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Billet de blog 14 mai 2018

14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…

N°51 de ma série "1968". A la grande stupeur de la bourgeoisie, son gouvernement et ses relais bureaucrates, la grève générale symbolique prévue pour le 13 mai ne s'arrête pas. La plus grande grève générale sauvage de l’Histoire commence…Prochain article: "15 mai 68: Renault Cléon entre en action".

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14 mai 2018

L’objectif de la journée d'action du 13 mai, cette « solidarité » contre la répression policière, était de calmer l’impatience des militants de la base syndicale et de la base du parti communiste, attirés par la combativité des jeunes contre le régime, et de montrer au gouvernement que la CGT était la une force à prendre en compte. 

André Barjonet, encore un des dirigeants de la CGT le 13 mai, dit à propos de la manifestation : « la CGT pensait que tout s’arrêterait là, que ce serait une bonne journée de grèves et une bonne manifestation. » ( voir George Ross, Workers and Communists in France , Berkeley, 1982, p. 182).  L’attitude de la CFDT n'est pas très différente. Son président André Jeanson reconnut que : « pour plusieurs de ses organisateurs la manifestation marquait la fin des événements eux-mêmes. » (cité dans Ross, p. 182). La presse n'était pas plus lucide sur la situation. Il suffit par exemple de lire le dossier de L'Express du 13 mai: un descriptif détaillé de la semaine de violences policières contre la jeunesse, l'annonce de la journée de solidarité avec les étudiants, mais pas un mot sur le climat social et la possibilité que le mouvement ouvrier comprenne la faiblesse du régime et profite de la brèche. 

Rien ne se passa comme prévu...

Notons d’abord ceci: si l'on veut parler de "démarrage" de la grève générale le 14 mai, ce n’est pas à Sud-Aviation, c’est la lutte de Claas (sic). En effet la grève des 500 ouvriers de l’usine Claas (machines agricoles) démarre le matin à Woippy, une banlieue de Metz. Après un bref meeting, les ouvriers exigent l’application d’un accord paritaire de la métallurgie, la refonte de la grille des salaires, l’amélioration des conditions de travail et la révision des normes de chronométrage. Le lendemain, ils votent la grève illimitée. 

Et l’après-midi du 14 mai, la grève démarre à Sud-Aviation, à Bouguenais, près de Nantes. Depuis des mois, la direction fait menaces de licenciements et de réductions d’horaires. Elle décide de réduire la durée de travail de 48 heures à 46 heures 30, puis à 45 heures à partir du deuxième semestre de 1968, avec une compensation de salaire limitée à 1 %. Les syndicats demandent que les salaires horaires soient augmentés de 3,75 % et 7,5 % respectivement. L’agitation va alors crescendo: 13 débrayages appelés par les syndicats entre le 9 avril et le 10 mai qui culminent avec la grève du 13 mai contre la répression du mouvement étudiant. Depuis des semaines, la section FO, conduite par des militants trotskistes (OCI) propose l’occupation de l’entreprise. La CGT l’accepte enfin le 14 Mai. Le directeur Duvochel et ses adjoints sont bloqués dans les bureaux dans l’attente d'une réponse de la direction à Paris. Ils sortiront le 29 mai.

Mais puisqu’il s’agit de la première grève occupation dans une entreprise phare, et qu’elle a encouragé le démarrage dans beaucoup d’autres entreprises, regardons de près le déroulement de la lutte. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la détermination du 14 mai a été précédée d’une longue lutte, comme dans beaucoup d’autres entreprises…

Début 68, Sud-Aviation Bouguenais emploie 2 682 salariés, dont 1 793 ouvriers horaires et 831 techniciens et employés mensuels. En février, la direction décide de passer d’une durée hebdomadaire de 48 à 47 h mais payées 47. Les ouvriers exigent de maintenir 48 h payées

Premier débrayage le 9 avril de 16 h 45 à 17 h 45, avec AG devant le café l’Envol. La CGT propose des actions diversifiées par établissement, à acter par un vote le lendemain. Le 10 avril, la participation au vote est faible (31% ), donc pas d’arrêt. Le 23 avril par contre débrayage de 16 à 17 h. Le 24 avril, débrayage de 11 h 10 à 11 h 40 et de 17 heures à 17 h 30, avec défilés dans les ateliers et  meetings devant l’Envol. Le Jeudi 25 avril, débrayage de 17 heures à 17 h 45 , et rassemblements. Le Lundi 29 avril, débrayage de 16 h 15 à 17 heures; la proposition d’occupation de Yvon Rocton (secrétaire de la section FO-horaires et militant OCI) est rejetée. 

Le 30 avril, on passe à la vitesse supérieure. Lors du débrayage de 9 h 45 à 17 h 45, les délégués envahissent les bureaux du directeur, Duvochel, qui s’échappe et se réfugie dans l’aérodrome. Il est rattrapé par un groupe d’ouvriers qui le ramènent dans l’usine. Il s’en sort avec la promesse creuse d’une réunion… à Paris le 3 mai. Yvon Rocton propose l’occupation sous l’autorité d’un comité de grève. CGT et CFDT obtiennent de faire plutôt une manifestation le 2 mai. Elle a lieu dans le centre de Nantes, avec un débrayage de 10 heures à 17 h 45. Le 3 mai, nouveau débrayage de 15 heures à 17 h 45. Puis le 6 mai, débrayage de 15 heures à 17 h 45; la proposition de FO d’occupation est encore rejetée. Le 7 mai, débrayages de 4 fois une demi-heure, avec à chaque fois défilés. Le 8 mai, débrayage toute la journée, et participation à la journée d’action « L’Ouest vivra » (voir dans cette série l’article posté le 8 mai). Le 9 mai, à nouveau débrayages de 4 fois une demi-heure. Le 10 mai, débrayage de 10 h 30 à 11 h 30 et de 16 heures à 17 heures; FO propose encore en vain la grève occupation. Le 13 mai, débrayage toute la journée et participation à la journée d’action nationale.

 Nous voici maintenant au 14 mai ! Le débrayage a lieu de 14 h 30 à 15 h et de 15 h 30 à 16 h, avec rassemblement puis défilé dans les ateliers. Les délégués ne sont toujours pas reçus par le directeur Duvochel. Alors les ouvriers forcent la porte. Les mensuels débraient pour la première fois. Duvochel bloqué dans son bureau, déclare à nouveau attendre la réponse de Paris…En province, c’est toujours la faute de Paris, et à Paris de Bruxelles, pardi ! En attente de « Paris », les ouvriers bloquent les issues de l’entreprise. L’occupation est de facto, protégée des milices du capital, les CRS que les travailleurs connaissent trop bien. Duvochel n’en sortira qu’après déblocage par « Paris », deux semaines plus tard, le 29 mai.

Une information qui contribue à expliquer la détermination des ouvriers de Sud Aviation: les ouvriers tirent la leçon des incidents survenus la veille à Nantes. À l’appel du bureau nantais de l’UNEF, tenu par des révolutionnaires, les étudiants, après la manifestation, marchent sur la préfecture, pour exiger l’annulation des poursuites engagées contre eux, et la restitution d’une subvention annuelle de 10.000 F supprimée depuis leurs prises de position radicales. Après construction de deux barricades, le préfet reçoit une délégation. En même temps, il demande l’autorisation de tirer sur les manifestants. Refus de Pompidou, qui mesure déjà mieux le rapport de force qu’un préfet… Le préfet cède sur toute la ligne : le recteur retire sa plainte et rétablit la subvention. Ceux de Sud-Aviation le savaient le lendemain.

 Dans les heures qui suivent, soit le 15 mai, d’autres usines sont occupées : Renault- Cléon, Flins, Billancourt, Sandouville, Le Mans etc. Les métallurgistes dans tout le pays vont suivre et décider de la grève et de l’occupation de leur entreprise.

 La reconduction de la grève du 13 mai est cachée autant que possible et minimisée par les médias, les partis et les bureaucrates au service de la bourgeoisie. Mais elle a bien lieu. Non seulement, au petit matin du 14 mai, les 500 ouvriers de Claas reconduisent, et votent la grève illimitée le lendemain, suivis dans l’après-midi par Sud Aviation de Bouguenais, mais il y a bien d’autres cas, comme la société de BTP Duc et Méry, à Toulouse. A Paris, au centre de la Villette des Nouvelles Messageries de la presse parisienne (NMPP), les grévistes reconduisent la grève contre l’avis du délégué CGT qui tôt le matin demande la reprise du travail. Ils procédèrent même à l’élection d’un vrai comité de grève, autrement dit pas restreint à une intersyndicale. Les centres de Bobigny (Seine-Saint-Denis), de Charolais (Paris 12ème) et de Paul-Lelong (Paris 2ème) soit des milliers de travailleurs reconduisent. A la gare de triage de Badan (près de Lyon), dès le matin du 14, les cheminots séquestrent leur chef, et  tiennent la grève jusqu’à ce qu’ils soient rejoint par l’ensemble de la SNCF. Reconduction aussi aux papeteries La Chapelle à Saint-Etienne-du-Rouvray (76), dans deux filatures du Nord, une biscuiterie du Rhône, débrayage à Sud-Aviation à Cannes la Bocca et aux Etablissements Fog dans la Nièvre.

Evidemment, rien de tout cela dans la presse, et surtout pas dans l’Humanité. Quant à la grève occupation d’une des grandes usines du pays, Sud Aviation, fleuron de l’industrie française, avec en plus séquestration du patron, elle ne suscite le 15 mai, dans L’Humanité que neuf lignes remisées en page 9, au milieu des petites annonces…

Jamais d’ordre de grève des confédérations, d’où la lenteur du mouvement. Comme le raconte Georges Prampart, dit "Jojo le choumac" (le chaudronnier), militant PCF et alors responsable délégué de la CGT Métaux des Chantiers Navals de Nantes, la consigne de la direction de la CGT, transmise le soir du 13 par téléphone, est la suivante: « C’est un succès, il faut tirer, mais ne pas arracher ».

Dans le même temps…

La Sorbonne se déclare « commune libre », et la faculté de Nanterre autonome. La première AG à la Sorbonne reprise la veille aux CRS, affirme le pouvoir étudiant dans la Sorbonne, et organise l’occupation. Une partie de l’AG veut une réforme de l’Université, y compris des examens. Un courant plus important se fixe la chute du gaullisme et du  capitalisme. René Riesel, mouvement du 22 mars et situationniste, affirme que la question universitaire est dépassée. Il demande de se prononcer pour la libération de tous les émeutiers, y compris les « pillards » arrêtés le 6 mai. Il est élu au premier « Comité d’occupation » après avoir défendu «la démocratie directe dans la Sorbonne» et la perspective du pouvoir international des Conseils ouvriers.

Ce même jour apparaissent à la Sorbonne des affiches cultes: «Les récupérateurs sont parmi nous !», «Déchristianisons immédiatement la Sorbonne» (référence à sa chapelle) et «Déterrons, renvoyons à l’Élysée et au Vatican les restes de l’immonde Richelieu, homme d’État et cardinal ».

Le même jour…

  • La grève étudiante gagne de nouveaux lycées et facultés. A Paris occupation des Beaux-Arts, de Nanterre, du Conservatoire d’Art dramatique, de l’Ecole de Médecine. Toutes vont suivre.
  • Le premier ministre Pompidou fait discours sur la jeunesse devant le Parlement que l’on peut savourer ici.
  • A l'Assemblée nationale, dépôt d'une motion de censure par l’opposition. Mitterrand, toujours à ses affaires, appelle au parlement le gouvernement à démissionner.
  • De Gaulle part en voyage officiel en Roumanie et laisse son premier ministre gérer la crise. Il reviendra le 19 mai.
  • Espagne: facs occupées du 14 au 31 mai.
  • Allemagne de l’Ouest : A Essen, en République fédérale allemande, des étudiants de la SDS attaquent et dispersent un rassemblement du parti néonazi. Dans toutes les universités, préparation des manifestations contre les « lois d’exception », qui seront discutées au Bundestag le 15 mai.
  • A Milan, l’Université est occupée dans la nuit par les étudiants qui réclament « une occupation active de type parisien »
  • Manifestation de soutien au mouvement en France à Genève et Lausanne.

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50 ans plus tard...

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Articles déjà publiés dans ma série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18. 8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20. A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"
  21. 15 Mars 68: Répression sauvage en Tunisie et rêverie dans Le Monde
  22. 16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam
  23. 18 Mars 68: début du Mai sénégalais
  24. 20 mars 68: Karameh, une victoire de la Palestine 
  25. 22 mars 68: Nanterre allume la mèche
  26. 25 Mars 68 à Honfleur: "Je n'avais pas vu ça depuis 36 !"
  27. 28 mars 68: à Rio l’assassinat d’un étudiant déclenche un mouvement de masse
  28. 4 Avril 68: Martin Luther King est assassiné
  29. Alerte à Versailles: 52 % des Français veulent un nouveau mai 68
  30. Merci Jacques Higelin, esprit de 68 
  31. La grève générale de 36 et ses leçons 
  32. 11 avril 68: attentat à Berlin contre Rudi Dutschke
  33. 17 avril 68: victoire politique sur les massacres du « Mé 67 » en Guadeloupe
  34. Ludivine Bantigny - 1968 : de grands soirs en petits matins - vidéo 
  35. 25 avril 68: le mouvement prend son envol à Toulouse
  36. 29 avril 68: Shadocks contre Gibis
  37. 30 avril 68: Première Partie de la série « 1968 »: Mise en jambe
  38. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  39. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  40. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  41. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  42. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  43. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  44. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  45. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  46. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  47. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  48. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  49. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  50. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore

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