Hebdo du Club #66: nécessaires territoires

L’hebdo du Club ouvre sa longueur focale sur les projets d’urbanisme, catalyseurs de mobilisation citoyenne. A l'approche des élections, de Brétignolles à Rodez en passant par Saint-Ouen, l'opposition entre les choix des maires et la volonté de certains de leurs administrés révèle une échelle municipale propice aux luttes démocratiques.

Pendant que les caméras du combat écologique étaient braquées sur la semaine d’action d’Extinction Rebellion, mobilisation non-violente mise en scène au cœur de Paris, (retrouvez ici l'analyse d'Olivier Tonneau dans son billet qui interroge la méfiance et l'engouement paradoxal autour de ce mouvement ou encore celle de Stephane@lavignotte.org sur la question de la violence et de la non-violence) de nombreuses luttes parsèment le territoire et résistent localement.
Le point commun de ces combats, qui pourraient apparaître épars : des projets d'occupation de l'espace public, qui relèvent autant de l'urbanisme que du symbolique, décidés avec une apparente absence de concertation des habitants et de consultation des usagers des lieux, au profit de projets dont les seuls bénéficiaires ne pourraient bien être que de grandes entreprises. Panorama de ces luttes relayées cette semaine par les contributeurs du Club, dont le mot commun est toujours « pharaonique » comme pour mieux désigner une verticalité toujours plus mal vécue.

https://www.mediapart.fr/journal/france/131019/une-semaine-de-mobilisations-en-demi-teinte-pour-extinction-rebellion https://www.mediapart.fr/journal/france/131019/une-semaine-de-mobilisations-en-demi-teinte-pour-extinction-rebellion


Saint-Ouen
- Seine-Saint Denis
Le 8 octobre 2019, William Delannoy, maire UDI de Saint-Ouen, a ordonné l'expulsion de l'établissement culturel Main d’œuvres de son bâtiment historique. Plusieurs contributeurs, Jean-Jacques Birgé, Jean-Pierre Thibaudat, Jane Halley ont très vite relayé l'appel à la mobilisation de l'équipe de Main d’œuvres : « Vingt années au service de la diffusion de la culture pour toutes et pour tous sont balayées d’un revers de main par un élu qui laisse sur le carreau des centaines d’artistes en résidence soutenus par les collectivités locales et l’État, 70 salariés dont il se soucie peu du devenir, des milliers d’Audoniennes et d’Audoniens usagers quotidiens de Mains d’œuvres et de ses activités... Après avoir refusé la médiation juridique initialement proposée, alors qu’un jugement en appel doit intervenir le 3 décembre 2019, la réponse du maire à notre volonté de dialogue est inadmissible.»

Renvoient les impossibles dans les cordes © JJ Birgé - Mains d'Oeuvres Renvoient les impossibles dans les cordes © JJ Birgé - Mains d'Oeuvres

Le projet du maire ? La destruction du bâtiment actuel et la construction d'un conservatoire municipal pour un cout estimé à 13 millions d’euros.
Shahin, économiste, pour son 1er billet Saint Ouen. Mains d'Oeuvres: que faire maintenant ?, analyse la situation ainsi : « Le projet de conservatoire municipal pharaonique plongerait encore tout un quartier dans le capharnaüm de la destruction et de la construction pendant au moins 3 ans. Il livrerait encore un pan entier de la ville aux constructeurs ». Pour l'audonien qu'il est, l'expulsion ne permet plus de revenir au « statu quo ante ». Toutefois il espère que la médiation proposée par le Ministère de la Culture permette de trouver une sortie par le haut de l’impasse actuelle : « Il faudra reconnaître au Maire d’avoir réussi une fois de plus à diviser les audoniens... Au cœur de cette opposition, gît l’absence de concertation et de consultation des habitants car un projet mêlant les deux exigences est possible».


Brétignolles sur mer -
Vendée
Le bien nommé Saine Colère pousse un coup de gueule en forme de court cri du cœur dans son billet Un Assassinat à Brétignolles-sur-mer. Il reprend, peut-être sans le savoir, un combat documenté dans le Club dès décembre 2008, voir ici ou plus récemment ici et encore et qui suscite de très nombreux courriels auprès de la rédaction. De quoi s'agit-il ? « Dans une petite ville d'environ 4000 habitants située près de Saint Gilles Croix de Vie, pas très loin des Sables d'Olonnes. Alors que sur toutes les côtes océanes les communautés de communes luttent contre l'avancée des eaux. Alors que nous avons en mémoire la catastrophe mortelle de la tempête Xintia, voilà que la Préfecture de Vendée, suivant la demande du Maire de Brétignolles, accepte la construction d'un Port de plaisance ou pourront appontés environ 900 bateaux. Plutôt que de protéger l’environnement ».

Précisons que deux ports déjà existants se trouvent à proximité de ce programme. Mais estimant le projet d'intérêt général, le préfet a donc autorisé le 17 juillet 2019 l'aménagement d'un port de plaisance et d'une zone de loisirs sur 40 hectares de littoral préservé : le rapport d'enquête publique en date de décembre 2011 est accessible ici. Cet été, alors que la Vendée est placée en alerte rouge sécheresse, le Préfet a également pris un arrêté permettant de : « vider une carrière de 350 000 m3 d’eau douce de qualité dans la mer pour servir de dépôt pour les matériaux d’extraction du trou du port». 

Nos autres abonnés, de compléter leur perception du tableau : « En 17 ans de montage du dossier de projet de port de Brétignolles-sur-mer, de nombreuses irrégularités, collusions, pressions sociales, déficiences politiques et administratives l’ont entachées. Ces éléments ont été clairement identifiés par l’association La VigieIls considèrent que la construction de cette aménagement pharaonique est une aberration «fonctionnelle et environnementale» qui se ferait en dépit d'avis contraire émis par les services de l'État. La justification de la «plus-value économique» avancée par les promoteurs du projet ne les convainc pas.

Brétignolles, Cette opposition au projet n'a jamais existé, vous dis-je © Marie Luce - Répression Brétignolles, Cette opposition au projet n'a jamais existé, vous dis-je © Marie Luce - Répression

Comment nos abonnés expliquent-ils ces décisions ? Le lobbying des entreprises locales est visé : « Le groupe Bénéteau, fleuron mondial du nautisme, à un intérêt évident, à la création d’un port de plaisance. » De fait, le port de Saint Gilles Croix de vie à proximité apparaît encombré et l'entreprise Bénéteau a besoin de places. Le projet un temps envisagé d’extension dans le port existant a été abandonné pour un coût estimé trop onéreux pour l’entreprise. Créer un nouveau port à Brétignolles en rejoignant un projet portée depuis 2003 par le maire de la ville et président de la communauté de commune Christophe Chabot, semble alors une solution idoine, mais les opposants au projet voient les choses différemment : « Le tour est joué : une déclaration d’utilité publique accordée et les contribuables vont financer le nouveau port qui ne coutera rien à l’entreprise ». Les pelleteuses ont commencé à détruire la dune littorale et à défricher une zone humide naturelle. 2 500 personnes ont manifesté contre le projet le 13 octobre dernier. 1 600 personnes sont restées sur place pour tenter de créer une ZAD. Une manifestation devrait avoir lieu le 19 octobre prochain, face à une contre-manifestation du maire de Brétignolles et des partisans du projet. 

Salvetat-sur-Agouts - Hérault
Dans cette commune, ce ne sont pas des choix urbanistiques qui opposent le maire à une partie de sa population mais bien une occupation de l'espace public hautement symbolique. Albertine Josepha relate dans un billet à la portée virale (plus de 60 000 vues en une semaine) le combat de nombre d'habitants du village contre le « soutien » du maire à un groupuscule identitaire d'extrême-droite le Clan des Brigandes (rebaptisé récemment la Communauté de la rose et de l'épée) qui diffuserait de façon continue, depuis fin septembre, des clips vidéos en direction de la rue depuis la vitrine de leur local : « Ces clips, dont le clan des Brigandes est auteur, interprète et producteur, présentent un caractère xénophobe, raciste, islamophobe, antisémite et homophobe marqué. Ils incitent à la haine, promulguent le thème du "grand remplacement", banalisent le salut nazi... C’est pourquoi nous demandons à la municipalité de La Salvetat que ces écrans soient rendus immédiatement invisibles de l’espace ». Depuis la publication de ce texte, les initiateurs de cette pétition ont, semble-t-il, fait l'objet de menace de mort par mail.


Souillac
- Lot
Dans son billet finement intitulé Le Président (de cauvaldor), les Asiatiques, le shopping et les doryphores, Nestor Romero, enseignant (encore un peu) rend compte inlassablement du projet de création d'une « Cité de la mode et des produits de luxe » converti il y a quelques mois en « Cité de la mode et des Arts créatifs », exit le mot luxe donc. Selon notre contributeur, Le président de CAUVALDOR (Communauté des communes Causses Vallée de la Dordogne) Gilles Liebus, fraîchement nommé référent LREM du Lot aurait affirmer que la « cible » de ce projet était les personnes originaires d'Asie, friande selon lui, de shopping : « On se demande comment ce Président peut rêver de bétonner une zone encore préservée pour y construire plus d’une centaines de boutiques spécialisées dans le luxe, c’est à dire dans le frivole, un immense parking pour les milliers de voitures espérées quand partout dans le monde retentit la voix de centaines de scientifiques parmi les plus autorisés pour dénoncer la folie consumériste et prôner la sobriété et que se lève toute une jeunesse soucieuse de son avenir et non point de babioles luxueuses. On se demande

Souillac: les coquelicots sont notre luxe © Nestor Romero Souillac: les coquelicots sont notre luxe © Nestor Romero


Quartier Étouvie
- Amiens - Picardie
La collectif Pas sans Nous qui se définit lui-même dans un rôle de syndicat des quartiers populaires avec pour principales missions d'être force de propositions auprès des pouvoirs publics et porte-voix des habitants s'élève dans son dernier billet : « Contre la signature le 10 octobre 2019 d'une convention entre Amiens-Métropole et l’ANRU prévoyant la démolition de 232 logements, malgré l’opposition des représentants des locataires.» Le collectif fait prévaloir que les arguments avancées pour la démolition sont insuffisant face au coût de ce projet et à ses conséquences humaines. Il estime qu'une réhabilitation des bâtiments d’habitation est préférable et possible arguant de plus que la maire d’Amiens Brigitte Fouré n’aurait pas respecté ses engagements pris en réunion publique le 21 mars 2018 de renoncer à certaines démolitions : « Ils (les habitants) n’acceptent pas les concertations "bidon" et les projets qui se font sans eux. Halte au mépris de l’avis des habitants par les décideurs ! »

Saint-Victor-et-Melvieux 
- Aveyron
Vborcard signe son premier billet d'un cinglant « un désespéré plein d'espoir ». Dans cette commune, depuis plus de quatre ans, les habitants s’opposent de pied ferme à un projet d’implantation d’un méga transformateur électrique de 6 hectares mené par le groupe RTE (Réseau de transport d'électricité). La préfète de l'Aveyron a ordonné l'évacuation de la ZAD de l'Amassada et le 8 octobre les forces de l'ordre et des engins de destructions ont été déployés pour procéder à l'expulsion : «Énième grand projet inutile, ce transformateur rencontre depuis longtemps la résistance farouche d'une population qui ne se laisse pas faire et a décidé de s'organiser face au mirage de l'écologie industrielle incarnée par l'éolien, vecteur économique du territoire aveyronnais». Dans les jours qui ont suivi l'expulsion, des manifestations ont eu lieu et plusieurs personnes ont été placées en garde à vue avant de sortir avec un contrôle judiciaire et l’interdiction de se rendre sur la commune en attendant le procès prévu le 11 mars. Mais pour notre contributeur l'essentiel est ailleurs : « En construisant, en cultivant, en occupant un territoire, une Zone A Défendre, les habitants ont repris en mains le cours du temps...»

Saint-Victor-et-Melvieux, danse du scalp pour un générateur © VBorcard - L'armée verte à l'assaut de nos possibles Saint-Victor-et-Melvieux, danse du scalp pour un générateur © VBorcard - L'armée verte à l'assaut de nos possibles

Rodez
- Aveyron
Pourquoi les arbres sont-ils si souvent les ennemis des municipalités ? Porté par cette interrogation, Guillaume Halb poursuit son travail de documentation sur la ville de Rodez et interroge les choix d'aménagement urbain et la symbolique des politiques publiques qui l'accompagnent, dans son dernier billet Comment enrichir une ville sans nouveaux bunkers égocentriques, il souligne que si la nouvelle Place de la Cité sera probablement réussie,  elle sera comme toutes les «places minéralisées» partout dans le monde occidental, témoin de la même uniformité de l’aménagement des centres-villes : « On ne trouve aucune identité propre à la ville de Rodez ou au Rouergue. Cette place aurait pu tout aussi bien être aménagée à Metz ou à Limoges, d’ailleurs elles le sont. Pour citer Thierry Paquot, philosophe auteur de l’essai Désastres urbains, ces équipements sont "conçus pour le bonheur d’habitants-abstraits par des décideurs qui ne connaissent pas ces habitants-en-vrai et qui s’étonnent de leur ingratitude". Nous sommes dans le Ikéa de l’urbanisme ».

Gonesse - Val d'Oise
Pour finir ce panorama incomplet, citons enfin J Lorthiois qui, dans le dossier plus médiatisé d'Europacity, compile ce qu'il appelle une série de bêtisier. Le dernier en date : un décodage en règle du sondage qui affirme que « 81% des habitants de Gonesse sont POUR » le projet. Outre que le commanditaire de ce sondage auprès de l'institut Odoxa est en quelque sorte partie prenante du projet puisqu'il s'agit du promoteur « Alliages et Territoires » filiale du groupe immobilier Ceetrus, notre contributeur préfère s'attarder sur l'échantillon qui sert de base à ce sondage et parvient à démontrer un coefficient d'exagération de 405 : « Pour respecter les règles d’un échantillon "représentatif", Odoxa a dû interroger dans chaque commune un nombre de personnes proportionnel au poids de sa population. Soit pour Gonesse, ville de 26 600 âmes (4,4 % du total) 44 gonessiens à interroger.». 44 Gonessiens seulement servent donc de base à l'échantillon selon notre contributeur. Sur ces 44 personnes, un certain nombre avouent ne pas connaître le projet quand d'autres s'estiment mal informés. C'est à partir de cette représentativité que les partisans du projet affirme que 81% des habitants de Gonesse sont pour : « Un score bien modeste au regard de l’énergie déployée par le maire pour défendre son projet en période pré-électorale, dans le but de voir reconduire par ses administrés le mandat qu’il occupe depuis 24 ans. »

Pendant ce temps-là

Seraient-ce les fameuses racines crétines de la France? © Fred Sochard Seraient-ce les fameuses racines crétines de la France? © Fred Sochard

L'envoi d'une liste demandant le signalement des « signaux faibles de radicalisation » des étudiant·es de l'Université de Cergy suscite l'effarement d'une partie du personnel : La Liste de Cergy par Jeanne Deaux. 

Pourquoi être féministe, se battre contre l'influence politique et sociale des dogmes religieux, défendre une conception émancipatrice de l'enseignement, et refuser tout autant de joindre sa voix au concert de celles et ceux qui, avec le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, proclament que «le voile n'est pas souhaitable dans notre société»? : Émancipez-vous, c'est un ordre! par Amélie Hart-Hutasse.

Brigitte Macron vient d'affirmer urbi et orbi qu'il ne fallait «pas parler de politique et de religion à l'école» au nom de «la neutralité». A comparer avec deux déclarations méconnues mais «chocs» de Jules Ferry et de Jean Jaurès : La neutralité : Brigitte Macron ou Jules Ferry et Jaurès? par Claude Lelièvre

Quelles conséquences ont eu les propos du ministre de l’éducation qui a estimé que le voile n’était pas «souhaitable» pour les mères accompagnatrices de sorties scolaires ? Mediapart vous invite à témoigner : Accompagnatrices scolaires portant le voile, témoignez  

La guerre contre Assa Traoré est déclarée par Geoffroy De Lagasnerie.

La sécurité étant l'affaire de tous, être nombreux à être vigilants est un gage de meilleure perception de la situation et signaler des événements qui pourraient avoir des conséquences graves est un acte de civisme : Fiche de remontée de signaux faibles de droitisation extrême par Dameco

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Bienvenue aux nouveaux contributeurs

Pour leur premier billet, Delaunay Mathieu et Esmée SSay ont un point commun, documenter la situation dans un pays dont on parle peu : Haïti.
DOCUMENTATIONS .art projet artistique, activiste et journalistique, mené par un collectif d'artistes anonymes, qui dénonce des conflits d’intérêts dans le monde de l’art : L’ADIAF: 20 ans de féodalisation de la scène française.
Avec un 1er billet Le sang tâche tes mains, ton front ne rougit point à la fois virulent et poétique sur la mort de Kewi aux lilas, enseignantssd pointe le manque de moyens octroyés par les autorités publiques.
Entre autres

 

 

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