Hebdo #101 : des zadistes aux zapatistes – climat et capitalisme, du point de vue des soulèvements

À l’échelle du Grand Paris ou d’un petit village de l’Aveyron, de l'île d'Oléron à la Guyane, les pieds dans la boue ou au tribunal… Alors que la terre brûle, le Club de Mediapart offre le spectacle d'une galaxie de luttes dont la créativité et la radicalité protègent, comme un dernier rempart, du désarroi total. D’un archipel émerge une conjugaison des forces pour « faire cesser le ravage » et introduire du dissensus dans l’ordre des choses — celui des dominants.

Vendredi 2 juillet, alors que nous parviendraient bientôt les images d’un village calciné au Canada, puis d’une inflammation de la mer elle-même (après l’explosion d’un pipeline au large du Mexique), Greta Thunberg s’adressait à la tartuferie des gouvernants. « Au fur et à mesure que vos actes se poursuivent, nous sommes de plus en plus nombreux·euses à voir clair derrière vos notes et vos jeux de rôle […] Le public s'est lassé. La comédie est terminée ».

Dans ce texte traduit par Olivier Marchand, contributeur du Club et militant à Youth for Climate, la dispute porte sur la définition même du réel. « Vous vous éloignez de plus en plus de nous et de la réalité », alerte-t-elle : le hiatus infranchissable, entre un monde qui brûle d'une part, et la facticité des discours d'autre part, entre la réalité et la pantalonnade, devient insupportable. « Ce que vous faites n'a rien à voir avec l'action climatique. Cela n'a jamais été le cas. Ce ne sont que des tactiques de communication déguisées en actions politiques ». L’activiste ne dénonce pas seulement leur indolence coupable et le double jeu des gouvernants : elle dissèque le grand bluff de leurs discours préfabriqués et la mythologie de la croissance verte. « La crise climatique est aujourd'hui, au mieux, traitée uniquement comme une opportunité pour les affaires pour créer de nouveaux emplois verts, de nouveaux marchés et technologies verts. »

La vigueur d’un tel discours protège, comme un dernier rempart, du désarroi total. Dans le Club, à l’image de ces mots offensifs, s'exprime à bas bruit et sur un mode apparemment éparpillé, le spectacle d’une telle combativité. Des zadistes aux zapatistes, en passant par la galaxie de combats localisés – contre la conquête du béton sur la biodiversité, contre un nouvel entrepôt Amazon, une autoroute ou un mégaprojet commercial – à l’échelle du Grand Paris ou d’un petit village de l’Aveyron, de l'île d'Oléron à la Guyane, les pieds dans la boue ou au tribunal… Derrière le fatras des stratégies apparemment inaccordables, la créativité des luttes qui se déploie sous nos yeux, ainsi qu'un frémissement de coordination entre des expériences apparemment éloignées, empêchent de sombrer tout à fait. 

« Loin des ministères et des sièges épais du CAC40, hors du champ des micros d'une sphère médiatique en roue libre, il s'en passe des choses... pour peu que l'on s'y intéresse. » Le dernier appel à « agir contre la réintoxication du monde » publié dans le Club le 4 juillet invite à régler la focale sur l’archipel des luttes dédaigné par les médias dominants. « Partout, localement, des foyers de résistance se multiplient et émergent là où les industriels souhaitent étendre leur emprise ».  

À Berck-sur-Mer, la plus grande serre tropicale du monde

« Et après Tropicalia, ça sera une piste de ski en plein désert ? ». Sous sa forme interrogative, le titre du billet relatant l’une des dernières luttes émergeantes — contre Tropicalia, le projet de « plus grande serre tropicale du monde, chauffée toute l’année à 28°, offrant une expérience unique d’immersion au cœur d’une faune et d’une flore importée de l’autre bout de la planète » à la lisière de Berck-sur-Mer dans le Pas-de-Calais — disait bien la prodigieuse aberration de ce nouveau « Grand projet inutile » en gestation, et le culot insondable du capitalisme. Ce projet à destination des touristes, dont le but est de bâtir un écosystème de toutes pièces pour « reproduire la richesse des tropiques » au coeur du Nord-Pas-de-Calais, et symbolise à lui seul la duplicité à prétention quasi illusionniste des aménageurs : sanctifier la biodiversité tout en grignotant un écosystème sans vergogne, avec marchandisation du vivant et surplus de pollution.

De l'île d'Oléron à la Guyane

À Brétignolles-Sur-Mer, un projet de port de plaisance « écocidaire », et sa « dune à défendre », est racontée dans le Club en quatre épisodes passionnants. Aux abords de Montpellier, 24 hectares de zones naturelles et agricoles, berceau d'espèces protégées, ont vocation à être englouties par un complexe commercial. À Strasbourg, le feuilleton du « Grand contournement ouest », « danger écologique majeur et un déni démocratique » est chroniqué ici par Pascal Maillard, ici par Bruno Dalpra ; en Aveyron, notons la longue bataille contre l’implantation d’un méga-transformateur RTE, ou dans le Tarn, contre le projet d’autoroute Castres-Toulouse.

Ailleurs, la fronde s'élève contre les parcs éoliens, aussi, lorsqu’importés dans un territoire sans concertation des populations et au mépris des évidences écologiques, tel le projet commercial d'une centrale d'une soixantaine d'éoliennes de 260m de haut au large des îles de Groix et Belle-île, dans le Finistère Sud. Idem pour le projet près de l'île d'Oléron, « difficilement compatible avec les exigences contemporaines du droit de l’environnement côtier ». En Guyane, c’est contre la mainmise des multinationales de l’industrie minière aurifère que ferraille le collectif Or de question depuis des années. Leur dernier billet, daté du 3 juillet, mettait en demeure le Président de la République d’interdire l’orpaillage industriel en Guyane, l’un des secteurs d’activité les plus polluants au monde, après la décision du Conseil d’Etat enjoignant le gouvernement à une consolidation de la politique climatique.

« Le gigantesque bloc gris est là »

À Brétigny-sur-Orge ou à Ensisheim en Alsace, c’est contre l’implantation de titanesques entrepôts Amazon que des citoyens se sont coalisés, au risque de la défaite. Le collectif « Ma Zone » en a fait les frais. « Chez nous, écrivaient-ils en juin 2019, s’installe le plus grand centre logistique de ce géant du commerce en ligne. 1000 emplois, 42 000m2 de stockage, 800 camions sur les routes chaque jour ». Quelques mois plus tard, « le gigantesque bloc gris est là, la campagne de recrutement est faite ».

La réflexion du collectif excède la seule faction locale ; elle va au-delà du « pas de ça chez nous » et du chacun pour soi. Loin d'être un « chez nous » du repli, la lutte contre un entrepôt particulier englobe une part d'universalité, celle du combat, depuis une seule parcelle de terre, contre « l’hypercapitalisme globalisé où nous sommes simultanément consommateurs et consommés ».

Contre Amazon, « retisser partout du lien, refaire Terre commune » 

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L'offensive contre un seul entrepôt recèle la bagarre contre tous les autres. Mais aussi, à lire leur billet « Amazon, à contre-histoire », une certaine conception du sens de l’histoire, non pas dans une acception téléologique schématique, mais relative à l’inflexion qui nous appartient de lui donner : « Nous disons qu’Amazon, nous n’en voulons ni ici ni ailleurs : à l’heure où l’urgence est de réparer le monde, de retisser partout du lien, de refaire Terre commune, Amazon nous détourne, des autres, du monde, et de nous-mêmes, participant à la création de cette bulle illusoire de facilité planante, bulle où nous pourrions cliquer, payer, recevoir, consommer, jeter, le tout dans un même mouvement fluide, sans accroc, sans gêne, sans croiser un regard ni voir un visage. » 

C’est aussi contre un monde à part entière que se collettent les adversaires du béton (qui engloutit l’équivalent d’un département français tous les dix ans), et la puissance d’étouffement du vivant qu’il représente. Lutter contre l’artificialisation des sols ici et là oblige au grand écart symbolique. Pour contrer tout un système, il faut consentir à combattre l’avancée du béton centimètre par centimètre. Quel système ? Le cercle vicieux qui noue irréductiblement l’idéologie de la croissance et la bétonnite aigüe du Grand Paris, cette boursouflure perpétuelle de l’urbanisation issue de besoins artificiellement créés, comme le détaillent l’excellent dernier billet des architectes de Scopfair, « Capital(e) surdéveloppé(e) », l’article de Jade Lindgaard « Le Grand Paris croule sous le béton », mais aussi lettre ouverte d’experts et de citoyen·ne·s parue dans le Club en avril dernier pour stopper la « fuite en avant consistant à démarrer un peu partout des chantiers » dans le cadre du Grand Paris.

« Des potirons, pas du béton ! » Entraver l'avancée du béton oblige à se battre contre de l’incommensurable depuis une place minuscule ; en bref, à faire de la politique à hauteur de potager. Comme à Aubervilliers, où des riverains tentent de sauver des jardins ouvriers de leur quartier. Un « petit coin de paradis programmé à la destruction pour une piscine olympique et un solarium », écrit la contributrice Koala en colère, habitante d'Aubervilliers, ainsi que son patrimoine ouvrier et populaire, qui pèse bien peu face à la mégamachine des JO. Un « petit coin de campagne, hors du temps » dans une « ville déjà ravagée par le béton ». L’autrice dit combien l’activité des bétonneurs apparaît en force de dévitalisation et de dépossession. 

« Emmurer la ville [...] égaliser le vivant, mettre de l'ordre dans son incroyable enchevêtrement » 

Cette politique de l’asphyxie se retrouve à Dijon. Les Jardins de l’Engrenage, qui étaient occupés depuis juin 2020, ont été violemment évacués. L’Atelier d’écologie politique « Penser les transitions » (les chercheurs Lucie Dupré, François Jarrige, Antoine Lagneau, Yannick Sencébé, Jean-Louis Tornatore) en parle très bien : « Bétonner, faire des trous, emmurer ceux qui contestent la politique aménagementiste, c'est emmurer la ville, c'est vouloir contrôler, couper ce qui dépasse, égaliser le vivant, mettre de l'ordre dans son incroyable enchevêtrement. »

François Rebsamen, maire de la ville, ne goûtait déjà pas à l’occupation des Lentillères (autres terres potagères résistant depuis 11 ans à la bétonisation), ne cachant pas son rejet des modes de vie alternatifs qui s’y sont inventés : « Je préfère que les gens habitent dans des beaux immeubles en béton que dans des caravanes entourées de grillages comme ils l’ont fait aux Lentillères », avait-il déclaré.

Semeurs de désordre poétique

Deux façons radicalement différentes d'habiter le monde s'affrontent. Pour les auteurs, contre le quadrillage de l'urbanisation moderne, les jardiniers des friches, « semeurs de désordre poétique », ouvrent des brèches « dans lesquelles s’engouffrent les expressions artistiques et sociales devenues indésirables dans nos cités codifiées. » Outre la subordination aux aménageurs, le maire de Dijon fait preuve, selon eux, d’une vision étriquée de la politique. « Peut-on être à ce point indifférent ou opposé à l’œuvre collective, quand bien même cela se passe hors des cadres institués — et sans doute pour cela —, qui est d'un engagement total pour le bien public et d'une créativité à faire pâlir de jalousie et d'envie n'importe quel homme ou femme politique ? ».

« Cette occupation nous tient vivant »

Cette recréation de la politique à rendre jaloux nos élus, située et en acte, certes boueuse, foutraque, imparfaite, se lit dans le billet du collectif Défendre.Habiter : « Gonesse / Triangulation / Occupation / ZAD ». « Occuper c’est trancher avec tout ça. Occuper c’est depuis l’urgence de bloquer le démarrage des travaux, réinventer ici et maintenant des liens de solidarité et de lutte dans l’objectif de maintenir vivante cette occupation. Et par là même cette occupation nous tient vivant ». Avec son phrasé fébrile — celui de l’urgence — il dit combien, les pieds dans la terre, les zadistes imposent un nouvel imaginaire politique (et « squattent les imaginaires imposés »).

Dans un très beau texte intitulé « Ce que les ZAD font à l’espace », le géographe Manouk Borzakian (du collectif Géographies en Mouvement, assidu dans nos colonnes) rappelle que les Zad sont des « prises territoriales », selon l’expression de la sociologue Sylvaine Bulle. Elles troublent l’ordonnancement des cloisons et déstabilisent le principe du droit de propriété.

La politique est spatiale, l’espace est politique

Par une sorte de « démonstration par l’absurde », selon les termes du géographe, « occuper un espace, c’est une manière de rappeler que, depuis l’avènement de la modernité, notre rapport à l’espace se nourrit de découpages et de privatisation – exemple emblématique, à partir du 16e siècle, le mouvement des enclosures prive les communautés paysannes anglaises de terres jusqu’alors utilisées collectivement ». Pour Manouk Borzakian, en inspectant le cas de la toute première Zad de l’histoire helvétique (pour bloquer l’extension d’une carrière de calcaire dans le Jura vaudois) (une Zad suisse « au coeur de la bête » capitaliste également racontée par Anselm Jappe ici), les zadistes « rappellent combien la politique est spatiale et l’espace est politique ». 

La carrière et la cimenterie Holcim, dans le flanc est du Mormont © © Alexandre Salama La carrière et la cimenterie Holcim, dans le flanc est du Mormont © © Alexandre Salama

« Pendant que les partis se contentent de gérer les affaires courantes, ajoute le géographe, c’est-à-dire de se soumettre à la logique marchande et à l’absolue nécessité de la croissance, les zadistes font de la politique telle que la définit Jacques Rancière dans La Mésentente, en faisant voir « ce qui n’avait pas lieu d’être vu ». C’est-à-dire qu’ils dérangent l’ordre établi, qu’ils appellent à défaire, pour le refaire, le découpage du réel qui fait autorité ». Par leur présence, les zadistes introduisent du dissensus dans l’ordre des choses — celui des dominants.

Esthétique de la bricole

Dans ce désordre, ici encore, nul besoin de voir une métaphore : les ZAD revendiquent une pratique de l’espace et une esthétique du désordre (proche de « l’esthétique de la bricole » identifiée par Bernard Floris et Luc Gwiazdzinski sur les ronds-points des Gilets jaunes). Avec leur bric-à-brac et la sobriété de leur mode de vie,  « ils mettent aussi en scène une opposition à la vision ordonnée de l’espace qui accompagne les penchants autoritaires aussi bien que le productivisme. Un symbole d’autant plus signifiant quand on s’oppose à un géant du ciment, en première ligne de l’artificialisation et de la mise en ordre du monde. »

Les Soulèvements de la Terre chez Lafarge © Jade Lindgaard Les Soulèvements de la Terre chez Lafarge © Jade Lindgaard
« Béton-ton flingueur » ; « JO 4 never » ; « grand Paris, mauvais pari » ; « la nature s’emmêle » ; « on ferme tout, le reste est tout vert » : du 29 juin au 1er juillet, des centaines de personnes ont occupé et bloqué un terminal cimentier, trois centrales à béton et un dépôt de sable et granulats de Lafarge-Holcim, ainsi qu’une usine de béton d’Eqiom, a relaté Jade Lindgaard dans les colonnes du Club.

Vandalisme politique

Reniant par anticipation la sentence d’Anne Hidalgo — avec son degré d’exactitude historique proche de zéro — selon laquelle « aucun acte de vandalisme ne peut faire avancer une cause », les activistes ont commis des actes de sabotage passés plus inaperçus que l’action d’Attac, dont la seule arme consistait en un pot de peinture, sur la façade du nouveau temple du luxe chéri par la classe politique (« volée par les riches », déplore Jacqueline Dérens dans le Club, nostalgique de la Samaritaine de son enfance, et symbole, selon Romaric Godin, via la sacralisation de la figure de Bernard Arnault, d’une faillite démocratique).

Lecture de l'appel des Soulèvements de la Terre © Jade Lindgaard Lecture de l'appel des Soulèvements de la Terre © Jade Lindgaard

Contre le « Grand Péril Express », en revanche, les perturbateurs du bitume, eux, ont bel et bien pratiqué une forme de vandalisme politique.  Ou, sans doute davantage, retourné l’insulte à l’envoyeur : et si le vandalisme était du côté de l’industrie dévoreuse et dévastatrice, armée jusqu’aux dents ? En tout cas, les militants ont pris le béton au mot. En « désarmant » le béton, ils ont, si l’on excepte quelques calembours allégoriques peinturlurés sur les parois de l’usine, mis en pratique « l’art de la non-métaphore ». En toute littéralité, « leur expression rappelle qu’en français, le choix a été fait de traduire "reinforced concrete" par "béton armé", écrit Jade Lindgaard. Cela ouvre une piste pour lire leur action comme une forme de radicale non-violence » contre « l’arme de destruction massive » que représente le béton. 

Saison d’actions communes

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Qui étaient ces désarmeurs encapuchonnés ? Tout a commencé il y a quelques mois, lorsqu’a été publié l’appel des Soulèvements de la Terre (notamment dans le Club de Mediapart). Ce texte, issu d’une rencontre sur la zad de Notre-Dame-des-Landes ayant réuni des paysan··ne·s, jeunes écologistes en révolte, habitant·e·s de zad et territoires en luttes, syndicalistes, chercheurs·euses engagés dans la défense du vivant, lançait une « saison d’actions communes ».

D’un archipel de luttes microscopiques et atomisées a émergé une conjugaison des forces pour « faire cesser le ravage » en bloquant et démantelant les industries biocidaires et climaticides qui « dévorent la terre » (béton, pesticides, engrais de synthèse), et arracher les terres des griffes des accapareurs. Lui a succédé un appel plutôt inattendu des campus universitaires à se joindre à ces soulèvements. Exhortant l’Enseignement supérieur et la Recherche à déconfiner les savoirs et à les extirper de l’inféodation aux intérêts capitalistes en se ralliant à la rébellion, les signataires écrivent : « Depuis nos laboratoires et nos campus, il est temps de s'engager pour la justice sociale et de défendre un monde des savoirs qui a désormais partie liée avec leur ré-ancrage terrestre. Nous faisons le choix de nous relier aux luttes, de régénérer cet ESR que d’autres veulent scléroser, d'ancrer notre soif de connaissances et de partage de savoirs dans le mouvement émergent de défense de la Terre et du vivant à travers des reprises de terres en communs. »

Invasion zapatiste

Dans un objectif similaire de relier les luttes entre elles, le 27 avril dernier, Jérôme Baschet annonçait une invasion d’un genre inédit, celle d’une délégation de zapatistes. Le zapatisme, mouvement né lors d’une insurrection au Chiapas (Mexique) dans les années 1990, s’est illustré par sa âpre résistance à l’Etat mexicain, aux transnationales et au capitalisme néolibéral. Se lançant dans un voyage en bateau vers l’Europe, ils viennent échanger avec la « galaxie de rébellions » existantes, écrit J. Baschet, butiner de lutte en lutte, tisser des connexions pour mieux apprendre les un·e·s des autres, « créer une interconnaissance réelle ».

En venant rencontrer ceux qui « luttent dans leurs géographies », ces collectifs qui germent dans les territoires, tentent de faire triompher la géographie vécue contre la géographie imposée, les zapatistes soulignent « la nécessité de construire des réseaux planétaires de résistance », forts de leur expertise de la révolte d’en bas. Depuis plus de 25 ans, le mouvement zapatiste n’a eu de cesse de chercher à créer des « ponts de dignité » au plan international, rappellent également Franck Gaudichaud et Braulio Moro.

Contagion rebelle

Le voyage pour la Vie - bande dessinée retraçant le voyage des zapatistes en Europe © Lisa Lugrin Le voyage pour la Vie - bande dessinée retraçant le voyage des zapatistes en Europe © Lisa Lugrin
Expérience de transformation sociale et politique originale radicale, ce mouvement sans direction centralisée, réseau « intergalactique », « n'est pas un réchauffé de vieilles idéologies... Il n'appartient à personne, et pour cela, il est à tout le monde », y compris au-delà des frontières mexicaines. À la manière d’un lien invisible, la présence des zapatistes dans le Club, y compris — (et surtout) grâce à la bande dessinée de Lisa Lugrin relatant étape par étape leur expédition maritime, appelée « Le Voyage pour la vie » — parachève la pléiade des luttes territoriales, déjà en voie de ralliement grâce à des initiatives comme les Soulèvements de la terre : Jérome Baschet parle de « contagion rebelle ».

Michael Lowy, dans son « message de solidarité envers la délégation zapatiste », salue cette « initiative historique sans précédent », de portée planétaire, exemple de « la force internationaliste » de leur mouvement. Dans l'une de ses envolées, Lowy écrit : « Cher(e)s camarades de la délégation des indigènes et insurgent(e)s du Mexique : vous nous apportez un message de lutte intransigeante, de résistance tenace, mais aussi d’espérance, de recherche d’alternatives anti-systémiques, de formes de vie communautaires. Vous représentez le plus ancien - les traditions collectivistes et communautaires des civilisations indigènes des Amériques - et le plus nouveau, l’esprit libertaire de l’auto-organisation, et de l’auto-gouvernement, des communautés insurgeantes. »

Et pour cause, à relire le texte de la « Déclaration pour la Vie » des zapatistes, la myriade de soulèvements, des jardins ouvriers aux dissidents des entrepôts Amazon, pourrait faire sienne sa radicalité : « Savoir qu’il n’est pas possible de réformer ce système, ni de l’éduquer, de l’atténuer, d’en limer les aspérités, de le domestiquer, de l’humaniser ».

L’avènement d’un état de nécessité écologique 

Vitale, la radicalité anticapitaliste des zapatistes et des zadistes doit se lire en regard des processus institutionnels – lents, laborieux, insatisfaisants – engendrés par des actes de désobéissance civile plus proches d'eux qu'ils ne le pensent parfois. Dans la terre boueuse des ZAD ou depuis un terminal cimentier, la transformation se joue aussi dans le décor plus feutré des tribunaux.

Montée des eaux © Alternatiba Montée des eaux © Alternatiba

« Le 16 septembre 2019, le coup de tonnerre vient du tribunal correctionnel de Lyon, qui relaxe Fanny et Pierre au nom de l'état de nécessité ». Dans un long billet de bilan, l’association Alternatiba est récemment revenue sur les deux ans de procès des décrocheur·ses du portrait de Macron dans les mairies françaises. « Ces actions de désobéissance civile ont fait entrer l'urgence climatique dans le débat jusqu'au sein de la magistrature ». En obtenant des relaxes — après un acte illégal, le décrochage symbolique des portraits présidentiels — au nom de la liberté d’expression ou de l’état de nécessité, les militants, troublant la normativité du droit, ont discrètement déplacé le curseur et redessiné les lignes du faisable et du pensable.

En acculant à la bataille des grands principes — le droit de propriété, lui aussi protégé par la Constitution, contre l’expression de l’urgence lutte climatique —, les désobéissants ont exercé une pression sur le législateur et mué un interdit en un droit, enrayant les engrenages routiniers de la justice (la sanction automatique pour tout acte illicite), plaçant un caillou — à l’image des insurgés de Lafarge ensablant le réservoir de gasoil d’un engin industriel — dans les rouages de la répression. 

Désobéir non pour refuser la loi mais par espoir de la changer : ce retournement stratégique n’est pas anodin. Mais ils ont également, par une sorte d’effraction démocratique, alors qu’ils étaient eux-mêmes en position d’accusés, assis la politique climatique des gouvernants sur le banc des accusés en obligeant la Cour à statuer la proportionnalité de cette action au regard de la catastrophe, et de la léthargie politique des dirigeants. L'espace de quelques procès médiatisés, ils ont mis en scène le mot solennel et conclusif de Greta Thunberg : « La comédie est terminée ».

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