13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore

N°50 de ma série "1968". Le 13 mai les travailleurs ont pris conscience de leur force, comme ils ne l'avaient pas fait depuis longtemps et constatent que  si le pouvoir recule devant les étudiants, il doit pouvoir reculer devant les travailleurs, armés de la grève, plus puissante que les pavés. Prochain article:"14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…"

13 mai 2018 

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Le 13 mai est un grand succès: 230 000 manifestants pour la police et un million pour les centrales syndicales…Le cortège qui traverse Paris de la République jusqu’à Denfert-Rochereau est largement applaudi.  Drapeaux noirs et rouges se mêlent, les slogans aussi. Ils  proclament la solidarité ouvriers-étudiants, et affirment « Dix ans ça suffit », réclamant ainsi le départ du général. Ce succès a au moins deux principales raisons: 1) le besoin de dénoncer la sauvagerie, encore une fois, du bras armé de l’Etat, 2) c’est l’occasion de crier plus fort que jamais le refus du régime et de sa politique, grâce à un  un appel plus unitaire que jamais, sauf sans doute quelques jours avant, le 8 mai en Bretagne

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En fait, la date du 13 mai n’est pas du goût du PCF, qui la trouvait trop « politique ». Elle correspond exactement au dixième anniversaire du coup d’Etat militaire à Alger qui a installé De Gaulle à l’Elysée. Les politiciens n’aiment pas qu’on leur rappelle que le pouvoir n’est jamais dans les assemblées qui les nourrissent…Les dirigeants du PCF veulent une journée d’action le 14 mai. Suite à la « nuit des barricades », ils acceptent le 13 mai car ils comprennent le risque d’être débordés par le mouvement dès le lundi. Ils le seront, mais le mardi…


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Voici le témoignage d’un travailleur d’Alsthom- St Ouen, lié à l'organisation Voix Ouvrière, qui explique que le succès de la manif du 13 mai est du au fait que entre les CRS et les étudiants gauchistes, le choix est fait (à partir de la page 20). Extrait: « Ce jour-là, je suis allé à pied à la manif (il n’y avait quasiment pas de transports) par le boulevard Magenta. Il y avait des foules d’ouvriers partout. Aux alentours des gares de l’Est et du Nord, on aurait pu croire que la manifestation était déjà commencée. Un flot massif marchait vers la place de la République. Et je suppose que la situation était la même sur les autres axes menant à la place de la République.On s’est retrouvé avec notre groupe de l’Alsthom à la manifestation. Devant, un camarade physiquement gâté par la nature, tenait un très grand drapeau rouge et on prenait toute la largeur des avenues. Le premier rang, c’était une quarantaine de camarades de l’usine et derrière, très vite, de nombreux manifestants s’étaient rangés. A la place Saint-Michel cela formait un gros paquet compact, les gens nous demandaient « qui vous êtes » (on avait pas de banderoles, rien) et on répondait sommairement « les gauchistes de l’Alsthom Saint- Ouen » c’était vrai pour le premier rang....mais pour les milliers qui étaient derrière....Ce qui plaisait bien aux camarades, c’était de scander « une dizaine d’enragés » avec les mains tendues vers l’avant doigts écartés. C’était en réaction à je ne sais quel politicien qui avait parlé d’une dizaine d’enragés à propos des étudiants de Nanterre.Ca a manifesté jusqu’à Denfert pour ceux qui étaient les plus courageux, car il y avait une masse humaine partout et des tas de gens ne sont jamais arrivés au bout tellement il y avait du monde. »

Le 13 mai est un succès en terme de participants. Par millions, les travailleurs répondent à l’appel à la grève générale et par millions ils manifestent contre le régime.  A Paris, le cortège, long de sept kilomètres, rassemble peut-être 800 000 participants. Un meeting à Renault-Billancourt rassemble 20 000 salariés. Des défilés sont organisés dans une trentaine d'autres villes. Les chiffres atteints y sont exceptionnels, comme par exemple 150 000 à Marseille, plus de 50 000 à Lyon, à Bordeaux et 40 000 à Toulouse. On peut voir ici le témoignage de Léon Crémeux sur Marseille et ci-dessou  un reportage sur la manifestation à Bordeaux.

Rétro Mai 68 : Manifestation à Bordeaux - archive vidéo INA © Ina Politique

On peut voir ici un reportage sur une manifestation massive dans une ville qui n’avait jamais vu une telle mobilisation, à Nice, dont une partie s’achève à Cannes. La grève interrompt le festival de Cannes. Seuls les critiques réussissent à visionner, de nuit, les films de la compétition. Le palais est entouré de manifestants. 

 Autre exemple d’une ville moyenne: à Caen, la grève du 13 mai est très suivie, que ce soit à EDF, à la SNCF, aux PTT, dans les usines, ou à l’université. Près de 10 000 manifestants se rassemblent place Saint-Pierre.Travailleurs et étudiants sont réunis sous les mêmes banderoles. Le contact est établi depuis qu’ils ont affronté ensemble les gardiens du désordre capitaliste en janvier, comme décrit dans un article précédent de cette série.

Mais en terme de grèves, ce n’est encore rien par rapport aux journées qui vont suivre.  Le tiers des salariés de l’industrie des entreprises de moins de 50 salariés n’a pas fait grève. Dans les autres, les travailleurs du secteur public sont majoritairement grévistes, que ce soit à la Poste, à l’EDF-GDF, à la SNCF, à la RATP, dans l’éducation.

Dans la métallurgie parisienne les chiffres de participants ne montent qu’entre 25 % et 35 %. principalement dans l’automobile et l’aviation.  Elle est plus élevée à Renault-Billancourt. Chez Thomson à Bagneux et Gennevilliers (92) le taux monte à 60-65 %. Au Centre de l’énergie atomique (CEA) à Saclay (Essonne), la participation est de 75 %, chez Chausson de 90 %, à Rhône-Poulenc de Vitry (Val-de-Marne), de 50 %. Il y a longtemps qu’une journée d’action n’a pas remporté un tel succès, ce n’est pas encore un raz de marée. La direction de Citroën-Levallois lock-oute les ouvriers.

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Pour les politiciens de gauche, le 13 mai est une journée d’action rituelle, la soupape de sureté, qui parallèlement au recul de Pompidou, doit met fin à l’agitation et le retour au jeux du crétinisme parlementaire nécessaire aux négociations et justifiant leurs carrières. Les centrales syndicales, CGT en tête, espèrent avec la journée de mobilisation ne pas laisser l’initiative aux « groupuscules » et empêcher que la combativité des étudiants ne contamine les ouvriers. Les dirigeants syndicaux espérent utiliser le succès de la manifestation pour lancer comme prévu deux jours plus tard, soit le 15 mai la campagne contre les ordonnances sur la Sécurité Sociale. Ils lancent cette campagne sous la forme d’une pétition…

Ce lundi 13 mai les travailleurs prennent conscience de deux faits majeurs 1) leur force, comme ils ne l'avaient pas fait depuis longtemps 2)  si le pouvoir recule devant les étudiants, il doit pouvoir reculer devant les travailleurs, qui disposent d’une arme autrement plus puissante que les pavés, la grève.

La manoeuvre de Pompidou comme celle des politiciens de la gauche va se retourner contre eux. La grève d’une journée qui devait mettre un terme aux troubles va les généraliser…Ce qui fait trembler les bureaucrates, et qu’ils ne veulent entrevoir, c’est exactement l’analyse faite par la JCR dans son journal Avant-garde jeunesse, de février-mars 68 dont voici un résumé: « Tous les mouvements sectoriels et locaux, sporadiques, violents, déclenchés un peu partout […] ne sont pas des accidents. Ils sont les symptômes les plus nets d’un mouvement, national, profond, diffus et qui se cherche ». De nombreux articles de cette série « 1968 » en ont déjà rendu compte en détail.

A Denfert, alors que les organisateurs dispersent vers le Bd Arago, des milliers de manifestants, étudiants pour la plupart, descendent vers le Champ-de-Mars pour un meeting s’improvise. Et d’autres occupent déjà la Sorbonne et annoncent son ouverture aux travailleurs. La liberté d’expression, sur les murs comme par la parole préfigure pour  tous la prise de parole généralisée dans les jours qui viennent. Un des premiers graffitis, sur une des fresques, affirme «L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste». Après débat et décision majorité-aire, il est effacé…La Sorbonne se transformera dans les jours qui viennent en université populaire et foyer central du mouvement.

Le même jour…

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  • Parution du second numéro d’Action. On trouvera ici tous les numéros de cette publication clé du mouvement, au service des Comités d’Action, du numéro 1 à 46.
  • Belgique: le Cercle du Libre Examen de l'université libre de Bruxelles organise un rassemblement contre la dictature des colonels en Grèce où sont invités à prendre la parole Mélina Mercouri, Vassilis Vassilikos (auteur du livre dont est inspiré Z, le film de Costa-Gavras), l'association Rigas Phereos et l'Association belge pour la défense de la démocratie en Grèce. À l'issue de cette réunion, plusieurs centaines d'étudiants constitués en « assemblée libre » occupent l'auditoire Paul-Émile Janson. Elle durera 47 jours. Cette date marque le début du Mai 68 bruxellois et les politologues parleront d'un « Mouvement du 13 mai »à l'origine des évènements. A l'université de Liège également, les étudiants entrent en contestation.
  • Le secrétaire de l’Onu U Thant dénonce à Ottawa la « conduite sauvage de la guerre » au Vietnam de la part des américains. Le Pentagone informe qu’il effectuera un bombardement chimique capable de déboiser la forêt où se cache la guérilla.
  • Grand Bretagne : Nouvelle baisse de la livre sterling qui atteint son point le plus bas, après la dévaluation de l’année précédente. Face au projet de blocage des salaires proposé par le gouvernement, même le groupe travailliste est divisé et il y a risque d’élections anticipées.
  • Italie: A l’examen écrit de latin, le professeur Paratore donne aux étudiants romains de la faculté de Lettres, une citation de Mao, dans laquelle il souligne le manque d’expérience et de maturité des jeunes. Le mouvement interrompt l’examen et demande l’abolition de l’épreuve…
  • Le 13 mai s’ouvrent avenue Kléber à Paris les négociations de paix sur le Vietnam. Lire: https://humanite.fr/il-y-quarante-ans-les-accords-de-paris-sur-le-vietnam. Et voir ce documentaire d'Arte qui lie négociations et combats jusqu'à la victoire du Vietnam:
    Viêtnam La sale guerre ARTE documentaire 20151 © Documentaire Francais

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50 ans plus tard...

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Articles déjà publiés dans ma série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18. 8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20. A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"
  21. 15 Mars 68: Répression sauvage en Tunisie et rêverie dans Le Monde
  22. 16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam
  23. 18 Mars 68: début du Mai sénégalais
  24. 20 mars 68: Karameh, une victoire de la Palestine 
  25. 22 mars 68: Nanterre allume la mèche
  26. 25 Mars 68 à Honfleur: "Je n'avais pas vu ça depuis 36 !"
  27. 28 mars 68: à Rio l’assassinat d’un étudiant déclenche un mouvement de masse
  28. 4 Avril 68: Martin Luther King est assassiné
  29. Alerte à Versailles: 52 % des Français veulent un nouveau mai 68
  30. Merci Jacques Higelin, esprit de 68 
  31. La grève générale de 36 et ses leçons 
  32. 11 avril 68: attentat à Berlin contre Rudi Dutschke
  33. 17 avril 68: victoire politique sur les massacres du « Mé 67 » en Guadeloupe
  34. Ludivine Bantigny - 1968 : de grands soirs en petits matins - vidéo 
  35. 25 avril 68: le mouvement prend son envol à Toulouse
  36. 29 avril 68: Shadocks contre Gibis
  37. 30 avril 68: Première Partie de la série « 1968 »: Mise en jambe
  38. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  39. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  40. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  41. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  42. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  43. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  44. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  45. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  46. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  47. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  48. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  49. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière

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