17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails

N°54 de ma série "1968" qui comptera plus de 100 articles dans l'année. A la fin de la journée, la grève s'est étendue à de grandes entreprises et à la SNCF: plus d'un demi million de grévistes. Prochain article:"18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux"

17 mai 2018

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La progression de la grève le 17 mai est rapide: plus de 500 000 grévistes à la fin de la journée, dont la majorité sont les cheminots.45 usines en grève appartiennent alors au secteur de la métallurgie ou de la mécanique, 19 de l’automobile et 13 de l’aéronautique, mais aussi 23 usines de la chimie et des textiles artificiels, 17 de l’électrotechnique, 15 l’alimentation, 2 du meuble et quelques unes d’autres secteurs. La grève n’a rien de catégorielle. Elle se généralise.

Les points forts sont la région parisienne et la vallée de la Seine jusqu’au Havre, la région de Nantes Saint-Nazaire et la région lyonnaise. Ailleurs la grève demeure ponctuelle, faisant cependant tache d’huile vers le sud-est, de Besançon à la Provence.

Mais il y a plus: le 17 mai, le mouvement de grève gagne une place forte et stratégique. Il immobilise la SNCF.  Et pas seulement, car démarrent le même jour la RATP, la Poste (PTT) et aussi de nombreuses entreprises, commerces et services de l'Etat avec souvent l'occupation du lieu de travail. Les revendications à la RATP par exemple sont : « deux jours de repos consécutifs, semaine de 40 heures, augmentation égale pour tous, paiement des jours de grève. »

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Puisqu’il s’agit d’un objectif stratégique pour bloquer la machine à sous capitaliste, regardons la situation à la SNCF. En avril 1967, le rapport Nora, du nom de son auteur Simon Nora (ne pas confondre avec son frère historien Pierre Nora) propose au gouvernement des réformes dans la gestion des services publics. plus stricte. Il préconise de « restituer aux entreprises publiques une mission conforme à leur nature d'entreprise […] et une autonomie qui leur est indispensable pour s'acquitter de cette mission. » Il est encore secret en mai 68, mais les cheminots savent déjà ce qu’implique de dégâts sociaux dans la SNCF cet impératif de « compétitivité »: restructurations, baisse d’effectifs et autres mesures destinées notamment à concurrencer les transports routiers.

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Dans ces conditions,  les cheminots sont en alerte, avec y compris dans les mois qui précèdent des démarrages et grèves débordant parfois les consignes syndicales. C’est dans ce contexte que le 17 mai vers midi, les militants CGT prennent à Achères (Yvelines) l’initiative de la grève,  avec occupation, et sans préavis bien sûr, ce qui est la meilleure façon de défendre le droit de grève. La CFDT se joint puis la grève s’étend dans la région parisienne. En toute fin d’après-midi, une réunion interfédérale CGT-CFDT-FO appelle à la grève avec occupation. Le lendemain 18 mai, tout le réseau est bloqué. Un communiqué interfédéral annonce les revendications : « droits syndicaux ; 40 heures ; augmentations des salaires et pensions ; défense des nationalisations ; abrogation des ordonnances. » Sur la grève des cheminots, on peut lire cet entretien avec Daniel Moreau, alors secrétaire de la fédération des cheminots CGT.

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Par ailleurs, le mouvement démarre à la RATP, avec les lignes 2 et 6, où travaillent des militants trotskystes de l’OCI. «À la Direction de la Régie, constate Le Monde daté du 18 mai, on souligne le caractère sauvage du déclenchement du mouvement après la grève du 13 mai, qui avait été modérément suivie en province. On estime également paradoxal que le foyer de contestation se situe dans une entreprise où, précisément, il n’y avait sur le plan social que des conflits de routine, relativement mineurs.» La RATP ne sera totalement paralysée que le surlendemain.

A noter ce même jour l’entrée en action dans la région parisiennes d’autres grandes concentrations ouvrières comme  Hispano-Suiza (Colombes) Dassault de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) puis partout ailleurs, Snecma, Rateau, Babcock, Thomson à Sartrouville (Yvelines), Alcatel à Montrouge, et en province: Rhodiaceta, Berliet et Rhône-Poulenc en région lyonnaise, Peugeot à Sochaux, Thomson à Chauny (Aisne), Forges et Aciéries du Creusot, mines d’uranium de Saint-Priest-la-Prugne (Loire).
Note spéciale pour Caen. Comme en Janvier, la Saviem débraie la première (voir article dans cette série 26 Janvier 68: Caen prend les devants). Suivent très vite la SMN, la Sonormel, la Radiotechnique, Jaeger et Moulinex, tous avides, comme les étudiants, de prendre une revanche sur les patrons et leurs valets les CRS. A cette date, la presse estime à 40 000 le nombre de grévistes dans le département pour le seul secteur privé. La solidarité s’organise forte de la révolte de janvier: bons d'alimentation, quêtes dans les restaurants universitaires, distributions de fruits et légumes par les agriculteurs, cantines scolaires ouvertes aux enfants d’ouvriers dans les communes de Colombelles et de Mandeville. 

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Les grèves continuent à être déclenchée sans mots d’ordre de grève fédéral ou confédéral, le plus souvent avec la base syndiquée mais sans les bureaucraties syndicales, et parfois malgré elles. L’expression de la grève est souvent spontanée. A Dieppe par exemple, la banderole accrochée sur lune usine dit: « Usine occupée : nous en avons plein les bottes ! ». Et parfois très créative. A Berliet par exemple, les ouvriers déplacent les lettres à l’entrée de l’usine pour former l’anagramme LIBERTE. 

Les grèves sont décidées sans limitation de durée et sont accompagnées d’occupations. Parfois, les cadres et les patrons sont retenus dans leurs usines. Des « comités de grève » organisent l’occupation, mais ce sont en fait des intersyndicales élargies. Georges Séguy, à la tête de la CGT, se démène pour limiter leur impact politique, affirmant à la presse qu'il n'est pas question de lancer un mot d'ordre de grève générale illimitée. Mais il se garde de lancer une nouvelle journée d’action saute-mouton. Pour rattraper le mouvement,  le comité confédéral national de la CGT se prononce ce 17 mai pour l'abrogation immédiate des ordonnances sur la sécurité sociale, la satisfaction des revendications fondamentales sur les salaires, la réduction de la durée de travail sans réduction de salaire, la diminution de l'âge de la retraite, une véritable politique de l'emploi...

Comme le montre le livre de Ludivine Bantigny « 1968. Grands soirs et petits matins » (page 55 à 58), en dehors des usines verrouillées par la bureaucratie CGT-PC, des relations d’échange, de solidarité et d’action conjointe s’établissent vite entre travailleurs et étudiants en lutte.

Le même jour…


  • Le Bureau Politique du PCF affirme sa « Solidarité avec les travailleurs et les étudiants en lutte » et réclame à nouveau un "programme social avancé", "contrat de majorité" entre partis de gauche et syndicats. Il ajoute: « Si l'entente des partis de gauche ouvre demain une perspective claire, les jours du régime de pouvoir personnel sont comptés". 
  • L’UGFF-CGT appelle les fonctionnaires à entrer en lutte.
  • Le JT du 20 H: http://www.ina.fr/audio/PHF06019315/inter-actualites-de-20h00-du-17-mai-1968-audio.html est très instructif. Il rend compte de l’extension de la  grève, de la conférence de presse de Georges Séguy excluant appel à la grève générale et mettant en garde contre le mouvement du 22 mars,  du cortège étudiant qui part de la Sorbonne vers Renault-Billancourt, des ouvriers qui applaudissent les étudiants malgré la mise en garde formelle et toute la journée de la CGT, du manifeste étudiant proposé par Sauvageot, de l’extension de la grève dans les universités et lycées.
  • Manifeste étudiant présenté le matin par Jacques Sauvageot; droit de veto des étudiants, autonomie des université, extension du mouvement dans toutes les structures culturelles, soutien au mouvement ouvrier et paysan.
  • Des milliers de curieux envahissent chaque soir l'Odéon et la Sorbonne où le débat plus ou moins sérieux est permanent.
  • Les journalistes de l’ORTF à une large majorité votent le principe de la grève « pour garantir l’objectivité de l’information »
  • Allemagne de l’Ouest :Le Bundestag approuve la législation d’urgence avec l’appui de la SPD. Seule opposition, celle des libéraux. La mobilisation des étudiants aura été vaine.

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50 ans plus tard...

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Articles déjà publiés dans ma série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18. 8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20. A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"
  21. 15 Mars 68: Répression sauvage en Tunisie et rêverie dans Le Monde
  22. 16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam
  23. 18 Mars 68: début du Mai sénégalais
  24. 20 mars 68: Karameh, une victoire de la Palestine 
  25. 22 mars 68: Nanterre allume la mèche
  26. 25 Mars 68 à Honfleur: "Je n'avais pas vu ça depuis 36 !"
  27. 28 mars 68: à Rio l’assassinat d’un étudiant déclenche un mouvement de masse
  28. 4 Avril 68: Martin Luther King est assassiné
  29. Alerte à Versailles: 52 % des Français veulent un nouveau mai 68
  30. Merci Jacques Higelin, esprit de 68 
  31. La grève générale de 36 et ses leçons 
  32. 11 avril 68: attentat à Berlin contre Rudi Dutschke
  33. 17 avril 68: victoire politique sur les massacres du « Mé 67 » en Guadeloupe
  34. Ludivine Bantigny - 1968 : de grands soirs en petits matins - vidéo 
  35. 25 avril 68: le mouvement prend son envol à Toulouse
  36. 29 avril 68: Shadocks contre Gibis
  37. 30 avril 68: Première Partie de la série « 1968 »: Mise en jambe
  38. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  39. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  40. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  41. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  42. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  43. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  44. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  45. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  46. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  47. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  48. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  49. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  50. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  51. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  52. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  53. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent

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