11 avril 68: attentat à Berlin contre Rudi Dutschke

N°32 de ma série "1968". Le 11 avril 68, Rudi Dutschke, leader du mouvement étudiant et de la gauche révolutionnaire, est victime d'un attentat, suite à une campagne de presse du magnat Springer. Les protestations embrasent l'Allemagne, et suscitent une vague de protestation immense. Prochain article: 17 avril 68: victoire politique sur les massacres du « Mé 67 » en Guadeloupe.

11 Avril 2018

La presse Springer appelle au meurtre 

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Le 11 avril 68, au centre de Berlin, Rudi Dutschke s'apprête à pénétrer dans le siège de la SDS (Sozialistischer Deutscher Studentenbund), l'organisation étudiante dont il est un porte-parole remarquable (j’ai eu l’occasion de l’entendre à Berlin). Josef Bachman, un jeune travailleur berlinois lui tire trois balles dans la tête. Rudi Dutschke est très grièvement blessé, il survit difficilement et meurt en décembre 1979 des séquelles neurologiques de la tentative d’assassinat. Cette même année, il avait participé à la création du parti Les Verts (Die Grünen).

Josef Bachman est arrêté le jour de l’attentat par la police allemande. Il a sur lui une photo de presse de la victime, et un exemplaire de la feuille d’extrême-droite Nazionalzeitung.Alors qu’il est condamné à la prison pour sept ans, Dutschke prend contact avec son agresseur, lui explique qu'il n'a pas de ressentiment, et tente de le convaincre de lutter pour le socialisme. Bachmann se suicide en prison en février 1970. Dutschke se reproche de ne pas lui avoir écrit plus fréquemment : « La lutte pour la libération vient juste de commencer; malheureusement, Bachmann ne pourra plus y participer…».

Le lendemain de l’attentat, les militants allemands désignent le responsable intellectuel, le magnat de la presse Axel Springer, dont les journaux sont déchaînés contre le mouvement étudiant et son leader. Le torchon à scandale Bild Zeitung, qui 50 ans plus tard sévit toujours, venait de titrer: « Il faut en finir avec Dutschke maintenant ! ». Rudi Dutschke avait dénoncé la campagne du groupe de presse contre les étudiants l'année précédente, lors de l’assassinat de l'étudiant Benno Ohnesorg lors d'une manifestation contre le Shah d’Iran.

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La police reçoit ce 2 juin 1967 à Berlin l’ordre de vider les rues et diffuse par radio un message selon lequel « deux policiers avaient été agressés par des étudiants ». C’est un mensonge qui conduit inévitablement à la violence. Benno Ohnesorg, de la SDS, reçoit des coups terribles et tombe. Un autre policier arrive, sort son arme et le tue comme au bon vieux temps. Le maire de Berlin, Alberts, dénonce l’assassinat. Il est alors remplacé par un social-démocrate prête-nom, Schultz. Le pouvoir est en fait à Berlin, aux mains du sénateur chargé de l’Intérieur, Neubauer, dénoncé par la SDS comme un « national-socialiste », de fait situé pour le moins à l’extrême droite du Parti social-démocrate allemand (SPD)…

 L’attentat contre la vie de Rudi Dutschke déclenche une immense vague de manifestations en Allemagne qui fera deux morts et plusieurs centaines de blessés.  A Berlin, ils tentent de prendre d'assaut le siège des éditions de Axel Springer, qu'ils accusent d'avoir attisé la haine de la population contre leur leader. Dans une trentaine de villes allemandes, les manifestations étudiantes tournent à l'affrontement avec les forces de l’ordre, connues comme « les émeutes de Pâques ». La répression est brutale, et met un terme aux manifestations massives. La dernière a lieu à Bonn, le 11 mai 1968, et réunit une centaine de milliers des personnes.

En France, dès le surlendemain de l’attentat, la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR) organise avec des libertaires une manifestation à Paris aux cris, comme en Allemagne, de « Springer assassin ! ».

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Voici le récit de Daniel Bensaid: « Nous parvint la nouvelle de l’attentat contre Rudi Dutschke, abattu par un tireur alors qu’il circulait à bicyclette dans les rues de Berlin. Il était dans le coma, entre la vie et la mort. Nous le revoyions, plein d’entrain, galvanisant la manif de Berlin pour le Vietnam. Avec les anars, nous sommes partis aussitôt manifester devant l’ambassade d’Allemagne. Le petit cortège rechignait à se disperser. Une consigne transmise de proche en proche fixa un nouveau rendez-vous sur le Boul’Mich. Là, la police voulut s’interposer. Son intervention mit la petite troupe en fureur. À l’angle de la rue des Écoles, on fit projectile de tout : à la terrasse du Sélect Latin, verres, tasses, carafes, chaises, guéridons se mirent à voler. Les panneaux de signalisation furent renversés, les grilles de fonte arrachées au pied des arbres. C’était un de ces moments imprévisibles où la peur du képi et de la matraque s’évapore comme par enchantement. On se sent soudain invulnérable. On ne comprend qu’après coup ces signes imperceptibles qui annoncent un changement imminent du fond de l’air. La manifestation de Berlin apparaît ainsi a posteriori comme une sorte de prologue à Mai 68, et les échauffourées pascales du quartier Latin comme la préfiguration des barricades de la rue Gay-Lussac. » Lire le compte-rendu des mobilisations en Allemagne et au delà dans les pages 4, 5, et 6 du numéro de Mai 68 d’Avant-Garde Jeunesse (JCR). 

Un bref reportage du JT du 13 avril montre des images de la manifestation de soutien à Amsterdam et à Paris. Les photos ci-dessous sont un partie du cortège agressé par la police sur le Boulevard St Michel à Paris. 

La mobilisation en solidarité avec les étudiants allemands est d’autant plus importante que les mouvements qui luttent contre la guerre au Vietnam et plus largement contre l’impérialisme ont tissé des liens dans toute l’Europe, et singulièrement avec le SDS. La JCR et les étudiants du PSU viennent même  de participer au Congrès International Vietnam à Berlin comme le décrit un article précédent. Dans ce reportage alternent mobilisations, notamment pour la victoire du Vietnam et interviews d'étudiants allemands dont trois s'expriment en français.

Que veut la nouvelle gauche en Allemagne ?

La naissance du SDS marque un tournant dans l’histoire de l’Allemagne. Hannah Arendt prédit même, dans une lettre à Karl Jaspers, que « les enfants du siècle prochain apprendront l’année 1968 comme nous avons appris l’année 1848 ». 

La contestation des étudiants et intellectuels allemands est nourrie par les théories de l’Ecole de Francfort (Institut für Sozialforschung) comme l’explique ce document. Max Horkheimer, Theodor Adorno et Herbert Marcuse notamment y ont développé une théorie du nazisme comme mutation du capitalisme, faute de son dépassement, et une critique du stalinisme, caricature du communisme.

Le contexte n’est pas celui du reste de l’Europe. Le SDS, c’est la génération née durant la guerre ou au lendemain qui découvre une Allemagne soumise aux Etats-Unis. Les jeunes allemands savent que leurs parents n’ont pas réussi à résister au fascisme, ou pire en étaient complices, et que cette démocratie factice sous occupation US est loin d’être un rempart au fascisme. D’où peut-être une volonté farouche de combattre qui conduira certains au terrorisme, comme d’ailleurs, pour les mêmes raisons, en Italie. 

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Cette nouvelle gauche est essentiellement un mouvement estudiantin, avec peu de soutien chez les travailleurs. Sur le front intérieur, elle se bat contre contre la société de consommation, l’autoritarisme, la morale hypocrite, le passé national-socialiste de bien des personnalités politiques et économiques, l’adoption de lois d’Etat d’urgence (« Notstandsgesetze ») et bien sûr, contre des institutions universitaires au service de l’accumulation capitaliste. Sur ce dernier point voici un reportage sur l’Université critique de Berlin. "Tous parlent du temps, pas nous" proclame l'affiche fameuse ci-dessus du SDS.

Elle se bat aussi contre la guerre au Vietnam et l’impérialisme. On peut lire ici de brefs extraits du principal écrit de 1968 de Rudi Dutschke, « Les contradictions du capitalisme tardif, les étudiants antiautoritaires et leur rapport au Tiers-Monde. »

Elle se bat enfin contre la caricature de socialisme que constitue la RDA et le stalinisme en général . Rudi Dutschke défend une République des Conseils, inspirée de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Dans un entretien avec Jacques Rupnik en 1978 à l'occasion du dixième anniversaire de Mai 1968, il déclare que l'événement marquant de 1968 n'est pas Paris, dont il n’a pris connaissance des événements qu’à partir de son lit d’hôpital, mais Prague, où la tentative de rendre le socialisme davantage humain représente le contraire absolu de la ligne stalinienne défendue par la majorité de la gauche française…

Origines du SDS

Avant les années 60, les étudiants soutiennent les deux partis politiques la CDU/CSU et le SPD, dont les dirigeants sont cooptés par les États-Unis. Le SDS, fondé en 1946 est l’organisation étudiante du parti social-démocrate (SPD), chargé de formater des cadres du parti. Mais en 1959, avec l’adoption du « programme de Bad Godesberg », le  SPD ne se revendique plus comme parti ouvrier et accentue sa politique de collaboration réformiste. Le SDS maintient au contraire son orientation socialiste et continue sa campagne contre le réarmement de l’Allemagne et contre l’arme atomique. Il est exclu du SPD en 1960. 

Le SDS devient alors la seule organisation d’opposition légale, le Parti Communiste étant toujours interdit, rôle renforcé par l’entrée du SPD dans la grande coalition en 1966 avec les chrétiens-démocrates du CDU.  

Parallèlement, au début des années 60 nait à Munich un groupe critique dit Subversive Aktion, issu du courant situationniste. Il pratique les happenings et actions spectaculaires comme par exemple, le 5 mai 1964, lors d’un Congrès de marketing, la distribution de tracts et la diffusion d’une composition musicale mélangeant la Passion de St Mathieu de Bach avec Surfin’Bird des Trashmen. Son objectif est le développement d’une avant-garde culturelle. 

En 1962, Dutschke fonde à Berlin avec Bernd Rabehl un groupe de la Subversive Aktion. Ce groupe de Berlin est différend. Il allie la provocation situationniste et un combat de classe, pratiquant l’action de masse anti-impérialiste et anticapitaliste. Le groupe intègre en 1964 la section berlinoise du SDS. Dutschke est élu membre du Conseil politique.

Le 18 décembre 1964, Moïse Tschombé, président du Congo et commanditaire de l’assassinat de Patrice Lumumba, est en visite officielle. A Munich, la Subversive Aktion jette vers lui des fumigènes et boules puantes. A Berlin, les manifestants enfoncent la protection policière, jettent des tomates, et finissent  par être brutalement dispersés. Le SDS rassemble alors environ 3000 personnes. Rudi Dutschke, venant de la Subversive Action, devient vite un de ses dirigeants.

La grande coalition de 1966 provoque la création d’une opposition syndicale. Elle est facilement canalisée entre 1967 et 1968. Par contre le mouvement étudiant et le SDS continuent à se développer. Le gouvernement, pour le contrer, instaure un maccarthysme dans la fonction publique ("l’interdiction professionnelle") et des lois d’exception contre les contestataires votées fin 1967.

Les affrontements avec la police culminent le 4 novembre 1968 avec la « Schlacht am Tegeler Weg », où le bilan est de 130 policiers et 21 manifestants blessés. La devise est désormais « Macht kaputt, was euch kaputt macht » : « cassez ce qui vous casse » .

Mais le SDS regroupe des tendances trop opposées et il se dissout en mars 1970. Des groupes locaux du SDS continuèrent à travailler isolément, comme à Heidelberg, jusqu'à l'interdiction de ces groupes, le 24 juin 1970. Le SDS est alors le terreau d’où naissent les courants de l’extrême-gauche et des Verts en Allemagne.

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Articles déjà publiés dans ma série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18. 8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20. A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"
  21. 15 Mars 68: Université en grève et répression sauvage en Tunisie
  22. 16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam
  23. 18 Mars 68: début du Mai sénégalais
  24. 20 mars 68: Karameh, une victoire de la Palestine 
  25. 22 mars 68: Nanterre allume la mèche
  26. 25 Mars 68 à Honfleur: "Je n'avais pas vu ça depuis 36 !"
  27. 28 mars 68: à Rio l’assassinat d’un étudiant déclenche un mouvement de masse
  28. 4 Avril 68: Martin Luther King est assassiné
  29. Alerte à Versailles: 52 % des Français veulent un nouveau mai 68
  30. Merci Jacques Higelin, esprit de 68 
  31. La grève générale de 36 et ses leçons 

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