19 mai 68: Cannes a l’eau

N°56 de ma série "1968" qui comportera plus de 100 articles. Coup de tonnerre à la mesure du séisme culturel et politique de 68: le Festival de Cannes est annulé. Prochain article: "20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés".

19 mai 2018

Un coup de tonnerre à la mesure de la révolte de 1968: le Festival International du Film, qui deviendra plus tard le Festival de Cannes, est annulé le 19 mai sous la pression de plusieurs réalisateurs, notamment François Truffaut, Claude Berri, Claude Lelouch, Jean-Luc Godard, et certains membres du jury tels Louis Malle et Roman Polanski. Ils déclarent impossible de continuer le festival en ignorant la mobilisation des jeunes et des travailleurs contre le régime. Ce régime, rappelons nous, qu’ils viennent de fait céder, avec l’appui de la jeunesse et des cinéphiles, dans l’affaire de la Cinémathèque (voir article dans cette série « 14 février 68: combat pour le cinéma ») .

Les débats et la conclusion sont saisis sur le vif dans ce reportage:

CANNES Mai 68 / Boicot al festival de Cannes en 1968 / Cinema Contraimagen © contraimagen

Cette annulation est la conséquence des États Généraux du Cinéma. Ils ont rassemblé deux jours plus tôt le 17 mai plus d’un millier personnes pour « marquer leur solidarité avec les luttes étudiantes et ouvrières, protester contre la répression policière et proposer une action d’ensemble de la profession » et lancer l’ordre de grève générale et illimitée, appuyée par tous les secteurs du cinéma, sauf les exploitants de salles.

Le lendemain de la décision d’annulation du Festival, le 20 mai, les États Généraux votent une mesure de dérogation à la grève autorisant la réalisation de documents filmés sur les mouvements étudiants et ouvriers. L’idée de la « Commission réalisation» va plus loin: réaliser une oeuvre collective, le « film fleuve de la Révolution ». En juin, les pellicules de la « commission réalisation » sont acheminées hors de France pour contrer la grève passive des laboratoires parisiens, et souvent clandestinement pour ne pas risquer la saisie par la police.  Les opérateurs conservent les bandes sonores afin de les protéger d’une exploitation commerciale ou policière. Le résultat du projet sera traité dans un article dans cette série à l’occasion d’un article sur le Cinéma en 1968 posté en Septembre. 

Dans le même temps…

Le dimanche à la Sorbonne

Voici la dépêche correspondante de l’AFP :

sorbonne-temple
PARIS, 19 mai 1968 (AFP) - La Sorbonne est devenue depuis son occupation par les étudiants un lieu de visite pour les Parisiens. Profitant du dimanche, les curieux sont venus en grand nombre voir comment ce qui fut le temple du savoir le plus abstrait est devenu le cadre d’une fête permanente et désordonnée. Dans la cour, où les groupes des diverses tendances ont installé des stands colorés et pavoisés aux couleurs d’Etats «révolutionnaires», les badauds, bouche bée, écoutent les orateurs débattre de la révolution sexuelle, de l’esthétique révolutionnaire ou de la libération des théâtres. Certains sont venus en famille, et les enfants, à peine surpris, courent dans les escaliers.

A tous les étages, sections, groupes, tendances, comités, se réunissent. Les comités d’action lycéens ont tenu, cette nuit et ce matin, une assemblée générale pour envisager les conditions de la poursuite de leur action. Dès demain matin - mais on ne sait encore comment - se réuniront des «états généraux de l’université» qui doivent siéger durant deux jours. Demain soir, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras, Jean Vilar et d’autres personnalités viendront participer à un débat.

Pendant ce temps, le «comité d’agitation culturelle» organise des spectacles. Hier soir, un ensemble de musiciens «psychédéliques» a eu quelque difficulté à se faire entendre d’un public aussi exigeant que surexcité. A Nanterre par contre, où la crise a commencé, une paix inattendue règne sur le campus. «C’est devenu bien triste Nanterre», confiait, déçue, une jeune fille qui en revenait. Le centre de gravité s’est déplacé. Aujourd’hui l’agitation de Nanterre est tombée et c’est à la Sorbonne que la fête continue. »

Encore un raté de ce foireux Préfet de Police Maurice Grimaud (voir cet autre article de la série : 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud)

odeon-mai1968
Le théâtre de l’Odéon occupé est un grand lieu de parole. Ce qui a le don d’irriter au plus haut point le général. Grimaud programme donc une opération pour la nuit du 19 au 20 mai. Le plan: s'introduire par les trois sous-sols grâce à une fine équipe de deux sections de sapeurs,  armés de barres à mine, haches, pioches, cisailles, etc. Et derrière, de quoi faire rêver Collomb, au total, 1 870 hommes sur le pied de guerre. On compte même dans la logistique 40 projecteurs «en cas de coupure électrique», et 100 boucliers de «protection contre jets d'objets, en particulier des cintres». Le fin stratège Grimaud a même massé des troupes sur la place de l'Odéon pour créer une diversion !

Vers 0 h 15, un policier en civil décrit la situation à Grimaud: «3 000 personnes se trouvent encore à l'intérieur - dont une cinquantaine de comédiens, parmi lesquels Sami Frey, Michel Piccoli et Raymond Rouleau.» Comme quoi, les citoyens ne sont pas tous égaux...Sur ordre du préfet, l'opération est finalement annulée. Sapeurs, quincaillerie et troupes d’occupations sont renvoyés à leur pénates à 2 h 40. Il arrive que certaines représentations ne font même pas la générale. Dommage. Celle-ci aurait été la plus noctambule de l'histoire de l’Odéon.

Plus sérieusement, il est intéressant de lire « La Sorbonne occupée. Entretien avec Madeleine Rébérioux ». Et sur la Sorbonne avant Mai et Juin, lire D'un mouvement étudiant l'autre : la Sorbonne à la veille du 3 mai 1968 [article] par Geneviève Dreyfus-Armand

Le même jour…

  • La grève est maintenant totale à la RATP, le dépôt d'autobus de la Maltournée ayant été occupé à son tour peu avant 14 heures. Aucun autobus ne circule plus ni dans Paris ni dans la banlieue.
  • Le trafic est nul sur l'ensemble du réseau, annonce ce matin la SNCF
  • L'aéroport d'Orly est désert. En cessant ce matin, à 10 heures, d'assurer leurs fonctions - au lendemain de leur grève de 48 heures - tous les techniciens de la navigation aérienne ont condamné les aéroports de la région parisienne à la paralysie.
  • Les ouvriers et techniciens du théâtre national de l'Opéra ont décidé cette nuit la grève illimitée avec occupation des locaux.
  • Grève à la Banque de France
  • De nouveaux secteurs se mettent en grève : les banques, les assurances, la Sécurité Sociale, les hôpitaux, les mines… 
  • Le Comité intersyndical du Livre Parisien, solidaire des salariés en lutte, a décidé « de laisser paraître la presse dans la mesure où celle-ci accomplira avec objectivité le rôle d’informateur qui est sa vocation. » 
  • À Paris, Jean-Paul Sartre s’exprime dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.
  • Le SNI et le SNES lancent un appel à cesser le travail. 
  • De retour de Roumanie, De Gaulle déclare au Conseil des Ministres: « La réforme oui, la chienlit non »
  • Pierre Mendès-France déclare: « le pouvoir a créé une situation révolutionnaire et il doit se retirer ».
  • Etats-Unis : A l’aube, la police évacue la Columbia barricadée dans la nuit par les occupants. Les violences de l’évacuation précédente se répètent.

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

- La Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans La Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 

La Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera plus de 25 d’articles, commencera le 1er Juillet.

Bonne lecture. Merci pour vos commentaires. Merci aussi de diffuser.  

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