphes critiques, sur les relations complexes de Chirac à l’Afrique avec le billet de Christophe Courtin et celui de Bernard Houdin, ou encore sur son rapport à l’Outre-mer (avec le texte de Didier Levreau). Puis, au secours de Jacques Chirac toutefois, nous avons aussi mis en valeur la nécrologie de Pierre Caumont, « L’homme qui aimait la France et les Français », mécontent de celle de Mediapart et de son « manque de retenue qui s’apparente à de la férocité ».  

Des vies dont on ne sait rien

Enfin, il n'est de plus délicieux dévoiement de la grande fable nationale que le projet d'Elise Thiébaut. Des photos de famille jaunies et énigmatiques, avec leurs poses et accoutrements d’un autre temps, des bribes d’histoires de dégringolade sociale ou de mariage d'amour, des enfants de domestiques, des féministes avant l’heure… Cortège de récits décousus et couronnés d’un nuage de mystère, le fil de commentaires du billet d’Elise Thiébaut, appel à témoignages lancé le 24 septembre (avec cet intitulé parfait « A nos mères inconnues, la matrice reconnaissante ») et soutenu par Mediapart après la parution de l'ouvrage d'Elise Thiébaut, est un avant-goût déjà savoureux de l’édition collective « Nos ancêtres les gauloises », où la blogueuse et essayiste invite chacun(e) à faire le récit d’une ancêtre au parcours non conforme, avec ses aspérités — un destin de gauloise réfractaire, bien loin des anecdotes lisses qui peuplent les nécrologies d'ex-présidents. De quoi faire ressurgir les fantômes en arrière-plan sur les vieilles photos délavées, des vies inexplorées et dont on ne sait rien, en dessinant par là un autre rapport à la mémoire et à l’histoire.   

 

Bienvenue aux nouveaux contributeurs ! 

Avec « Devenir-vent: danse et philosophie », Gauthier Dierickx a proposé une réflexion deleuzienne sur l’expérience de danser « comme » le vent, « non pas en l’imitant, en me prenant pour du vent, mais en sentant comme lui »

Véronique Arsac, avec un collectif de professeurs, a relaté la lutte du lycée Arago, dans le 12e arrondissement, qui ont fait valoir leur droit de retrait pour demander de meilleures conditions d’enseignement. 

Une intéressante introduction à la notion d’écologie décoloniale, et sur la nécessité de décoloniser l’écologie, par Quoc Anh. 

Kouassi C. Andersson, avec « Une odeur désagréable dans l’air», cité dans l’Hebdo ci-dessus.  

Abbas Aroua, physicien et nouveau blogueur, a publié le fameux discours que Jacques Chirac aurait pu prononcer sur les crimes coloniaux, et un texte sur le hirak algérien : « Après plus de sept mois, le hirak en Algérie reste infléchissable ».

 

 

 

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