20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés

N°57 de ma série "1968" qui comptera plus de 100 articles sur l'année. Le 20 mai 68, la grève est généralisée, et avec occupation de l'essentiel des usines, bureaux et universités. Prochain article: "21 mai 68: ORTF et fonctionnaires dans la danse".

20 mai 2018

carte-france-mai-68-ok
Les fédérations syndicales ont consacré le week-end du samedi 18 et du dimanche 19 à préparer la grève du lundi. Avec résultat: le nombre des grévistes atteint 6 millions le lundi 20 mai au soir. Un raz de marée en 6 jours unique dans l’histoire du pays. 

Le secteur automobile, qui avait démarré avec Renault, passe aux mains des ouvriers: le matin même c'est le tour de Peugeot de Sochaux-Montbéliard, la plus grosse usine de France avec Billancourt. Un tract syndical appelait le vendredi précédent à « se tenir prêts » et le lundi matin, la grève avec occupation commence.

citroen
C’est aussi le lundi 20 mai que l’usine Citroën du quai de Javel (Paris) démarre.

A Citroën de Nanterre, ce 20 mai, les ouvriers de l’équipe du matin décident d’occuper. Les contremaîtres, qu’ils appellent les « flics de l’usine », sont remerciés. Sur les quatre mille salariés 65 % de travailleurs immigrés. Aucune grève n’a eu lieu depuis vingt ans dans ce bastion du patronat et sa milice de barbouzes gaullistes et fascistes, la Confédération Française du Travail (CFT). Le PDG Bercot l’a dit: « le profit est la seule et unique règle dans toute action, la seule qui n’admette aucune compromission ».

citroen-occupied

 

A Citroën Levallois il n’y a pas eu d’action revendicative depuis dix-huit ans. Sur 5 000 travailleurs, dont 2 500 immigrés, la répression fait qu’il n’y a que 18 syndicalistes CGT. Le 13 mai, le patron les a lock-outés dès le matin. Mais le 20, après une distribution de tracts par militants CGT extérieurs à l’usine, l’agitation grandit et à 11 h 45 le travail s’arrête et l’occupation commence. 

Ce même jour, la grève démarre à la Lainière de Roubaix, au CEA de Saclay, à la CSF de Brest, chez Michelin à Clermont-Ferrand, chez Dunlop à Montluçon, aux Abattoirs de la Villette à Paris, dans les usines de métallurgie de Saint-Etienne, dans 19 des 21 mines de fer de Lorraine, dans les Mines de charbon de la Loire, les Houillères de l’Aveyron.

La vague emporte ce jour jusqu’à la Banque de France à Paris, et certains théâtres, dont celui de la Porte-Saint-Martin. Jean Ferrat chantera pratiquement seul ce soir là, mais pour verser la recette aux grévistes…

Le 20 mai, les transports en commun sont paralysés dans tout le pays. Des gens font la queue devant les banques, de nombreux sièges sont occupés. Les embouteillages, pendant qu’il y a encore de l’essence, deviennent monstres aux portes de Paris. Les femmes se précipitent dans les magasins, les hommes aux postes d’essence. Les raffineries de pétrole sont immobilisées: Marseille, Lyon, vallée de la Seine à Paris au Havre, Shell Berre de Marseille.

Toutes les grandes villes sont paralysées. Ci-dessous les exemples de Lyon et Grenoble

Rétro Mai 68 : Les mouvements sociaux à Lyon et à Grenoble - archive vidéo INA © Ina Politique

Il faut sans cesse le répéter: 1968, ce ne sont pas des évènements au Quartier Latin, c’est avant tout la plus grande grève générale de l’histoire de France. Ce n’est pas seulement Paris, c’est un mouvement qui embrase toute la France. Prenons les six exemples qui suivent, dans six régions différentes. 

Sambre et Meuse (Côtes du Nord)

C’est ce 20 mai que la première usine, Sambre et Meuse, se met en grève dans le département des Côtes du Nord. Le développement de la grève générale est bien retracé par le texte« Le mouvement social de mai-juin dans les Côtes du Nord » de Alain Prigent. On lira aussi avec intérêt « Mai 1968 dans les Côtes-du-Nord » de Christian Bougeard. 

cadences
En voici un extrait: « Depuis le 17 mai, des débrayages sont signalés dans les entreprises. Des comités et des piquets de grève s’organisent partout les 20 et 21 mai, alors que la paralysie gagne le pays. Sans rencontrer d’opposition, l’extension du mouvement qui se généralise en trois jours est beaucoup plus rapide qu’en 193617 : à Saint-Brieuc, la grève illimitée démarre à Sambre-et-Meuse (sans occupation), puis touche Chaffoteaux ; des Ponts-et-Chaussées, elle s’étend aux PTT, aux transports, aux banques, aux employés municipaux… Le 22, des manifestants extérieurs déclenchent le mouvement au Joint Français, dans les garages, chez Star à Trémuson. À Lannion, 1 500 personnes du CNET et des usines ont manifesté le 21 mai, de même que 800 lycéens de Pavie à Guingamp où la grève est générale. Le 22, elle est quasi-totale à Dinan où tous les syndicats, y compris la CFTC, appellent à un meeting commun à 15 heures. Le mouvement est plus fort et mieux structuré dans l’ouest des Côtes-du-Nord, plus à gauche. Des comités de grève centraux, à Lannion et à Guingamp, cantonaux à Paimpol, s’installent dans des locaux municipaux et siègent en permanence, organisant meetings et manifestations quotidiennes (2 500 à 3 000 personnes à Lannion le 22 mai, 3 000 à Dinan le lendemain). Il devient évident que le mouvement prend son autonomie vis-à-vis des événements parisiens, s’inscrivant dans une vague de fond nationale. » 

Société Cadoux (St-Pierre-des-Corps, Indre et Loire)

Regardons maintenant les préparatifs, le démarrage le 20 mai et l’occupation jusqu’au 24 juin d’une entreprise industrielle en province de 850 travailleurs, la société Cadoux, à St-Pierre-des-Corps, commune limitrophe de Tours (Indre et Loire) . Extrait du témoignage de Jacques Trégaro, alors délégué du personnel (CGT): 

patron
« Après un large débat, le syndicat CGT de l’usine décide de soumettre dés le lundi matin 20 mai un plan de travail en vue de permettre la décision collective de l’action, (celui-ci sera distribué dans un tract au personnel à l’entrée de l’usine, avec le cahier des revendications)

1. Dés l’embauche de 7h à 10h, l’ensemble des délégués CGT organisent des réunions dans tous les services et bureaux, pour et avec tous les travailleurs, discuter et recevoir leur opinion sur les modalités de l’action à envisager à l’intérieur de l’entreprise et sur les revendications.

2. A 10h la CGT invite l’ensemble des responsables syndicaux et délégués des organisations syndicales (CGC et FO) à une assemblée afin de se mettre d’accord dans l’unité la plus large, sur les propositions d’action, qui nous auront été soumises, au cours des réunions des services et bureaux.

3. A la suite de cette intersyndicale nous proposons une assemblée générale de tout le personnel pour faire le point de nos discussions de la matinée et passer à l’application des décisions par un vote à bulletin secret.

Ce plan fut scrupuleusement appliqué, d’autant plus rapidement, que pendant que nous étions réunis en intersyndicale, impatients de connaître nos propositions d’action, les ouvriers avaient déjà cessé spontanément le travail et s’étaient rassemblés dans la cour de l’usine devant le local syndical où nous étions réunis.

La grève et l’occupation de l’usine furent votées à la majorité du personnel ouvrier par 532 voix sur 730 personnes à l’effectif, ce jour là. Les techniciens et les cadres votant, pour leur part, pour une grève limitée de 36 h.

A 12 h ce lundi 20 mai 68, l’usine était occupée et placée sous la responsabilité du comité de grève, composé des représentants des syndicats de l’entreprise et de grévistes volontaires.

La mise en place de ce comité de grève intersyndical ne supprimait pas l’activité et l’expression de chaque organisation, au contraire. La démocratie syndicale (débats et consultation des syndiqués) était renforcée, préfigurant les libertés syndicales dans l’entreprise, acquises suite aux grèves de mai et juin 1968.

Le comité de grève se réunira régulièrement deux fois par jour ( 9h et15h) pendant toute la durée du conflit, assurant démocratiquement la gestion de toutes les questions de politique syndicale, de sécurité, d’organisation de la vie dans l’usine, de la solidarité, des relations extérieures.

Sa première mission fut de déposer à nouveau les revendications et d’informer le Directeur de la décision des grévistes de cesser le travail et d’occuper jour et nuit l’entreprise jusqu'à satisfaction des exigences du personnel.

Il lui fut également précisé qu’il pourrait librement accéder à son bureau, durant les heures habituelles de travail de l’entreprise, et que nous restions disponible pour négocier à tout moment de jour comme de nuit. Négociation qu’il refusait au prétexte « qu’on ne négocie pas sous la pression »

La direction ne réagira officiellement que le 22 mai, dans une note de service, dénonçant une grève avec occupation des locaux qui paralyse l’activité de l’usine, et les entraves à la liberté du travail. Elle demandera « à tous les grévistes d’évacuer immédiatement l’usine et que la liberté du travail soit respectée par tous et pour tous ».

La prise du « pouvoir » étant effectuée, il fallu s’organiser, dresser les listes des permanences pour la garde de l’usine jour et nuit. Trois périodes horaires furent établis 4h-12h, 12h-20, 20h-4h. Le service de permanence comprenait plusieurs affectations, avec des responsables désignés pour chaque poste.

*Le poste de garde, entrée principale de l’usine avec poste téléphonique interne et externe où se trouvait le chef du poste et deux adjoints.

*La salle de permanence du comité de grève avec deux responsables.

*Le réfectoire avec un membre de la commission ravitaillement.

*Le Poste de secours avec deux secouristes (pompiers volontaires de l’usine)

Dans l’enthousiasme général, les travailleurs vont spontanément s’inscrire sur ces listes, et chacun va assurer avec esprit de responsabilité les tâches qui lui sont confiés, tout en faisant preuve d’imagination pour répondre aux problèmes qui ne manquent pas de surgir dans un tel contexte totalement nouveau pour tous, y compris les premiers responsables, que nous étions.

Aux premières heures de l’occupation, les couleurs sont hissés sur le toit de l’usine, le drapeau rouge symbole de la révolution en haut du mât et le drapeau tricolore juste en dessous. Ce qui fera dire plus tard au directeur de l’époque que nous avions mis le drapeau français « en berne » Nous étions évidemment très loin d’un tel état d’esprit, bien au contraire, étant donné notre enthousiasme à ce moment.

Il faut souligner cette conscience ouvrière, qui conduit chacun, pour assurer le maintient en l’état de l’outil de travail, et la sécurité des installations, à retourner à son poste de travail abandonné précipitamment quelques heures plutôt. L’outillage fut rangé, les machines mises à l’arrêt et graissées, les lieux nettoyés, ils le seront régulièrement pendant toute la durée des cinq semaines d’occupation.

Comme exemple du souci de protection des équipements citons les camarades de l’entretien, qui au terme de la première semaine de grève, nous avisèrent qu’ils pensaient nécessaire de vidanger les circuits de refroidissement des quatre compresseurs pour éviter tout problème, à la remise en marche.

Durant ces journées chacun va faire plus ample connaissance avec ses collègues de travail, au cours de discussion souvent animées ou pendant des moments de détente (jeux de cartes, de boules ou autres sports) »

St Just en Chaussée (Oise)

Suivons dans la vidéo ci-dessous l’ambiance de la mobilisation dans un village de 3700 habitants du Plateau picard, St Just en Chaussée (Oise)

mai 68, Saint-Just-en-Chaussée © Roland Gardin

Tréfimétaux (Le Havre) 

travailler-pistolet-dans-le-dos
Au Havre, au soir du 20 mai, soixante-dix usines sont occupées. En moins d’une semaine, tous les secteurs d’activité, toutes les corporations sont touchées, et pour la première fois depuis 1936, nous avons conscience que les patrons, attachés à leur sacro-saint « droit de propriété » sont mis « hors les murs », raconte ici Jacques Defortescu, salarié de Tréfimétaux et membre du bureau de l’UL CGT. On peut voir ici un reportage de Albert Perrot, alors délégué syndical CGT à l'usine Dresser. 

 

Sud-Aviation Toulouse

Le 20 mai les travailleurs de Sud-Aviation sont près de 63% à se déclarer pour la grève illimitée, comme on peut le lire dans un texte sur Toulouse et Sud-Aviation occupée. Extraits:

« Depuis le début des années 1960, la conflictualité connaît un regain sensible à Sud-Aviation. Celui-ci se traduit notamment par une multiplication des grèves pour les salaires ou l’obtention d’un accord d’entreprise. La pratique du « tam-tam », qui consiste pour les travailleurs des ateliers à taper sur des morceaux de tôle au signal d’un délégué, se développe de manière importante ; elle montre la volonté des salariés de retourner les conditions de travail et le bruit qu’ils subissent au quotidien contre la hiérarchie…

À Toulouse, si la situation reste calme après la très forte mobilisation du 13 mai (98% de grévistes), un événement met toutefois le feu aux poudres. Le 15 mai, la direction propose à ceux qui le désirent de venir récupérer la journée de grève le samedi 18 mai… Dans un contexte de mobilisation croissante au plan national, les choses s’accélèrent. Le lundi 20 mai, un référendum est organisé sur l’opportunité de se joindre au mouvement interprofessionnel. Ils sont près de 63 % à se déclarer pour la grève illimitée, ce qui traduit une certaine opposition à la grève d’une partie des salariés. Elle peut s’expliquer en partie par la composition sociale de la main-d’œuvre mobilisée pour la conception, la fabrication et l’assemblage des avions à Toulouse…

Un Potez 840 en panne est réparé et convoie la délégation chargée des négociations avec la Direction générale, à Paris. Celles-ci débutent le 3 juin 1968 au Siège social que les délégués refusent de quitter le soir même. Ils sont évacués le lendemain par les forces de l’ordre…

Finalement, de nouvelles négociations se tiennent à partir du 7 juin entre le « livide » Maurice Papon (pour reprendre les mots d’un négociateur syndical) et les délégations de chacun des établissements de l’entreprise. La reprise du travail intervient le 10 juin 1968, après 22 jours de grève. Un compromis de presque trois pages dévoile des avancées quantitatives et qualitatives (salaires, primes, RTT, mensualisation, etc.), et signe d’une victoire de poids, le paiement d’une partie des jours de grève.

L’occupation des usines a représenté un moyen d’action offensif et responsable, basé sur un consensus entre les organisations syndicales de diverses tendances qui assurent la conduite du mouvement. Elle a permis non seulement aux salariés d’imposer leur point de vue, mais aussi de s’organiser, de débattre et de vivre le moment de manière intense… »

Roussel- Uclaf à Romainville

vive-les-occupations-dusines-229x300
Ce 20 mai est aussi la date d’occupation de Roussel Uclaf à Romainville. Devenue HMR, puis Aventis en 1998. Le site de Romainville sera fermé et l’entreprise fera l’objet d’une OPA de Sanofi SynthéLabo. La grève occupation est décrite dans cet entretien avec quatre acteurs alors militants de la CGT: Roussel Uclaf : une histoire riche et mouvementée. En voici des extraits: 

« L’occupation, le lundi 20 mai, s’est faite spontanément, il y a eu un mouvement auquel personne ne s’est opposé, même les gardiens se sont contentés de faire le gros yeux. Les choses étaient mûres…Le directeur s’est trouvé enfermé, toute la journée dans son bureau. Et quand on l’a mis dehors, ce fut un formidable sentiment de liberté !…Le plus impressionnant était les AG par services, qui témoignaient d’une libération de la parole. Tout était discuté, par exemple la redéfinition des qualifications. On en est sorti avec un cahier de revendications pour des années. C’était l’amorce d’une démarche autogestionnaire et la prise en charge par le bas de toutes les tâches : s’occuper des animaux, la sécurité, qui la nuit obligeait à des rondes toutes les heures, compte tenu des produits dangereux accumulés…

Mais il est vrai que nous avons vécu mai 68 de manière très interne à l’entreprise. Ainsi il y a eu très peu de rapports avec les entreprises du coin, qui étaient toutes de petites boîtes, ni non plus avec les autres entreprises de la chimie. Pour des raisons politiques et culturelles, sans doute, et aussi du fait de l’ampleur des tâches qu’il fallait assumer au sein de l’entreprise…

Par rapport aux étudiants, l’attitude était ambivalente. On suivait dans la presse, il y avait de la sympathie, et une solidarité forte face à la répression et pour un mouvement qui affrontait le pouvoir en place, et on participait aux manifs. Des grévistes allaient parfois au Quartier Latin... pour voir. Et dans le même temps une certaine méfiance à l’encontre des dirigeants de ce mouvement, voire de l’agacement quand on venait nous diffuser des tracts nous expliquant ce qu’on devait faire !…

Plusieurs fausses annonces de reprise avaient été lancées par la direction. Une première tentative d’intervention policière avait facilement été repoussée en utilisant les lances à incendie. Une autre fois les CRS s’étaient présentés. En fait, l’exaspération était grande à partir du sentiment qu’on allait être contraints de reprendre sans avoir rien obtenu de sérieux. C’est à ce moment que la proposition a été évoquée au comité de grève de préparer du « sulfate » de CRS, c’est-à-dire d’utiliser les bonbonnes d’acide…En fait, la police est intervenue de manière assez militaire : en pleine nuit, un bulldozer a enfoncé un mur, ils sont entrés en force et, sans qu’il y ait d’affrontements physiques, la plupart des occupants ont été arrêtés et emmenés à Beaujon…

Ceux qui n’avaient pas été arrêtés, ont réalisé un tract dans la nuit. Et le matin ils l’ont diffusé à ceux que la direction avait appelé à venir travailler. Grévistes et non grévistes se sont retrouvés sur l’exigence de la libération de ceux qui avaient été emmenés à Beaujon. Bref, on se retrouvait plus unis, au grand dam de la direction. Du coup on a été immédiatement relâchés, et la direction était obligée de comprendre qu’elle avait sous estimé le degré d’exigence et d’unité du personnel. La nécessité d’un plus dans ce qui avait été obtenu s’est imposée. Ce furent des augmentations de salaires substantielles, étalées sur 2 ans, des libertés syndicales (réunion sur le temps de travail, liberté de diffusion de tracts...), des droits en matière de formation... Et la disparition de toutes le mesures vexatoires : les fouilles, les petites divisions entretenues...Bref, un vent de liberté ! Et certains qui voyaient rabattu leur caquet ! »

Ce lundi, Georges Séguy, secrétaire général de la CGT, fait devant les travailleurs de Billancourt un discours qui donne la mesure de l’inquiétude de la bourgeoisie et des bureaucrates. Il affirme que la grève doit rester revendicative et « tout mot d’ordre irresponsable, aventurier et provocateur tel que celui d’insurrection ne peut que faire le jeu du gouvernement et du patronat », que les revendications de la CGT n’ont rien à voire avec des « formules vagues telles que la cogestion, les réformes de structures, la promotion, etc. » et qu’il est urgent de réunir partis de gauche et syndicats pour mettre au point « un programme commun de gouvernement d’un contenu social avancé ». Autrement dit, tout doit être mis en oeuvre pour éviter la révolution sociale inscrite dans les objectifs de la CGT !

Les bureaucrates ont en effet de quoi s’effrayer, vue la façon dont la grève a démarré, indépendamment d’eux, puis la force qu’elle acquiert. L’ouvrage « Les grèves en Mai 68 en France» (Echanges et mouvement, Mai 2003) rend largement compte de cette situation. Voici quelques extraits:

« Bien sûr, tous les démarrages de grève de ce lundi n’obéissent pas purement et simplement aux calculs politiques des partis et des syndicats. Répétons que ceux-ci ne se livrent à ces petits jeux de pouvoir que sous la poussée d’un mouvement social de base qui les effraie. Par exemple au siège social des Assurances générales de France (AGF), à Paris : avec l’aide du Mouvement du 22-mars, un tract est distribué pour appeler le personnel non pas à la grève mais ... au dépassement de la grève : « La grève est dépassée, il faut tout remettre en route par et pour nous-mêmes. » Cette initiative est principalement portée par des jeunes, syndiqués ou non, et les bureaucrates syndicaux suivent prudemment…

Un autre est celui de l’usine de Clamart de Schlumberger, où il n’y a pas de salaire inférieur à 1 200 F. Les 477 employés, dont 85 ingénieurs et 180 techniciens, votent le 20 mai la grève avec occupation, avec des revendications qui visent la réforme des relations hiérarchiques et le changement de gouvernement…

Cela dit, ce lundi 20 mai, l’initiative des syndicats fut omniprésente, pour prendre le train avant qu’il ne parte sans eux…

Même réunion de préparation dans le cas d’un centre de révision d’Air France (1 000 salariés). La CGT avait tout préparé et « le déroulement de l’action était minuté ». La grève illimitée avec occupation est votée à main levée.

A la CSF de Brest (1 100 salariés, dont 600 ouvriers), le week-end a également été consacré par la CFDT à la préparation de la grève…Le lundi 20 à 8 heures, l’appel à la grève est massivement suivi…

Parfois, les syndicats font preuve d’un militantisme très résolu pour étendre les grèves. Non seulement ils ont, ainsi qu’on l’a vu, des instructions pour cette extension, mais il y a aussi rivalité entre eux pour gagner - et syndicaliser - de nouveaux grévistes…Ecoutons un membre de l’Union départementale CFDT d’Elbeuf :

« Nous, sur Elbeuf, on n’était pas très au point. L’Union locale était faite de militants assez âgés, pas très en prise sur les réalités. On ne savait pas comment faire pour se placer au départ... Surtout que l’usine Rhône-Poulenc s’y mettait. Alors, il y a un militant de l’EDF qui était chef de district à Elbeuf, qui rentrait de Paris. Je lui pose la question : “Est-ce que tu es disponible ?” Il me dit : “Oui, vous pouvez disposer de moi.” Je lui dis : “Bon, tu prends les affaires en main à Elbeuf.” Alors il avait les grands moyens puisqu’il avait la voiture à antenne radio de l’EDF. Il avait le pouvoir de couper le jus aux patrons. Alors il a passé toute la nuit de dimanche à lundi à faire mettre en grève toutes les boîtes. A celles qui résistaient, il donnait un coup de semonce, une coupure de courant. Alors là, il a mobilisé même des étudiants pour arriver à tenir les affaires. La CGT, elle avait employé des moyens encore plus radicaux. Eux, ils avaient un camion. Ils arrivaient dans une boîte, ils disaient aux gens de s’arrêter de travailler, ils les mettaient dans le camion et ils les menaient au local (de la CGT) et puis ils leur donnaient la carte syndicale. Alors, à cette cadence, ils ratissaient les boîtes. Il y avait des dockers, certains avec même des manches de pioche, et ça y allait à la manœuvre ! C’était opérationnel. Toute la journée ils ont fait ça dans les boîtes d’Elbeuf qui n’étaient pas syndiquées, sauf Rhône-Poulenc. Alors on a essayé nous aussi de syndiquer les gens, de s’implanter dans les boîtes et puis d’arriver à monter des sections. Très vite on a eu sept ou huit boîtes. Après il a fallu organiser tout ça. Ça n’a pas été simple. Après Mai, c’est retombé. »

Est-ce le même type de concurrence intersyndicale qui explique les conditions dans lesquelles la grève démarre à Rhône-Poulenc-Vitry ? Le vendredi 17 en fin de journée, l’intersyndicale réunit les travailleurs pour leur faire voter la grève et l’occupation. La participation est de 50 % à 60 %. Le vote fait apparaître une majorité de 60 % en faveur de la grève et de l’occupation immédiate. Comme les syndicats ont placé la barre à deux tiers des voix, on ajourne à lundi. Mais le samedi, une réunion intersyndicale décide de la grève avec occupation pour le lundi. Et la CGT propose aussitôt aux autres syndicats une structure d’occupation en comités de base chapeautés par un comité central, structure tout ce qu’il y a de plus démocratique - nous y reviendrons. Cette proposition surprenante de la part de la CGT aurait pour but d’ennuyer les autres syndicats. Démocratie pour démocratie, au cours d’une réunion intersyndicale du dimanche 19 où elle a la majorité, la CGT flanque discrètement les comités de base d’un comité exécutif où ne siège aucun membre du comité central, et seulement des syndicalistes…

Répétons que toutes ces manœuvres des syndicats n’expliquent pas le développement de la grève, ni sa rapidité. Elles sont simplement une indication que, cette fois, les syndicats ne jouent pas contre la grève, mais ont chacun des raisons d’y pousser et de s’y pousser. 

Certes, il y a parfois des erreurs de perception de la part des syndicats. A la CGCT (1 500 salariés), la CFDT et la CGT proposent un quart d’heure de débrayage ! Les travailleurs présents à ce meeting du lundi 20 mai imposent la grève illimitée. A Nord-Aviation (Châtillon-sous-Bagneux, Hauts-de-Seine), les syndicats se sont opposés à la grève avec occupation le vendredi 17. Le lundi 20, ils la font voter. Mais de façon générale, les syndicats épousent bien la vague montante des grèves, d’autant que les salariés sont tenus au courant de l’extension des grèves heure par heure par les radios. Les ventes de poste à transistors atteignent 400 000 exemplaires en une semaine, contre un rythme annuel normal de 250 000 ! Et, en ce début de deuxième semaine de grève, les syndicats se coulent bien volontiers dans la vague. »

Dans le même temps…

Grande assistance venue écouter Jean-Paul Sartre à la Sorbonne dans la soirée. Dans le grand amphithéâtre certains jeunes sont juchés sur les épaules du Cardinal Richelieu et Robert de Sorbon ou assis sur les genoux de Blaise Pascal et René Descartes. Extrait: 

« Il est évident que le mouvement de grève actuel a eu son origine dans l’insurrection des étudiants. La CGT a une position de suivisme. Il lui a fallu accompagner le mouvement pour le coiffer. Elle a voulu éviter surtout cette démocratie sauvage que vous avez créée, et qui dérange toutes les institutions. Car la CGT est une institution. Ce qui est en train de se former, c’est une nouvelle conception d’une société basée sur la pleine démocratie, une liaison du socialisme et de la liberté… Car socialisme et liberté sont inséparables. La dictature du prolétariat, cela veut souvent dire dictature sur le prolétariat. Je n’appelle gauche ni la SFIO ni la Fédération […] Ce qui me semble le plus important, c’est qu’actuellement les fils de la bourgeoisie s’unissent aux ouvriers dans un esprit révolutionnaire. […] Ce qu’il y a d’intéressant, dans votre action, c’est qu’elle met l’imagination au pouvoir. Vous avez une imagination limitée comme tout le monde, mais vous avez beaucoup plus d’idées que vos aînés. Nous, nous avons été faits de telle sorte que nous avons une idée précise de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. Un professeur dira : “supprimer les examens ! Jamais. On peut les aménager, mais pas les supprimer !” Pourquoi ? Parce qu’il a passé des examens pendant la moitié de sa vie. La classe ouvrière a souvent imaginé de nouveaux moyens de lutte, mais toujours en fonction de la situation précise dans laquelle elle se trouvait. En 1936, elle a réinventé l’occupation d’usines parce que c’était la seule arme qu’elle avait pour consolider et pour exploiter une victoire électorale. Vous, vous avez une imagination beaucoup plus riche, et les formules qu’on lit sur les murs de la Sorbonne le prouvent. Quelque chose est sorti de vous, qui étonne, qui bouscule, qui renie tout ce qui a fait de notre société ce qu’elle est aujourd’hui. C’est ce que j’appellerai l’extension du champ des possibles. N’y renoncez pas. »

Le même jour…

  • Les syndicats enseignants lancent un ordre de grève à partir du 22 mai
  • Les CAL lancent un mot d’ordre d’occupation des lycées, suivi dans de nombreux lycées dans la nuit même.
  • L’opposition réclame le départ du gouvernement et des « élections générales Le secrétaire général du PSU, Michel Rocard, parle de « situation révolutionnaire » et appelle à créer des comités d’action ouvriers-étudiants. Le PCF appelle à la constitution de « Comités d’action pour un Gouvernement populaire et démocratique ». 
  • Télégramme du Comité d’occupation de la Sorbonne au bureau politique du Parti communiste de l’Union soviétique, le 20 mai 1968: « L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste. »
  • Vietnam : La Pravda publie une interview anonyme, d’un sergent des opérations spéciales US au Vietnam, où sont dénoncés les carnages des civils.
  • Etats-Unis: la tension raciale grandit à nouveau, après l’assassinat d’un jeune noir à Maryland, de la part de la police. A Washington, les journaux poussent à la destruction de Résurrection City.

*****************************

50 ans plus tard...

*******************************

Ma série « 1968 »

- Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans la Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 
  19. 19 mai 68: Cannes a l’eau

La Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles, commencera le 1er Juillet.

Bonne lecture. Merci pour vos commentaires. Merci aussi de diffuser.  

JAMAIS COMMÉMORER. TOUJOURS S'UNIR POUR NE PAS SUBIR !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.