15 mai 68: Renault Cléon entre en action

N°52 de ma série "1968" qui comptera plus de 100 articles sur l'année. Ce 15 mai 68 entre dans l’histoire grâce à l’action déterminée des jeunes ouvriers de Renault Cléon, suivis très vite par le gros de la métallurgie. Prochain article: "16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent".

15 mai 2018

Le 15 mai est la journée d’action prévue de longue date par les centrales syndicales contre les ordonnances sur la Sécurité Sociale du 21 août 1967 (voir cet article dans la présente série). Elle ne rencontre pas le succès attendu : quelques débrayages, des délégations et de rares cortèges. 

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Lors débrayage du matin, de jeunes ouvriers courent les ateliers pour inciter tous les ouvriers à la grève et à la formation d’un comité de grève. Un responsable CFDT arrive à les renvoyer au travail. Mais lors du débrayage de l’après-midi, les jeunes obtiennent l’organisation d’un cortège. C’est alors que 200 jeunes ouvriers conduisent le défilé sous les fenêtres de la direction. Les ouvriers demandent que leurs délégués soient reçus. Le directeur refuse. Les chefs de service bloquent les portes à l’aide de barres de fer. Les ouvriers décident alors, comme à Sud-Aviation, que la direction ne bougera pas avant d’avoir reçu les délégués. Puis ils votent la grève avec occupation. La CGT essaiera en vain de faire libérer les cadres le surlendemain 17 mai. Ils ne seront libérés que le 19.

A 23 h, les syndicats publient un tract qui énonce le cahier de revendications: « Réduction du temps de travail à 40 heures sans perte de salaire ; salaire minimum à 1 000 francs ; baisse de l’âge de la retraite ; transformation des CDD en CDI ; accroissement des libertés syndicales. » Il va bien au delà de la question des ordonnances. A minuit la direction sort le même jeu qu’à Sud Aviation: il faut « voir avec Paris ». Les ouvriers décident qu’ils ne libéreront les 12 cadres qu’à satisfaction des revendications. Dans la foulée, un groupe d'ouvriers de Cléon fait irruption sur le nouveau campus de Mont-Saint-Aignan (Rouen). On peut lire ici l'interview de René Cottrez, alors jeune ouvrier, qui raconte la grève de Cléon et ses suites. On peut voir ici un reportage muet de 6 mn sur les grèves en Mai à Rouen réalisé par un militant CFDT.

Dans les deux cas, la manifestation de colère des ouvriers entraine les syndicats réticents à l’action, et les déborde sur les méthodes d’action, quand ce n’est pas sur les objectifs.

Dans la soirée, deux autres grandes boites de la région suivent: Kléber-Colombes à Elbeuf et La Roclaine à Saint-Etienne-du-Rouvray. Le 15 mai voit également l’entrée en grève des 1 800 ouvriers de Lockheed à Beauvais (Oise). Les usines Lockheed à Beauvais et Unulec à Orléans entrent en action.

Dans le même temps…

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Maurice Grimaud, préfet de police de Paris en 1968, commente ainsi le passage sur « la subversion » de l’intervention de Georges Pompidou à l’Assemblée Nationale 15 mai: « L’idée d’un complot international, d’accointances clandestines entre les meneurs parisiens et une ou plusieurs centrales de subversion à Cuba, à Berlin, à Prague, à Pékin ou à Moscou, revient régulièrement dans les pensées et dans les déclarations des dirigeants français. Je relève dans mes notes une conversation téléphonique avec Jean-Pierre Dannaud, directeur du cabinet de Christian Fouchet, un peu plus tard, puisque c’est le 11 mai au matin, au lendemain donc de la première nuit des barricades.

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Il me demande si nous pensons pouvoir trouver quelques preuves d’une interférence étrangère dans ces émeutes : d’où proviennent les fonds ? Où ont-ils appris ces techniques de guérilla ? Je lui réponds qu’à part deux caisses trouvées sur une barricade de produits inflammables d’origine allemande mais que l’on peut se procurer dans plus d’un laboratoire français, je ne décèle guère d’indices d’une “main de l’étranger” dans cette affaire (…) Cependant, le mardi 15 mai, à la tribune de l’Assemblée, dans la grande intervention qu’il fait, après son retour d’Afghanistan et après l’impressionnant défilé du 13 mai, G. Pompidou, revenant sur la nuit des barricades, expose de façon explicite la thèse du complot : “Il y avait encore et ceci est plus grave, des individus déterminés, munis de moyens financiers importants, d’un matériel adapté aux combats de rue, dépendant à l’évidence d’une organisation internationale et dont je ne crois pas m’aventurer en pensant qu’elle vise non seulement à créer la subversion dans les pays occidentaux mais à troubler Paris au moment même où notre capitale est devenue le rendez-vous de la paix en Extrême-Orient. Nous aurons à nous préoccuper de cette organisation pour veiller à ce qu’elle ne puisse nuire à la Nation et à la République.” » (En Mai, fait ce qu’il te plait, 1977, pp.103-104)
Dans ses mémoires, le même Maurice Grimaud dit à propos de l’intervention du ministre de l’Intérieur Christian Fouchet à l’Assemblée ce même 15 mai: « La prestation est jugée médiocre par la plupart des observateurs, Georges Pompidou avait même, au vu de tous, retenu par la manche son ministre pour l’empêcher de retourner au micro répondre aux critiques de la gauche. Ai noté le désarroi du ministre qui est peiné d’avoir été mauvais en face de Mitterrand à la Chambre. » (Je ne suis pas né en
Mai 68, 2007, p. 324)

Le même jour…

  • Appel de la CGT qui définit ses objectifs: Réforme démocratique de l'Université et de l’enseignement, Augmentation des salaires (aucun inférieurs à 600 francs), Abrogation des ordonnances amputant la Sécurité sociale, Plein emploi, Respect et extension des libertés syndicales. 
  • Assemblée générale à l'ORTF pour des "informations honnêtes ».
  • La CFDT affirme à nouveau sa volonté de rapprochement avec les étudiants
  • « progressistes ». Des responsables confédéraux et des militants dialoguent avec les occupants de la Sorbonne. La fédération de la métallurgie conseille même à ses adhérents : « Il serait opportun de développer les débats avec les étudiants, non seulement pour leur dire notre accord sur leurs revendications, mais aussi et surtout pour que nos préoccupations de démocratie dans l’entreprise, du droit au travail, de la démocratisation réelle de l’enseignement soient comprises et partagées par eux. »
  • Au nom de FO, André Bergeron rencontre square Montholon les dirigeants de la CFDT. Il se déclare prêt à appuyer les occupations, mais en restant indépendant de la CGT.
  • Les chauffeurs de taxi de Paris entament la grève
  • La « journée d'action nationale » de la CGT contre les ordonnances tombe largement à l’eau.
  • L’UNEF s’oppose à la tenue des examens
  • En fin de soirée, entre 2 et 300 personnes occupent à Paris le théâtre de L’Odéon.
  • Allemagne de l’Ouest : Pour la seconde fois, le Bundestag discute les lois d’exception. Après l’approbation, les lois devront être « approuvées » par les puissances d’occupation occidentales, pour ensuite passer à nouveau au Bundestag. Manifestations dans toutes les universités allemandes.
  • Italie : « L’Unité » exalte la signature du contrat de travail à la Marzotto. L’accord, passé la veille, est une victoire des ouvriers . Mais en échange, la Marzotto licencie, sans résistance syndicale, 850 ouvriers de l’établissement de Pise.

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50 ans plus tard...

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Articles déjà publiés dans ma série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18. 8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20. A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"
  21. 15 Mars 68: Répression sauvage en Tunisie et rêverie dans Le Monde
  22. 16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam
  23. 18 Mars 68: début du Mai sénégalais
  24. 20 mars 68: Karameh, une victoire de la Palestine 
  25. 22 mars 68: Nanterre allume la mèche
  26. 25 Mars 68 à Honfleur: "Je n'avais pas vu ça depuis 36 !"
  27. 28 mars 68: à Rio l’assassinat d’un étudiant déclenche un mouvement de masse
  28. 4 Avril 68: Martin Luther King est assassiné
  29. Alerte à Versailles: 52 % des Français veulent un nouveau mai 68
  30. Merci Jacques Higelin, esprit de 68 
  31. La grève générale de 36 et ses leçons 
  32. 11 avril 68: attentat à Berlin contre Rudi Dutschke
  33. 17 avril 68: victoire politique sur les massacres du « Mé 67 » en Guadeloupe
  34. Ludivine Bantigny - 1968 : de grands soirs en petits matins - vidéo 
  35. 25 avril 68: le mouvement prend son envol à Toulouse
  36. 29 avril 68: Shadocks contre Gibis
  37. 30 avril 68: Première Partie de la série « 1968 »: Mise en jambe
  38. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  39. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  40. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  41. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  42. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  43. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  44. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  45. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  46. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  47. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  48. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  49. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  50. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  51. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…

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